Chroniques de la ruine

Chapitre débuté par D. . . .

Chapitre concerne :

Ce texte vaut 15 bières !

Payes ta viôche?


Le type s'est assis contre un muret en béton émietté par le temps, en plein milieu des rails de métro. Son regard pourtant habitué à l'obscurité peine à la percer. Nique ta lope. Il grogne. Sachant pourtant l'affaire perdue d'avance, sa main ne peut se refréner de plonger une troisième fois dans les poches de la veste du macchabée étalé devant lui. Rien, pas un bout de mégôt, pas une seule miette de tabac traînant au fond, ou même un dernier gorgeon dans une fiole de poison agréable. Vu l'odeur, ça fait plusieurs semaines qu'il doit traîner là, et il a déjà du faire des heureux chez les chineurs précédents. La main se saisit du larfeuille crasseux et se met à l'éplucher avec sa voisine. Le type roule les quelques billets de 5, 10 et 20 qu'il trouve et les froisse, ça lui fera de quoi s'allumer quelques feux plus tard. Heureusement que c'est toujours des pauvres qui finissent par crever dans ce genre d'endroit, les bourgeois trimballent jamais de liquide qui puisse servir de combustible. 'Pensent vraiment qu'à leur gueule ceux-là. Il prend aussi la CB, et la fourre dans le même sac plastique que les biffetons. Quand il se sera dégotté un shlass, il en fera des cure-dents. Quelqu'un comme lui connaît l'importance d'une hygiène dentaire correcte. Et puis, autant conserver un minimum de style dans tout ce merdier. Il s'affale à nouveau contre le muret, dégoûté de l'existence l'espace de quelques instants, et tripote la radio dénichée plus tôt pour comprendre le fonctionnement de la babiole. Pas longtemps. Il a un singe dans le dos qui s'agite et dans sa tronche rêveuse se mettent à brûler des milliers de cigarettes, installées sur des bougies et sur des chandeliers, dans une putain d'église, des tonnes et des tonnes de clopes, putain, derrière l'autel, sur les côtés de la nef, dans les niches où on fourre habituellement la vierge (et ça lui f'rait p't-êt' du bien à cette connasse !) et même sur les bancs où s'assoient d'ordinaire les paumés. Bordel y en a partout. V'là même le cureton qui débarque l'air hagard en s'allumant un cigare cubain de la taille du bras. Claque appuyée sur sa p'tite gueule. Enfoiré. Ses divagations plastiquées lui provoquent un ricanement aigu, le premier connard qu'a des tiges fumables, mort ou vif, faut qu'il lui en tape une. Un cri strident de rat le sort de sa torpeur, il se lève et se dirige vers les collets qu'il a installé quelques heures plus tôt. C'est le troisième et il retrouve un peu d'enthousiasme à l'idée de préparer la barbaque et de se faire un gueuleton correct.

 

 

Il a repris la route le long de la voix ferrée et la radio le fait encore sursauter alors qu'un nouveau clampin se met à lui parler par les ondes, au calme la famille, comme si c'était un putain de festival. Il se voit projeter l'objet de toutes ses forces contre un mur, mais il n'a qu'une vague idée d'où se trouvent ces derniers. Sa stratégie pour être ponctuel à son rendez-vous avec le grand air est simple : suivre le chemin de fer tout droit, ça fait un guide pour pas dévier, et attendre de voir un peu de lumière, avec si possible comme étape taper une viôche à un bon samaritain sur la route. Plutôt que d'exploser le tas de ferraille, le type se met à aboyer en retour sur le bougre qui vient de parler sur sa fréquence de sa grosse voix grave et eraillée :

 

Mais on est où là bordel? C'est la putain de kermesse dans ce métro?! Ecoute Akim, tu m'as l'air d'être un gonz correct, mais t'es le quatrième gadjo à me susurrer à la radio comme quoi j'ai tout ce qu'i'faut itou, commak, et de ce que tu m'décris ton équipe a pas franchement la tronche à se faire cirer les pompes. J'ai connu des offres plus racoleuses, mon pote. Moi j'continues ma route, et je passe pas d'entretien à la radio avec des p'tites salopes de manager. Si j'croise quelques gus qui m'emmerdent pas trop j'reflechirai p't'et' bien à m'associer avec eux. On verra.

 

Il est conscient qu'il a besoin des autres, même si c'est sans doute plus pour ses problématiques tabacologiques que pour ses besoins vitaux. Mais il continue sa marche, toujours direction nord-est, droit et inébranlable, et arrive enfin à un wagon. Les effets du plastique s'estompent, et il userait bien d'un endroit sec pour dormir quelques heures. C'est malheureusement sans compter sur la foule qui squattent les quatre coins du métro. Un robot à l'apparence relativement humaine sort du wagon et enclenche son logiciel de sociabilité. Le type est éberlué. Mal-à-l'aise et non sans avoir essayer d'exploiter la machine pour lui trouver du tabac, il prend bien vite congé à la recherche de quelque chose de plus organique, oubliant la petite sieste qu'il s'était programmé.

 

Il ne lui faut pas longtemps pour rencontrer un premier groupe d'humain. Il débarque avec la bouche en cœur des grands jours et ni une ni deux vérifie qu'il est tombé sur moins clodo que lui niveau fume. On l’accueille bien, c'est-à-dire, on lui offre une indus' qu'il aspire avec frénésie. C'est une famille, originaire d'on ne sait où mais pas du coin, pour sûr. Un accent de l'est, peut-être, fait chanter la voix du père qui semble diriger la troupe. Cosy. Après quelques premiers échanges, il comprend qu'il est tombé sur une clique de religieux plutôt zarb, à vouer un culte au dieu noir, et le ton monte après quelques blasphèmes qu'il profère pourtant avec mesure. La famille Death, de son joli petit nom, a des principes plutôt épais en matière de spîritualité, et les déclarations pas vraiment d'amour pour tout ce qui porte le nom de dieu du nouvel arrivant énervent pour le moins. Pas question cependant pour le type de compromettre une position tenue aussi longtemps qu'il s'en souvienne. Après une joute folklorique d'avertissement et de provocations malencontreuses, le type s'approche finalement de Rell, menaçant et ignorant tout rapport de force pour lui déclamer sans vergogne :

 

« Maintenant Padré, qu'est-ce tu vas faire ? Parce que si tu veux danser, j'vais te broyer les valseuses. »

 

Sans surprise, Rell en prend ombrage, et les coups commencent à voler entre les deux hommes. Il lance quelques jabs mais c'est Rell qui fait mouche le premier. Le type prend une droite sur la paumette, et bien que sans avoir été frappé fort, il se dégage d'un front kick dans le buste de Rell pour se désengager et aviser. Le gus qui accompagne la famille, Snoop, lui lance alors des menaces armé d'un couteau, et le reste de la famille se mobilise dans le but, il imagine, de transformer la viande de ses mollets en coppa. Aussi notre vaillant vagabond n'hésite pas à prendre ses jambes à son coup et à gambader vers la prochaine aventure. Il se permet quelques doigts d'honneur sur le départ et leur crie pour conclure l'entrevue :

 

« Tas de merde en toge ! »

 

Mourir pour une clope... Y a-t-il de meilleures raisons de mourir de nos jours ?

 

 

Finalement il débarque en trottinant depuis les rails direction sud-est jusqu'au lieu où squattent les membres d'un nouveau petit groupe. En arrivant à leur niveau, il s'arrête et se met à souffler avec fracas en s'arcant les mains sur les genoux. Au bout de quelques longues secondes comme ça, il se redresse et adresse à son nouvel auditoire un sourire transpirant de jovialité aigre et de rage éclatante. Sa cage thoracique s'élève et s'abaisse toujours avec rythme, et il se met à causer, essoufflé.

M'sieurs-dames bonsoir... Vous auriez pas des fois en vot' possession une tige à r'filer à un camarade dans l'besoin?

Il se remet à toiser les membres de l'assemblé, toujours avec ce sourire qu'on pourrait très bien interprété comme sympathique, ou bien comme exactement l'inverse. Après quelques échanges, il décide de suivre le groupe dont la guide lui fait l'effet d'avoir les pieds sur terre, et malgré l'absence impardonnable de tabac dans l'assemblée. Une aventure collective commence.

Ce texte vaut 4 bières !
 
Camaraderie du réel et twerk des rêves.

Des mois ont passé maintenant. Deux, peut-être trois. Au loin à l'ouest se lève un soleil rouge et brûlant à qui il ne faudra pas une heure pour venir harrasser sans relâche les restes grouillants de vie qui s'agitent sur ce bout de caillou perdu dans l'espace. Les dernières neiges qu'on pouvait encore apercevoir il y a de ça quelques semaines ont totalement disparu, et l'entiereté du paysage semble dorénavant condamné aux affres de la sécheresse. Drapé de son ciel vide et orangé, l'astre du jour prophétise son message de mort de sa verve infernale, chaque jour plus précise, chaque jour plus claire.

Dans les vallées en contre-bas, parsemés pourtant de tâches vertes et bordées de leurs contours d'un bleu grisonnant, l'eau potable se fait rare. Au nord de ces vallées, l'escadron s'est établi dans un petit camp, sommaire, au milieu duquel trône un grand chataîgnier depuis longtemps vide de sève. Autour, on a installé quelques infrastructures de survie : trois séchoirs à viande permettant la conservation des produits de la chasse, d'autant maintenant qu'ils ont de quoi faire du salage. Quelques tentes de fortune ont été montées également, dans lesquelles se relaient les cinq membres du groupe. Contre l'arbre se situe un abri bricolé de quelques bouts de bois, sensé gardé au sec les affaires délicates. Il est vide depuis plusieurs semaines. Les quelques pièges qu'ils ont construit autour du camp n'ont pas eu l'occasion de servir, à part une fois où un chien errant s'est empalé l'épaule sur un pieux en bois caché dans le sol et que le type a du lui fracasser le crâne à coup de bâton pour le faire arrêter d'hurler et le foutre à la broche.

C'est lui qui a tenu à faire ces pièges.

Ca attrap'ra queud', probab', mais faut qu'tout l'monde s'sorte les doigts et choppe des réflexes si on veut pas caner d'ici l'hiver.
C'est ce qu'il avait dit à Kenija un soir. La jeune femme avait regardé Blair en train de dormir sans rien ajouter.

Ce matin, Kenija bricole un truc à la radio, et le type l'observe depuis sa branche, dans le chataignier. C'est une jeune femme d'une vingtaine d'année, ou un peu plus, qui a l'air d'avoir vécu deux fois autant. Sa froideur impitoyable s'abat parfois sur ses interlocuteurs comme une morsure de givre, et le type a grand plaisir à imaginer leur tronche déconfite de l'autre côté des ondes, quand il la surprend en train de répondre à une telle ou un tel. Il sait qu'elle vient de l'est, à ses quelques réflexions atypiques, mais il ne sait rien de plus. Ca ne l'empêche pas de développer une grande sympathie pour elle, et au contraire : Kenija ne fait pas parti des chialeuses qui radotent sur le passé en permanence. Elle lève la tête vers l'arbre. Le type lui fait un clin d'oeil chaleureux. Ce genre de traitement dont elle est l'unique à profiter à ce jour, parce qu'il sent que tous deux ont une vision du collectif qui va dans le même sens et des épaules solides pour la porter. Peut-être aussi parce que la nuit, parfois, il fait des rêves où il la tringle sauvagement.
Il saute de sa branche. Lui, c'est un grand type solide, plutôt vif contenu de son gabarit. Il a les cheveux dressé en plumeau sur le crâne, et un sourire de cinglé placardé entre deux grosses machoires carrées. Le genre de type qu'aime pas donner son nom, et qui s'en bat les couilles du tien. Il enlève le bombardier crasseux qu'il trimballe tout le temps et le balance contre le tronc. Un marcel non moins crasseux laisse dépasser une multitude de tatouages, des biens réalisés et des foireux, en méli-mélo sur les bras, les épaules, le cou, et très certainement ailleurs dans les parties qu'on voit moins souvent. Au dessus de ses pectauraux  se dresse fièrement un "Communist Street Gang" en police gothique qu'on devine aux quelques caractères dépassant du tissu, stigmate parmis les stigmates d'une vie sur laquelle on ne reviendra plus jamais. Il s'avance vers une tente où il balance un coup de pied. "Debout Blair!" Puis il continue sa route vers les deux hommes un peu plus loin, qui eux sont déjà levés depuis un moment. Ses deux grosses mains viennent s'abbatre fortement mais cordialement sur une des larges épaules de chacun.


Messieurs les hommes! Prêt pour la grande exode estivale?

Madjik, sur la gauche, est un grand brun ténébreux et taciturne mais le type lui fait désormais confiance, ainsi qu'à son voisin, John, un militaire de carrière recyclé en vagabond du nouveau monde, en même temps que ses camarades ici-présents. Lui aussi se plait à ne dire que l'essentiel. C'est très bien. Moins y a de cordes vocales qui vibrent pour raconter des conneries, mieux le type se porte. Il leur propose un mégôt à chacun parce qu'il a du stock d'avance et qu'il a envie de leur témoigner un peu de chaleur avant que tous aillent s'éreinter à trimballer toutes leurs merdes jusqu'à Roningrad. Puis parce que c'est important, un peu de chaleur, bande de coeurs en brique, surtout dans un monde mal-peuplé comme celui-là. Blair se lève enfin, le type lui aboie :

Remue moi un peu ce cul, qu't'as fort joli, si tu veux pas t'prendre mon 45 dedans!

Il ricane en imagineant le remuage de ces fesses jeunes et fermes dans un twerk gracieux. Depuis que la Grive lui siffle sa petite mélodie à la radio, il commence à avoir un feu sacré au cul, et même la jeune Blair pourrait faire l'affaire, tout compte fait. Maintenant que le groupe est suffisament organisé pour que la survie ne soit plus une interrogation, les désirs enfouis des mois refont surface, dans toute leur puissance bestiale. Qu'il aurait plaisir à faire ronronner une jolie femme, ces temps-ci. Etrangère au groupe, bien sûr, malgré les fantasmes qu'il s'accorde à la vue des parties nobles du corps de ses camarades du beau sexe. Pas de place pour le drama dans un environnement comme celui-ci. En plus de l'espoir d'avoir un bon deal chez les cocos de Roningrad, dont il ne connait encore rien, il y a celui de quitter son corps pour la chaleur d'un autre quelques instants.
Ce texte vaut une bière !
Quand on arrive en ville.

Ils étaient arrivés de nulle part à la tombée de la nuit, un soir, sales et usés, fatigués de leur chargement dont les charrettes manquaient de roues et de chenilles. On les attendait aussi n'avaient-ils pas pris la peine le soir même de se présenter, chacun lâchant vaguement des "bonsoirs" à qui les saluait, se dirigeant d'un pas las mais décidé vers un bout de verdure où balancer leur barda et planter leur corps meurtri pour quelques heures. Ils choisirent de concert silencieux un mur dont ils ignoraient ce qui se trouvait derrière, et tout le monde se mit à installer le dortoir. D'un geste imprécis d'homme saoul, le type planta sommairement deux pieux de bois longs et fins contre le mur et un troisième en diagonale, du sol à deux mètres du mur jusqu'au sommet des mâts verticaux, alors que Kenija et Madjik dépliaient une bâche constellée de trous et de rapiéçage de fortune. John sortit quelques cordes de sa veste militaire et vint fixer la bâche en haut des pieux, alors que les autres la disposaient au sol et mettaient des caisses de bière pour bloquer leur toit de fortune à terre. Le vent soufflait fort depuis quelques jours. Blair s'affala la première, et les autres suivirent, à l'exception d'Elena qui en guise de bizutage prendrait le premier tour de garde, comme depuis quelques jours. A qui les observer peut-être, la troupe hétéroclite travaillait efficacement sans que personne n'aboie d'ordres. Leur nuit fut courte mais fort bienvenue.

Au matin, Jelani leur rendit visite, et on règla rapidement les questions bizness : ils devaient rester quelques semaines à Roningrad le temps que les arcs puissent être fabriqués, et que les deux parties puissent conclure l'échange. Quelques semaines où le type se fantasmait un quotidien rythmé entre chasse solitaire dans le bayou, observation méticuleuse de cette entité nouvelle et auto-revendiquée communiste, et, l'espérait-il, chatouilles entre les deux gros doigts de pied de quelques jolies camarades portant fièrement leur feu au cul. Il avait vraisemblablement tapé dans l'oeil de la Grive, aussi leurs échanges lui rappelaient douloureusement le désert affectif dans lequel il marchait maintenant depuis un moment. Il avait bien essayé de se tamponner la Recluse un peu avant d'arriver dans la bourgade, lors de leur courte entrevue avec la clique de cette dernière, mais la belle dame avait laissé humer ses charmes sans qu'à sa chaire il puisse goûter.

Dans la journée, le type trimballa sa carcasse entre les bâtiments et dans la plaine autour, canette gréffée à la paluche, et radar à l'oeil. Le premier bonhomme qu'il interpella était balafré d'un tatouage en travers de la tronche, pas le genre de gus à qui vous feriez garder vos gosses, et c'est tout naturellement que le type s'approcha de lui afin de s'encquérir de l'identité des moins puritaines de la région. Ils rigolèrent un bon coup. Ruscherra, bon conseiller, lui souffla que les plus jeunes et jolies n'étaient pas les moins coincés, et le type s'empressa de ne surtout pas suivre ce conseil. Dès qu'il repéra cette jeune femme sublime, flanquée de son simili-bleu, en train de bricoler quelques plaques de tôles, il ne put s'empêcher d'aller fanfaronner.


Mes hommages, camarade! Envie d'compagnie? Parait qu'j'suis l'type avec qui c'est l'plus improbable de crever d'ennui!

Elle était jeune et jolie : avec de grands yeux clairs comme deux soleils foudroyant sur l'ébène d'un bel et sombre monde, à la fois doux, à la fois durs ; des lèvres si généreuses qu'on avait envie de lui arracher pour s'en nourrir le palpitant, sec comme un vieux légume et battant vainement dans une cage thoracique goudronnée comme une autoroute ; un petit visage mignon sur un petit corps menu, un appel à l'aventure, un trésor d'ingénierie organique.  Il lui fallait en explorer les étendues et les recoins, en trouver tous les boutons qui ferait se contorsionner de plaisir ce corps de statue, grandiose, sans retenue et sans relâche. Malheureusement, comme l'avait prédit sa précédente rencontre, Ishtar n'était pas franchement portée sur la légèreté d'une chaffouinerie sans lendemain. Il prit finalement congé, sa frustration complètement diluée dans le plaisir de faire du gringue, même si cette fois il avait choisit une péteuse. D'autant qu'il avait fait mouche et qu'il le savait, malgré les postures rudes et prudes d'adolescente que lui avait fait miroiter la jeune femme.

Il continua sa ride pendant deux jours, biberonnant du matin au soir, parlant souvent fort et pour dire des conneries, mais restant avec les membres de l'escadron qui le trouvèrent sans doute plus insupportable encore qu'à l'habitude, sous l'effet d'un alcool mauvais qu'il affectionnait presque autant que le sexe, et qui avait l'avantage d'être au moins aussi fendard que ce dernier lorsque pratiqué seul. Il partit une nuit, encore ivre, vers le bayou pour y passer quelques jours à chasser et à profiter de la solitude. Il dormit en lisière, encore à l'abri de l'humidité, et s'enfonça à l'aube dans l'humidité bouillante de la fange d'été du bayou.



Le type s'éclate un gros moustique sur l'avant-bras puis continue sa marche le long d'une rangée de chêne de Virginie, dont seulement une partie vit encore. Leurs branches retombent en gros doigts crochus sur un sol vaseux, où des serpents ont laissé leur sinueuse saignée. Le sifflement continu des insectes autour n'est entrecoupé que par le cri déchirant d'une pygargue à tête blanche, haut dans le ciel, guettant l'apparition d'une proie à la surface de l'eau. Vision du monde privilégiée du rapace, à l'écart des humains et de leur néfaste vibration. Maintenant qu'il sort de son relâchement festif et dragueur, le type ordonne ses premiers ressentis sur les samuraîs rouges, à mesure que ses rangers s'enfoncent dans la boue, attentif à son job, malgré tout : celui de trouver de quoi faire bouffer tout le monde dans ce merdier végétal et suintant. Il installe son piège à serpent derrière une racine aérienne de saule, triste silhouette couverte de mousse espagnole, et vient maçonner avec la boue alentour un muret de part et d'autre de l'entrée du piège. Il y fourre un peu de viande mal séchée, pourrissante de chaleur, et odorante à souhait. Il espère attirer un gros mocassin d'eau. Il poursuit sa route et ses réflexions. Ce Jelani, on dirait un de ces étudiants un peu gauchistes qui veulent se la jouer prol' alors que c'est des vrais fils à papa. Du genre à avoir lu quelques bouquins de Spinoza, d'Engels et de Marx et qui se prend déjà pour un grand révolutionnaire.
Trop tard les mecs, putain. Le capitalisme est allé trop fort, trop vite. Peut-être qu'avec ceux qui s'y opposaient sans avoir peur du mot communisme, on a pas été assez organisé, assez téméraire. Peut-être a-t-on manqué d'audace et de panache? Peut-être la rage était-elle trop indomptée? La stratégie pas assez bien élaborée? Fuck it. Le Jelani a été sympa, malgré l'énorme balais qui lui remonte dans l'intestin, et aujourd'hui, qu'il laisse les cinq collègues de son équipe à foutre ce qu'ils veulent dans les ruelles de Roningrad ne l'inquiète pas du tout. Cependant, il y a quelque chose qui ne tourne pas rond là-bas. Il le sent. Il le sait.

Le type arrive à un ruisseau d'eau stagnante, couvert de lentilles verdâtres. La sécheresse se fait sentir ici aussi, et s'il y a bel et bien suffisamment d'eau pour faire boire tout le troupeau de la ville à côté, celle qui est potable semble fuir les gourdes des puisatiers venant la flairer dans le coin. Il s'accroupit et guette le rivage à la recherche de trace de passage de ragondins ou d'autres rongeurs. Il installe sans s'attarder des collets à deux endroits et décide de longer le ruisseau vers l'ouest pour en poser d'autres, en direction du courant, qu'on peut détecter aux quelques lentilles dérivant avec une extrème lenteur dans les goulots d'étranglement. Le ruisseau est un petit bras de ce qui semble être un vaste fleuve se faufilant dans la végétation luxuriante du bayou. Quelques cyprès chauves sortent de l'eau comme s'ils y flottaient, les saules et les peupliers surmontent les berges, la mousse espagnole et d'autres espèces grimpantes leur donnant un assaut permanent. A chacun sa stratégie pour accéder à un peu de lumière, à un peu de nourriture, ou à un peu de protection. Son esprit vagabonde entre cette terrible nature qui l'entoure et la ville qu'elle cache, au sud. Est-ce que ce groupuscule a véritablement au fond du coeur la chaude et rouge flamme? Est-il possible qu'une telle flamme perdure?
Naaaann. Tout est stratégie. Tu l'sais ducon. Stratégie de survie, stratégie de conquète, stratégie de reproduction. Quelle est la leur? A toi d'en déterminer la fin et l'moyen mon vieux.

Un héron cendré prend son envol à quelques dizaines de mètres de là, le type le regarde traverser les arbres du bayou d'un vol silencieux avant de disparaitre dans la verdure grisonnante de l'été. La chaleur continue de monter sous le couvert d'une fine canopée, et les moustiques continuent frénétiquement leur chasse à l'angoissante accoustique.