Le Pédéraste, l'Enfer, et la Bergère...

Chapitre débuté par

Chapitre concerne : L'épopée Transylvanienne, Comte Von Krakoug,

"... Et c'est ainsi, que vous vous devez de me percevoir, jeune bergère ignorante : tel ce vieux pédéraste de Virgile guidant Dante le puceau farouche, au travers des sept cercles de l'Enfer."

Il avait volontairement appuyé sur le mot "Enfer", sans doute pour donner à son discours une consonance plus dramatique, et ainsi marquer l'esprit de sa jeune interlocutrice, assise en tailleurs à le regarder s'affairer. Si toutefois la situation elle même - assez dérangeante il fallait bien l'avouer - n'avait pas suffit à attirer l'attention de la belle dévote.

Situation dérangeante, doux euphémisme...

Vêtu uniquement de son haut de costume; la partie inférieure de son anatomie entièrement dévêtue, le vieil hidalgo tentait à l'aide de sa paire de ciseaux rouillés de prélever quelques morceaux de viande sur la cuisse d'un malheureux semi conscient, ficelé comme un rôti, nu, et suspendu tête en bas; ses yeux au niveau de la toison pubienne de son tortionnaire... A moins d'un mètre de là, un autre pendait dans la même position, pelé par endroits, complètement vidé de son sang. Certainement rien d'inhabituel dans un monde à la dérive, en proie à la sauvagerie et à la loi du plus fort...

Non, rien d'inhabituel... Si ce n'était le tuyau qui reliait la gorge du misérable captif, à un cathéter planté directement sur la grosse veine bleue de la verge de l'aristocrate : seule façon que l'infirmière avait trouvé de reposer les canaux sanguins des bras, mains, et pieds de son patient...

"Les sept cercles de l'Enfer, m'entendez-vous, vidangeuse de routiers? Dont les limbes, où nous semblons nous trouver actuellement; et je ne parle pas par parabole imagée. Ne trouvez à mes propos aucun second degrés."

De la pointe de son ciseaux poisseux, il désignait les murs noirs et la voûte du renfoncement dans lequel ils avaient trouvé refuge; une niche de pierre traversée par des canalisations vermoulues - mises à contribution pour pendre le "gibier" soit dit en passant - telle une chapelle intime, un peu trop humide, mais avec pour mérite de se trouver à l'abris des regards... Une chapelle avec pour sol un par terre de corps, plus ou moins frais, traînés là par les deux détraqués, dans le but de s'adonner à une sinistre, morbide, mais salutaire collecte. En témoignait un sac en toile de jute bruni par le sang, dans lequel venaient s'entasser doigts, orteils, mains, pieds, et allez savoir quoi d'autre encore...

Si certains croyaient en le retour de la civilisation, eux en tout cas n'avaient pas mis bien longtemps à sombrer dans l'opportunisme criminel le plus abject... Mais à leur décharge, les amants maudits n'avaient pas attendu la fin du monde pour partir en vrille... Ils avaient de l'expérience. De l'expérience et de la méthode : point extrêmement important pour toute entreprise, et à plus forte raison, pour toute AUDACIEUSE entreprise.

"J'en viens donc à ce point essentiel, vile pécheresse : notre retour en grâce. Notre retour en grâce par le biais de quelque action charitable, et bien évidemment désinteressée, et l'acquisition de notre place à la droite du très Saint Créateur. Car nous ne pouvons continuer d'errer, jusqu'à nous enfoncer dans le septième cercle. Celui-là même qui abrite la Bête. Le Mal. Non... Cela nous ne le pouvons. Et je propose donc que, tel Virgile et Dante, nous escaladions chaque cercle, afin de je cite, voir à nouveau les étoiles. J'ai pour cela quelques idées, dont vous me direz des nouvelles..."

Ayant certainement compris que l'heure était à la charité chrétienne la plus saine, le prisonnier s'agitait mollement dans ses liens, faisant trésailler le cathéter planté dans le sexe du vieux Comte à chaque secousse. Pour tous, ici présents dans le paisible sanctuaire, il était temps de renouer avec l'Espérance.

Certainement...

"... L'ennemi fier de sa victoire, mêlant l'insulte au carnage,n'avait pas assez d'armes et de bras pour la moisson sanglante qui s'offrait à lui; il frappait les uns à mort,blessait au hasard les autres, le reste tombait terrassé par la peur, en sorte que ce passage étroit à bientôt été comblé de morts,tous percés par le dos,ou de lâches qui cherchaient encore à prolonger leur honte avec la vie!"

Dressé fièrement sur le toit rouillé de ce qui fût jadis une 205, bien campé sur l'épave rouge et noirâtre du véhicule, le vieux scélérat déclame sa réplique, à l'ombre des nuages noirs - grande chance pour ce photosensible de l'extrême - en y mettant toute sa verve...

"... Ce sont les cerfs, et non pas les hommes de Bretagne, qui meurent en fuyant ! L'Enfer attend les lâches qui tournent le dos ! Arrêtez ! Ou vous trouverez en nous les Romains qui vous donneront, comme à de vils animaux, cette mort que fuit votre stupide frayeur !"

En contrebas, sur le capot du véhicule, deux femmes dépenaillées hurlent, s'arrachent mutuellement tout ce que l'une peut saisir de l'autre : cheveux, oreilles, vêtements, narines; tout y passe... Visiblement en bien mauvaise posture, l'infirmière du vieux malade tente de survivre à cette femme noire, sauvageonne farouche, qui la maintient contre la vieille tôle de la peugeot en essayant de lui enfoncer ses pouces dans les orbites... Et impossible de compter sur une aide quelconque de la part de l'aristocrade, qui toujours juché sur son estrade de fortune, continue de bramer à la ronde :

"Apprenez, chiens maudits, que Kra'khoug signifie Fureur Vertueuse, en l'idiome sacré de mes ancêtres. Un tel nom ne s'acquiert qu'à force de sang et de terreur; de quête infernale dans le creuset sanglant de la guerre ! Ô impitoyable Harès, dieu des hoplites et des combats, donne à mon bras la force de pourfendre ces assaillants, qui de tout coté, me pressent, me battent, et cherchent dans leurs esprits corrompus, le moyen que leur soufflera leur coeur flétri d'abattre ma fierté insolente !"

Et en bas, Mademoiselle Piqûre, qui luttait toujours pour sa survie, du mieux qu'elle le pouvait. Pour ajouter au chaos ambiant, une pluie toxique, dont chaque goutte irritait toute parcelle de peau à découvert s'abattait maintenant impitoyablement sur le petit champ de bataille, avec pour seul témoin, dans l'habitacle du véhicule, côté passager, une femme momifiée. Le cadavre sec comme un vieux journal, coiffé de longs cheveux jaunes pailles en pétard, toisait de ses orbites creuses les deux combattantes, et semblait se foutre littéralement de leurs gueules, à en juger par la mâchoire pendante à la limite de se décrocher.

Comment en étaient-ils arrivés là? Comment passe-t-on en l'espace d'une demi heure à peine d'une errance dans des tunnels obscurs à un furieux combat homérique au grand air? Le Comte, lui, dirait qu'il s'agissait là du résultat béni de la chance insolente au service d'un talent extraordinaire. L'infirmière, quant à elle, resterait sûrement plus circonspecte...

"En voilà assez ! Abattez cette harpie infernale ! Nul ne saurait se mettre en travers de la route du Comte Von Krakoug ! Vous ais-je dit, que dans le dialecte des anciennes tribus slaves, Krah Khoug' signifiait Terreur Tonitruante? Abattez cette chienne misérable. Ou craignez ma juste colère !"

Avant toute chose, une bonne infirmière se doit d'être à l'écoute de son patient.

Jamais dans toute sa carrière, l'infirmière Piqûre n'avait autant mis ce principe en oeuvre. Et jamais, dans sa carrière, ce principe ne l'avait autant mise à l'épreuve.

Si elle n'avait pas été si professionnelle, ça aurait fait longtemps qu'elle se serait reconvertie en infirmière de soins palliatifs, afin d'envoyer le vieux croûtenard vers un monde meilleur; ou pire, ou pareil, n'importe. Mais AILLEURS!

Parce que pour parler, le vieux poireau, il parlait. Et dans des termes qu'elle ne comprenait même pas toujours.
Mais ce qu'elle saisissait pèle-mêle, lui permettait de déterminer qu'il était invariablement question de lui-même, de sa grandeur passée, présente et à venir.
De temps en temps, elle entendait aussi une insulte ou un ordre à son encontre, et alors, avec cet indispensable flegme que les infirmières s'obligent à développer, elle haussait les épaules et soupirait.

Sa mission, son métier, était de maintenir ce vieil hémophile en bonne santé (toute proportions gardées), et de le guider à travers ce monde dévasté, en le protégeant du danger qu'il représentait pour lui même (oui, elle avait un peu extrapolé), et elle s'y tenait.

Pour ce faire, elle était obligée de prendre le sang d'autre patients, devait-elle pour cela les tuer.
Des gens qui auraient peut-être été charmants, et bien plus faciles à traiter.
Mais c'était comme cela, à l'hôpital, on traite les malades par ordre d'arrivée.


A des fins thérapeutiques, ils avaient quitté les sous-terrains.
Le bon air frais de l'extérieur, pensait-elle, allait aider le comte à se requinquer, et lui éviterait peut-être à elle, de devenir dingue en restant là dessous.
Enfin dingue...par rapport à ce qu'elle considérait comme son état normal. Et qui n'avait de normal que le nom, tant elle avait désormais tout de comparable à ces bonnes femmes qui faisaient les belles heures de la télévision du temps jadis, pour ce qu'elles mangeaient leurs cheveux, congelaient leurs bébés, éviscéraient leurs époux, buvaient l'eau des toilettes ou tout cela à la fois.

Dehors donc. Le grand air donc.
Le grand air ET une vague silhouette au loin.
Le grand air, une vague silhouette au loin ET les réserves de sang transfusable qui commençaient à s'amenuiser.

"Allons voir ce que fait cette personne, là bas toute seule Monsieur le Comte", avait-elle dit.
"Non promis, nous ne proposerons pas de l'aider", l'avait-elle rassuré.

Sa vieille crosse maculée de tâches brunâtres dans une main, et le bras du vieux dans l'autre, elle s'était donc approché, de ce qui s'était avéré être une longue femme à la peau brune, et au corps souple de gazelle; afin de lui demander si elle était volontaire pour la collecte de sang.

"Madame Bonjour, je suis l'infirmière Piqûre, diplômée de la faculté de...bref. Et voici mon patient, le Comte Von Krakoug. Afin de venir en aide aux enfants malades du désert nous organisons une grande collecte de sang, sur la base du volontariat. Auriez-vous la gentillesse de bien vouloir participer? Votre geste pourrait sauver des vies."

L'infirmière Piqûre n'aurait alors su dire comment elle s'était retrouvée de cette aimable conversation médicalement orientée, au capot de ce qui avait été une voiture, maintenue sous un genou de la gazelle qui tentait de lui enfoncer ses pouces dans les orbites, avec le Comte non loin de là qui hurlait...(mais qu'hurlait-il encore ce vieux con?).
Toutefois, elle comprit juste attend qu'il fallait qu'elle agisse, et comment il fallait qu'elle agisse.
En bonne professionnelle de la santé, elle asséna donc un bon coup de genou à la gazelle, là où ça fait très mal aux hommes, mais en fait aussi aux femmes. Ce qui obligea la rageuse à reculer d'un pas et à se plier en deux dévoilant une nuque souple, mais hélas, merveilleusement offerte à l'ennemi.
Les cervicales émirent un craquement sinistre quand elle se brisèrent sous le coup de la crosse de baston.
La gazelle avait fini de courir, sur le toit de la voiture le vieux continuait de hurler, sans qu'on ne puisse bien déterminer si son histoire avait eu un début, et surtout si elle aurait une fin.

La collecte de sang allait pouvoir commencer.