Déchéance

Chapitre débuté par Rose

Chapitre concerne : Les Déchus, Rose,

L'alcool. Si ça n'en tenait qu'à Rose, elle aurait tout de suite associé le mot à un autre : 'Sexe'. Et c'est presque ce qu'elle s'employait à faire, assise sur les genoux de Gabriel, à l'embrasser avec trop peu de retenue. Mais non, ce ne serait pas pour ce soir. Pas pour tout de suite. Pas immédiatement, plutôt. C'est que là, ils ne se cuitaient pas seuls et que les yeux étaient nombreux. Même en comptant les paires, ça restait beaucoup. Finie comme elle l'était, les pupilles dilatées, ce n'était pas le genre de détails dont elle s'encombrerait.
Et pourtant. Lorsque le côté de son champ de vision la chatouilla sur l'ombre de Lani qui se déplaçait, son esprit s'axa presque instantanément sur un tout autre type de jeu. Un sourire étirant salement sa bouche, un rire à peine étouffé, le regard qu'elle lança à Gabriel était lourd de sous-entendus. Un bond et quelques foulées -approximativement droites- plus tard, elle avait rejoint l'hawaïenne, un bras glissé autour de ses hanches.


"Justement..."

Son haleine puait l'alcool à plein nez. Mais, avouons-le, personne ne se trouvait dans un meilleur état.

"Justement, Lani. Tu voudrais pas rester avec moi et Gaby cette nuit ? J'suis prête à..."

Et elle se tut, sa tête inclinée sur le côté, en direction d'une lueur rougeoyante. Si elle avait eu toute sa tête, elle aurait compris qu'il s'agissait des restes d'un feu. Mais là...ne lui en demandons pas trop. Elle pointa l'index de sa main de libre vers la lumière.

"A te choper une putain d'étoile, Lani."

Elle ricana, se détacha d'elle et s'élança, allongeant la foulée pour sprinter. Sans réfléchir.
Faut-il que l’esprit embrouillé soit, pour bien plus clair y voir. Pour sa défense, en ivoire, Miriem ne voulait pas se brouiller avec eux, buvant alors plus qu’il ne faut. Peu clairvoyant, il avait sans doute abusé, comme les autres, d’une trouvaille du désert. Sa logique a buzzé quand l’impossible s’est créé dans les serres de l’imagination. Leur feu brulait les yeux noyés de sa contemplation. Quasiment sourd à ce qui l’entourait, ce n’est qu’un signal d’alerte qui le fit se lever. Mouvement brusque pour son cerveau lent, qui le fit s’envoler du sol qui fuyait ses pieds. La tête dans le sable, le corps ailleurs. La descente n’était pas à l’heure du moment et même la narration s’en ressent. Enfin sur pattes, quelque peu al dente, articulations lâches pouvant le faire se casser la gueule une nouvelle fois. Poursuivant la personne qui était aussi complément à l’ouest à la recherche de l’étoile. Il tenait fermement un objet absent de sa main. « J’arrive. Laisse p… Laisse pas le mouton du berger s’échiner, s’échapper. Au réveil, faudra sans doute pas s’étonner s’il demande que l’on lui dessine un mouton.
Pour Lani, le mot alcool rimait avec 'dérapage', que ce soit la concernant elle ou bien les autres. L'alcool avait toujours été source d'emmerdes, de bleus... et aussi d'instants magiques ou encore des plus beaux fous rires de sa vie, lorsqu'elle s'en rappelait. Pour l'instant, elle était ravie de constater, avec le peu de lucidité qu'il lui restait, que le rhum la faisait surtout pouffer et sourire beaucoup. L'instinct endormi, elle se sentait même capable de se lier avec le premier péquenaud qui croiserait sa route. La tête un peu renversée en arrière, elle regardait les étoiles avec une expression paisible quand la main de son amie la fit redescendre dans ses godasses, assez vite pour lui filer le tournis mais pas assez pour la faire atterrir. Elle lui décocha un sourire charmeur et glissa l'index sur son épaule puis son bras avec une certaine maladresse. "Toute la nuit, darling..." roucoula-t-elle, très amusée. Elle eut le temps de suivre son regard avec un train de retard évident que Rose la lâchait en lui parlant d'étoile. D'étoile, putain ! Elle éclata de rire en la regardant s'échapper en courant, rapidement suivie par Miriem. Et une seconde plus tard, quand son cerveau alcoolisé parvint à faire le lien avec ses jambes, elle prit son élan pour les suivre sans la moindre idée de ce qu'ils foutaient. Mais si on fixait l'horizon, c'était peut-être bien une étoile, oui ! Une étoile, putain !
Quant au brun, le mot que lui aurait associé à alcool n'était autre que ‘conneries’, non pas que le breuvage éthylique en soit une bien au contraire, mais il avait la fâcheuse tendance à lui en faire dire ou faire plus qu’à l’accoutumée, ce qui n’était pas rien. Bien sûr, certains cas de force majeure tels qu’avoir une belle jeune femme sur les genoux l’embrassant à pleine bouche pouvait l'inciter à envisager à faire des choses bien plus sérieuses et le gonflement sous son jean en était la preuve même, mais la Rose avait changé d’avis, le délaissant sans prévenir telle une chaussette sale pour rejoindre l’autre femme du groupe pour… “Et merde…” Fut très exactement ce qu’il avait marmonné pour lui même en les entendant toutes les deux. Yeux clos, il s’était gratté la tête, manquant de quelques instants le départ en trombe des trois autres individus alcoolisés qui détalent dans le désert tels des lapins affolés, le laissant seul avec le boxeur. “Foutues femmes, j’te jure.” Dommage pour l’homme qui courait déjà avec elles, son gabarit de gringalet ne devait pas jouer en sa faveur. Bouteille abandonnée, il finit par lever le cul du rocher où il avait trouvé place pour s’élancer à leur poursuite, manquant de peu de perdre l’équilibre aux premières enjambées. Bientôt, il claironne d’une voix forte et porteuse. “Maman et papa étaient dans le pieu ! Maman se retourne et elle dit au vieux ! Refais moi faire ! Refais moi faire !” Chant qui s’estompe peu à peu pour faire place à un fâcheux point de côté, rappel douloureux qu’il n’était plus en âge pour ces conneries, qui lui fit fermer sa gueule pour se concentrer sur la course et sa respiration. Une, deux, une, deux, une… Ha ! Victoire, le cul de Rose était de nouveau en vue ! Le pas s’accélère, cap sur son étoile. "D'la gym ! D'la gym ! Bon pour toi ! Et bon pour moi ! Debout dès le matin jusque tard le soir ! On court sans arrêt c'est ça notre devoir !“ Main sur le flanc, il grimace en reprenant ses conneries jusqu’à discerner un homme installé un peu plus loin, droit dans la direction prise par son étoile à lui. “Lève les mains et dis nous que t’es seul ! Ou on t’fous des beignes dans la gueule !” Toujours sur le même tempo, Gabriel change le cap de sa course, délaissant le petit cul pour filer en direction de la menace potentielle.
Déjà en temps normal, la capacité de concentration de Rose n'était pas fameuse. Sauf certains cas exceptionnels. Faut dire qu'en étant branchée sur mille volts en permanence, même en dormant, les idées fumeuses fusaient plus vite qu'elles n'étaient réalisées. Et heureusement, d'ailleurs. Mais là, avec le Sergent qui s'égosillait sur le terrain prêt à partir pour le Vietnam, on atteignait des sommets de distraction. Bref, en bonne recrue qu'elle n'était plus, c'est tout naturellement qu'elle reprit la cadence, à tue-tête, oubliant l'objectif céleste aussi vite qu'il lui était apparu :

"Bon pour toi ! Et bon pour moi ! ... Debout dès le matin jusque tard le soir !  ... On court sans arrêt, c'est ça not' devoir !"

Elle chantait au moins aussi faux que lui mais elle avait le bon rythme. Et même si elle était en retard dans sa reprise, elle marquait des pauses entre chaque phrase. Ajouter un peu de bêtise à une situation déjà grotesque, rien de choquant.

"Tu f'rais mieux d'écouter l'Archange ! Ou alors j'vais t'donner le change !"

Mais rien. L'autre con persistait à ne pas obéir. Ou à ne pas comprendre la brochette d'idiots qui lui tournait autour. C'est que l'ennui gagnait vite nos troubadours et que, malheureusement pour le bougre, ils n'avaient rien trouvé de mieux à faire ce soir. Rose la première, qui, bien qu'elle se soit adressée au paumé, regardait Gabriel. Elle l'intercepta à cinq mètres à peine de leur cible...en sautant dans ses bras. C'était visiblement à se demander pourquoi ils avaient laissé leurs langues s'occuper à autre chose. Surtout pour faire des rimes aussi nulles.
Admettons que l’on vous dresse un portrait de la situation. Ouvrons les yeux. Ouvrons les yeux car la brebis va se jeter dans la gueule du loup. Mais nous allons y venir après avoir fait quelques pas en arrière. Toujours le poing fermé, Miriem avait fait fi des autres qui l’entourent et de leurs mouvements. Il venait de trouver l’étoile, sauf qu’elle n’en était pas une. Ne comprenant pas et captant avec un retard considérable que quelqu’un se trouvait proche de lui, il décocha très adroitement dans le vide un coup qui, étonnamment, n’atteint pas sa cible. Se faisant, le truc, compagnon ou autre qui venait de lui subtiliser l’étoile disparue, semblait vouloir la garder pour lui et se défendit du Catalan. Tous deux remontés, ils en vinrent aux mains avec un certain avantage sur le voleur mystère. Tandis que l’un tentait de maîtriser son équilibre le second lui asséna un coup de pied le faisant de nouveau tanguer et trébucher. Un cri de douleur non contenu surgit dès que sa main se posa précisément sur les étoiles charbonneuses encore rougeoyantes. Miriem, agresseur involontaire, se retrouvait alors, à terre, agressé de multiples coups de pied. « S’pèce … pisse de fute.
Lancée comme une bagnole sans freins, Lani dépassa Rose dans un dérapage à la grâce discutable qui s’acheva à quatre pattes dans l’herbe grisâtre. Elle vacilla en se redressant, bien trop proche de l’étoile qui, généreusement fournie en braises, se consumait dans la nuit noire. Etoile qui l’intéressait beaucoup moins maintenant que son esprit alcoolisé avait saisi qu’il s’agissait d’un feu de camp. « Rose ! Hey. Hey… Hey Rose ! » appela l’hawaienne d’une voix qu’elle pensait claire mais qui ne cachait rien de son taux d’alcoolémie. Surtout qu’elle n’ajouta rien. Elle ne capta la présence de l’inconnu que quand il la bouscula pour échapper à un Miriem remonté comme une pendule et fort de ses 60kgs -et encore 60kgs à la fin d’un repas de Noël-. Noël… Putain, Noël ? C’était bientôt Noël ? Ils perdaient tous la notion du temps depuis que le monde avait sauté. Elle aimait bien Noël. Le glapissement de douleur de son compagnon la tira de ses pensées et, abandonnant le Père Noël, Gabriel et Rose dans leur étreinte passionnelle, elle se jeta sur l’inconnu de tout son poids dans un cri de guerre. Elle pesait encore moins que Mimi, mais elle s’agrippait au dos du colosse comme un koala, les jambes enserrant son ventre large et les bras autour de son cou tandis qu’il essayait de l’éjecter. « T’che pas à mon pote ! » lui cria-t-elle dans le tympan droit, farouche valkyrie finie au rhum.