Les morts ne reposeront pas en paix.

Chapitre débuté par Jelani Mipira

Chapitre concerne : USSR - La Plume rouge, Jelani Mipira,

Ce texte vaut 4 bières !
« douze cent vingt trois secondes. Encore douze cent vingt trois secondes. Enfin, douze cent dix-neuf, maintenant. »

L’homme avait empoigné le manche râpeux d’un balai espagnol, et le trempait généreusement dans un seau à demi rempli d’un mélange moussant. Et odorant ; un panachage de lavande et de javel. Une vingtaine de minutes… Pas grand-chose avant que le monde ne change. Il redoubla d’ardeur, lessivant avec passion le sol carrelé du couloir de l’Université, n’ayant cure des éclaboussures sur son jean délavé, mille fois taché de détergeant.

Une goutte de sueur vint paresseusement lui caresser  la commissure de la lèvre ; une langue épaisse, vigoureuse, la délogea. Il aimait le gout du sel, celui de la transpiration et de l’effort : le goût vivace du prolétaire. C’était un matin comme les autres, à ceci près qu’aujourd’hui, l’académie récompensait les professeurs les plus en vue de l’année. Le charismatique Docteur Mipira serait de la partie, officiant à la fois comme maître de cérémonie, et, ô surprise, s’apprêtant à recevoir lui-même un prix pour ses travaux sur la main invisible du marché.

« Une main, c’est avant tout un poing, fait pour écraser les obstacles, hein, docteur ? Et la mienne, de paire de menottes, vous allez voir… »

Il s’arrêta un instant, étirant sa colonne vertébrale de tout son long, faisant craquer sa nuque. Il coinça la hampe de son outil au pli du coude, relevant la manche d’une chemise à carreau rouge et verte. Il consulta sa montre. Déjà. Il était temps, l’homme allait prendre la parole.

Il abandonna son matériel de nettoyage dans une salle de classe vide, et, sans se précipiter, gagna la salle de réception où les convives et lauréats devaient, après le discours de clôture, célébrer dignement les esprits les plus glorieux du pays. Le buffet était déjà en place, et le personnel se dirigeait vers l’auditorium pour assister à la fin de la remise des trophées, afin de raconter à leurs amis qu’ils y étaient ; il avait le champ libre. Il sortit de ses poches de pantalon quatre petits boitiers quelconques, et les fixa sous les nappes blanches qui trainaient jusqu’au sol.

« A votre santé, Camarade ! Je vous réserve un petit dessert de ma concoction. »

Il fila sans demander son reste ; l’opération avait pris moins de deux minutes. Il se fraya un chemin à travers la foule de spectateurs, autant là pour honorer les glorieux cerveaux que pour se montrer aux nombreuses caméras. Il détonnait un peu, au milieu de cette armée de smokings et de robes de galas. La séance fut encore longue, soporifique, malgré quelques tentatives de traits d’humour de l’une ou l’autre des grosses têtes présentes. Lorsqu’enfin vint le final, après un tonnerre d’applaudissements, l’homme releva la tête.

Il faut avouer qu’il savait parler. Il avait une belle gueule, ce qui l’aidait considérablement. La pépite de l’Université centrale. Le prodige des chiffres. Le fin limier des hypothèses. L’esprit acéré, le verbe vif, une confiance en soi inébranlable. Et dans dix minutes, quinze, tout au plus, tout s’arrêterait. Il ne serait plus qu’un fantôme, un martyr.

Les lumières moururent subitement. Quelqu’un tenta un joyeux anniversaire, qui ne fut pas suivi. Une blague fusa, esseulée. Un peu d’agitation. Dans le micro, qui n’était plus aux mains du professeur, on invita la foule à se diriger vers les sorties. L’état d’urgence national venait d’être décrété. Couvre-feu généralisé. Dans tout le pays ! Tout le monde était prié de rentrer chez soi, et de s’y calfeutrer. Dans les rangs du public, des rumeurs d’épidémies, de guerre, d’attentat terroriste. Une météorite fonçant sur la Terre, aussi. Tout et son contraire ; la panique commençait à gagner les rangs. L’homme à la chemise à carreaux fulminait. Il se faufila pourtant vers l’estrade, se rapprochant de sa némésis, une idée culotée en tête.

« Docteur ? Docteur Mipira ? Où êtes-vous ? Le préfet m’envoie vous mettre à l’abri.
- Ah ! Ici ! Ici ! Je me disais… Et bien, aidez-moi à descendre de là. Allons, dépêchons. Vous êtes ?
- Un simple capitaine en civil, monsieur. J’ai reçu ordre de vous escorter.
- Pressons-nous, alors. J’ai toujours redouté la foule incontrôlée. Il faut peu de choses pour transformer un snobinard en costume en bête sauvage.
- Je ne vous le fais pas dire ; dites leurs qu’il n’y a plus de caviar, uniquement des œufs de lump, et ils vous arracheront les yeux.
- Ah, elle est bonne ! Je vous suis, je vous suis. Où allons-nous ?
- Venez avec moi, nous allons sortir par l’arrière du Bâtiment E. »


Il ne tremblait pas. Il agissait comme un professionnel, jouant son rôle à la perfection. Il avait même fait mine de sortir un porte-carte, tablant sur l’incapacité de son interlocuteur à en distinguer le contenu, dans la pénombre.

Il entraîna l’intellectuel dans le dédale de couloir de la faculté, avant de pousser la porte d’un des amphithéâtres abandonnés pour la soirée. Il l’invita à entrer, avant de refermer le battant derrière lui. Il lui désigna, en bas de l’escalier, une sortie de secours, illuminé d’un faible lumière d’urgence.

« Nous l’allons emprunter, Docteur. Un véhicule vous attend à l’extérieur. Nous vous ramènerons chez vous, le temps de récupérer quelques affaires, et votre famille. »

L’universitaire ne se fit pas prier, et commença à dévaler les marches quatre à quatre. Il ne stoppa la course qu’un instant, hésitant.

« Vous pouvez sans doute me dire, à présent, ce qui se passe ?
- Secret défense, Docteur. Mais c’est assez grave pour qu’un confinement global ait été décrété, et que le gouvernement ne place les esprits les plus brillants de notre génération en sécurité.
- Une attaque Bactério-chimique ? ISIS ? La Russie peut-être ? Non, ils n’auraient pas les reins assez solides… La Chine peut-être. Sans doute. Je ne vois qu’…. »


Le professeur ne termina jamais sa phrase. Son accompagnateur venait de lui saisir la nuque, et, d’une torsion sèche, de mettre proprement fin à ses jours. Le corps inanimé tomba dans les bras de son meurtrier, qui amortit la chute. Il le déposa au sol, fouilla sa victime prestement. Il lui défit sa ceinture, lui ôta son pantalon et sa veste de tweed, avant de les enfiler. Quasiment sa taille.

« La révolution permanente te salue, esclave. Nous voilà débarrassés de tes logorrhées décadentes. »

L’homme s’apprêtait à s’enfuir, quand une explosion phénoménale souffla le bâtiment ; un déluge de béton et d’acier l’ensevelit rapidement, jusqu’à lui faire perdre connaissance. La fin du monde commençait.