Chapitre débuté par Umberto Piazola

Chapitre concerne : ehpad50nuancesdecroûtes(ex-communauté), Le chapiteau , Fini l'EPHAD, Umberto Piazola ,

Appuyé contre un poteau du chapiteau central, Umberto Piazola achevait son repas du soir. Tagliatelle alla carbonara. Préparés par ses soins, avec lardons de rats. Il était bon cuistot, à l'époque, et n'avait jamais déshonoré la prestigieuse gastronomie italienne. Certes, aujourd'hui, sa main tremblait un peu. Et d'aucuns prétendaient que sa mémoire vacillante ne lui permettaient plus de réaliser toutes ses vieilles recettes. Mais vu la bouillie que préparaient certains de ses nouveaux collègues, il restait parmi les cuistots les plus réguliers du Chapiteau.

Et puis il reste des petits suisses pour le dessert. C'est bon, les petits suisses. Ca lui rappelle la cantine de l'EHPAD.

L'EHPAD... Umberto n'oubliera jamais - il espère, en tout cas, mais c'est pas dit - l'EHPAD Cinquante nuances de Croûtes. Un havre de paix pour les seniors du désert. Comment aurait-il pu croire, en le quittant, des mois auparavant, que c'était pour ne plus jamais y revenir ? Peut-être aurait-il renoncé, s'il l'avait su. Peut-être aurait-il préféré mourir au côté de ses camarades, pour ceux qui n'avaient pas encore déjà cassé leur pipe. Mais il y avait eu la mission. Il fallait prendre la mer. Et pour ça, il leur fallait un homme solide. Son passé de postier à vélo sur les hauteurs siciliennes avait offert à Umberto une condition physique unique, un corps d'athlète. Bon, il l'avait perdu depuis longtemps. Mais dans la mesure où tous les autres résidents n'en avaient jamais eu un, on avait estimé qu'il restait le plus qualifié. Il avait donc été choisi. Choisi pour partir, sillonner les océans. Dénicher les vestiges flottants d'un monde en déroute, et cartographier ce qu'il en restait. Vu les culs de bouteille que ses copains portaient tous sur le nez, il voyait mal à quoi pouvait bien servir une carte. Mais bon. C'était sa mission. On avait jeté une pirogue à la mer, et Umberto était dessus. Il s'était élancé sur les flots, sans penser à l'avenir. Imprudence de la jeun... Imprudence.

Il avait alors jeté un regard ému à l'EHPAD derrière lui, songeant qu'il ne le reverrait pas avant longtemps. S'il avait su que ce longtemps serait un jamais... Il se leva, posa son écuelle à côté de lui, et fila dans sa tente. Contempler ses trésors. Une poupée de Buzz l'éclair jouxtait un fusil en plastique, des bricoles de toutes sortes, et le tableau usé d'un chanteur des temps jadis. Presque aussi vieux que lui. Sauf qu'il était cané depuis longtemps, le gugusse, alors qu'Umberto, lui, était bien vivant. Il avait survécu à cette formidable odyssée dont si peu pouvaient se vanter. Il avait survécu à l'océan. C'était une nouvelle vie qu'il avait ici, maintenant, dans ce chapiteau dont il avait posé le premier piquet. Une vie en meilleur santé. C'est vrai que s'il s'était rendu compte plus tôt de son état, à l'époque, il se serait fait un régime riz/salade avant le départ. Mais bon. On ne peut pas penser à tout, surtout dans un EHPAD sans infirmière.

Il se rappela les premières semaines en solitaire. La chasse au trésor. Il se rappela Piazoland. Il se rappela les échanges improbables qu'il mena avec quelque voyageur marchant sur la côte, qui lui hurlaient quelque message - sans doute d'encouragement, mais bon, il est dur de la feuille, le débris - à gorge déployée. Il se rappela les tempêtes, les vagues déchainées.

Il se rappela Notorious, aussi. Son vieil ami, à qui il devait la vie. Le naufrage, et la reprise de l'aventure. Il se rappela les rires et les larmes. Il se rappela d'une tranche de vie.

Il se rappela...

Bon, il se rappela petit à petit, hein. 's'agit de savoir prendre son temps, dans une histoire ! Et sa mémoire n'est plus vantée depuis longtemps. Alors hein, oh, bon. Il fait ce qu'il peut.
Premiers jours : le début du voyage

Il est parti ! Droit vers l'horizon, la moustache au vent, le regard perçant et déterminé. S'il n'avait pas la colonne vertébrale comme un pied de vigne, il se tiendrait certainement bien droit à la proue, défiant l'inconnu avec un courage farouche. Il sent l'audace de ses ancêtres italiens pulser dans ses veines, et c'est bon ! Il pense à Marco Pollo, Giovanni da Verrazzano, Amerigo Vespucci ! Oui, il fera honneur à ces grands noms, et un jour, on lira dans les livres d'histoires ce nom : Umberto Piazzola, grand découvreur des océans de l'ère post-apocalyptique.

Déjà la pirogue fend les flots, ne cède pas aux caprices des éléments. Il ira loin. Il laisse derrière lui la baie de l'EHPAD, non sans une pensée émue pour les autres pensionnaires qui ne connaîtront jamais l'excitation des grandes odyssées. Et s'ils la connaissent, leur Alzheimer le leur fera certainement oublier au bout de quelques semaines.

Mais alors que les terres s'effacent derrière lui, le laissant seul face au monde, il sent les jambes de son pantalon s'imbiber. Le navire fuit ! C'est bien sa veine. Tant pis. Il sera martyr, aventurier tragique, mort pour la cause, et pour la beauté du geste. Les grands hommes n'ont jamais une espérance de vie démesurée, voilà qui le rapproche une nouvelle fois des héros cartographes de jadis. Avalé par la mer, on ne retrouvera jamais son corps.

...

Mais les sens d'Umberto sont fins et aiguisés. Son ouïe ne le trompe pas : ce n'est pas GLOU GLOU qu'il entend. Pas le gargouillement typique d'une coque fendue. C'est PSSSSHHHHHHHH. Un écoulement aussi continu que discret. Sa narine frémit, son odorat est sans faille : l'odeur est infecte. Ses sourcils se plissent, sa vue est inégalée : la flaque à ses pieds est jaune.

Il comprend. Sa vie est sauve ! Il s'est juste fait dessus.

Ce n'est que le début de formidables aventures.

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Seconde étape : la chasse au trésor

L'odeur d'urine, chassée par le vent, s'était rapidement dissipée. Quelle épopée, amis, quelle épopée ! Umberto pagayait avec ferveur, repoussant ses limites à chaque nouveau coup de rame. A-t-on déjà vu vieillard plus vigoureux ? Bien peu de chances.

Sa route au travers des flots le mena à l'est. Ca n'était pas sa route. Mais Umberto avait l'oeil de la taupe, et il n'avait aucune chance de se tromper quant à l'ombre qu'il voyait poindre à l'horizon. C'était sans aucun doute une antique cité, jaillie des profondeurs marines, protégée de l'apocalypse par son isolement. Merveilleuse Atlantide qu'il atteindrait sans même passer les colonnes d'Hercule ! Umberto est un découvreur intrépide, et sa première découverte ne sera pas des moindres.

Les vagues ne suffisent pas à arrêter le frêle esquif, dont la fragilité est compensée par la détermination et l'ardeur de son capitaine. Capitaine qui est aussi maître coq, mousse, timonier... Polyvalent énergumène ! Les embruns détrempent sa moustache, il sent le sel coller à ses lèvres. Il en goute la saveur, rude parfum de l'aventure.

Il lui faut presque deux jours de navigation pour réaliser que la mystérieuse ombre sur l'horizon était un genre de grosse mouche écrasée sur le verre de ses lunettes. Saloperie. En même temps, vous verriez les culs-de-bouteille qu'il se paie, le Umberto... Déjà, l'extérieur du verre, ça fait une trotte !

Mais la fortune est avec lui. Car avant de rebrousser chemin et de repartir vers l'Ouest, comme prévu, le grand ouest, le far west, d'autres aventures incroyables... Il tombe sur une caisse. Vestige des temps jadis. C'est avec émotion qu'il l'accroche à sa pirogue, et il ne parvient à retenir une larme en faisant sauter les clous qui la ferment.


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Vestige ? Mais que pensait-il ? Ce ne sont point des vestiges, mais un authentique trésor !

Umberto tire de la caisse un vuvuzela flambant neuf. Que de souvenirs de ces années anciennes, hurlant avec des milliers d'autres coeurs lorsque la Juventus marquait un autre but ? Il était sicilien, certes, mais à cette époque, tout le monde était supporter de la Juventus. Ce vuvuzela ressuscitera ces heures de gloire perdue. Et il ne les vivra pas seul : il trouve également une poupée de Buzz l'Eclair. Il ne lui restait plus qu'à trouver des piles, et tous deux fileraient droit vers les stades de foot des temps nouveaux. Vers l'infini, et au-delà !

Et comme un bonheur ne vient jamais seul, un jouet carabine achève de remplir cette caisse. Pas de quoi se défendre, mais de quoi dissuader des agresseurs aussi myopes que lui. Déjà qu'à un pouce de l'objet, il lui a fallu quinze bonnes minutes pour réaliser que c'était du plastoc, pour un ennemi qu'il tiendrait en joue (en espérant pointer dans sa direction), ça ne posera pas de problèmes.

Umberto est plus prêt que jamais ! Droit vers l'Ouest !


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Journal du rital, lune 3

Le plus dur, ça n'est pas la faim ou la soif. Ni même l'isolement. J'ai connu l'EHPAD, je sais qu'à la fin, on est toujours seul. Cette aventure continue. Et déjà, j'ai découvert ce qui donne un sens à la vie. Toujours, il faut...

Umberto n'a plus d'encre ! Et le vent emporte son journal par-dessus bord. C'est con qu'il n'ait pas eu le temps de noter cette fulgurance, d'ici une heure, il l'aura sûrement oublié. Mais qu'importe la philosophie, l'aventure n'est pas là pour trouver le sens de la vie, elle est là pour vivre, purement, simplement ! Et Umberto n'a peur de rien, et il vit ! Inarrêtable voyageur des sept mers (à compter qu'il y en ait encore sept), infatigable vagabond, conquérant du monde !

Sa route lui fait découvrir ce dont les siens ont besoin. Des poches urinaires. Et des cachets. Beaucoup de cachets. Ils ont pris l'eau et il n'y a plus l'emballage, les effets secondaires seront donc la plus pure des surprises. Mais ses colocataires de l'EHPAD n'en sont plus à une surprise près, ni à une expérimentation thérapeutique. A leur âge, si ça ne fait pas du bien, de toute façon, ça ne fera pas plus de mal.

Umberto a obliqué vers le sud. La traversée des hauts fonds, périlleuse, a bien failli l'envoyer par le fond. Son embarcation a subi quelques avaries, mais elle tient encore sous ses fesses. Il commence à y avoir mal, d'ailleurs, à ses fesses. Manquerait plus qu'il se chope des escarres. Quoi qu'au fond, il s'en moquerait bien. Car après ce qu'il a vu, une petite infection cutanée ne serait qu'un détail, dans une vie si remplie !

Traversant ces fameux hauts-fonds, Umberto passa à la hauteur de formidables îles volcaniques. Titans de la terre crachant son sang ardent, monstres rocheux fumant et fulminant dans un monde en déroute. Spectacle d'apocalypse ! Une formidable éruption déclencha un authentique raz-de-marée. A la barre ! Umberto amarre solidement son Buzz l'Eclair et son vuvuzela à son embarcation. Pas question d'abandonner ses trésors ! La vague est immense, et à mesure qu'elle se rapproche, elle en vient à dissimuler le volcan lui-même. Umberto est un moucheron, porté par les éléments. Mais il ne leur cédera pas ! La main tremblante - Parkinson ne pardonne pas - et l'oeil aussi alerte que possible, il ne laissera pas les flots engloutir son frêle esquif. Il parvient à saisir l'ondée, il en ressent le souffle, le rythme. La pirogue s'envole ! Il a su prendre un courant, et le voilà désormais sur la crête de la vague immense. Le monde s'offre à lui comme jamais ! Si seulement il pouvait voir clair à plus de cinq mètres...

Lorsque la vague s'écrase sur la mer, son élan sans doute coupé par quelque récif, Umberto est intact. Le volcan, à l'horizon, continue de cracher ses volutes de fumée. Elles n'ont pas vaincu Umberto lorsqu'il était à leur hauteur. Maintenant que le voilà loin, il ne craint plus rien. Mais par tous les diables, quel exploit ! Le bateau est amoché, mais l'Italie vient de créer un nouveau record olympique. Forza Italia !


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Le croiriez-vous, ce formidable aventurier, s'il vous racontait ce qu'il a vu ? Le volcan était une épreuve. Et à toute épreuve, sa récompense. Il fait voile (enfin, il rame, quoi) plein sud, à la recherche d'autres fortunes de mer. Qui sait, peut-être trouvera-t-il des piles pour Buzz l'Eclair ? Mais peu importe. Il faisait voile, disions-nous (enfin, toujours pareil, quoi, il rame, disions-nous), droit vers le sud. Le ciel avait ce gris terrible des jours de pluie, et le moral n'était pas au beau fixe. L'éruption l'avait-il fait dévier de sa route ? Peut-être... Difficile à dire. Il avait bien une boussole, mais il n'était pas fichu de voir l'aiguille. Qui fabrique ces gadgets aussi petits, aussi ?

Soudain, le temps se dégage. Pour Umberto, ça ne changerait pas grand chose. Mais là, c'est l'occasion d'enlever la buée de ses lunettes. D'ordinaire, il se serait dit qu'il n'était plus à ça près. Mais là...

C'est une île qui se révèle à lui ! Une terre nouvelle, vierge et inexplorée. Vasco de Gama peut aller se rhabiller ! Magellan ? Un boy-scout ! Marco Pollo ? Un pisse-froid ! Umberto Piazola est le nouveau grand nom des découvreurs modernes.

Mais quelle déception... Ses réserves sont maigres, et sa mission, très claire. Il n'a pas le temps de faire des détours. Pas même pour une telle merveille. Mais il ne sera pas dit qu'il en resta là ! Non monsieur. Et si Umberto ne peut pas poser le pied le premier sur ce nouveau monde, il peut au moins marquer sa découverte.

Fouillant fébrilement dans son barda, il finit par trouver un harpon. Tant pis pour la pèche, décrète-t-il. De toute façon, tous les poissons qu'il a attrapés jusqu'ici étaient transgéniques. Il s'est même fait manger un orteil par un éperlan. Fort heureusement, il sut panser sa blessure. Et l'éperlan, vaincu, sert depuis de figure de proue à sa pirogue, fier trophée arraché au terme d'un âpre combat.
Mais nous nous égarons une fois de plus. De cet harpon, Umberto fait une hampe. Il y noue solidement l'étendard de l'EHPAD. Les couleurs de Cinquante nuances de croûtes flotteront sur ce morceau de terre arraché à Neptune ! L'italien n'était pas si mauvais sportif, jadis. Certes, le lancer de javelot n'était pas sa spécialité, mais ses années à pédaler dans les hauteurs siciliennes lui ont forgé une carrure d'athlète capable de tous les exploits ! Le javelot en fera partie à compter de ce jour.

Il se focalise. Plisse les yeux. On se demande bien pourquoi. Et il lance ! CRAAACK, son dos craque. Mais le formidable projectile s'envole, et va se ficher droit sur la plage. Quel tir ! Voilà qui est acté. L'EHPAD Cinquante nuances de croûtes possédait sa première colonie.



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Piazoland, décréta Umberto Piazola. Cette terre s'appellera Piazoland.

Et prenez-le bien dans le cul, Christophe Colomb et Amerigo Vespucci.

 
L'aventure connaît ses moments de joie comme de peine. Et après toutes ces découvertes si glorieuses, si enrichissantes, il ne pouvait que finir par déchanter. Un nouveau coffre au trésor s'était offert au capitaine Piazola. Découvrirait-il des piles pour Buzz l'Eclair ? Une écharpe de supporter de la Juventus ? Une authentique carabine pour remplacer son jouet ? Que nenni. Une enveloppe au papier joh... Au papier jauni repose sur ce qui semble être un tableau enveloppé. Une oeuvre de maître ? Umberto se réserve la surprise, et commence par ouvrir l'enveloppe.

Une lettre. Putain, c'est écrit tout petit...

Mais à force d'acharnement, Umberto finit par la décrypter.

En l'année ... du troisième millénaire, voici le récit du vieil Arthur, grand fan du chanteur, qui découvrit le tableau dans un fumoir. « Il est venu a moi l'tableau unique. Il sera l'héritage de mon gamin. Et tous mes descendants seront liés à son destin alors je ne me risquerais pas de faire du mal au tableau. Il m'est très précieux, bien que je l'ai acquis avec souffrances. Les inscriptions sur son revers commencent à s'effacer. Les paroles qui au début étaient aussi lumineuses qu'une flamme rougeoyante . C'est un secret qu'aujourd'hui seul un de ses CDs peut révéler."

Il a complètement débloqué, celui-là... Enfin bon. Si ça se trouve, le tableau vaut vraiment le coup ! Il arrache le papier craft qui le recouvre.

Un espèce de vieux chanteur à la gueule tordue. Umberto ne le reconnaît pas. Sûrement un français. Mais lui, il n'écoute presque que des italiens, pour soigner son mal du pays. Reggiani, c'est la limite. Il retourne le tableau, pour voir ces fameuses inscriptions sur son revers.

Ah oui. Dur à décrypter. La moitié est bouffée par des traces d'humidité. Quelle idée à la con, aussi, de stocker un tableau dans une caisse qui flotte ? Peut-être qu'elle ne flottait pas lorsqu'il l'y a mis, devina Umberto. Malin, le rital ! Il devine quelques rimes dans le texte. Sûrement une des chansons du gugusse. Une phrase revient à intervalles réguliers. "Allumez le feu", il y a écrit. Tiens, oui, pas con. Le tableau est tellement moche, de toute façon, il servira au moins de combustible !

En attendant, il le jette derrière lui au fond de la pirogue.

Pok. Pshhhhhhhhh.

"Pshhhhhhhh ?", s'étonne Umberto.

Il se retourne. Un filet d'eau fuse au travers du bois usé de la pirogue. Mamma mia ! Sûrement une avarie suite à son surf sur le tsunami, lors de l'éruption volcanique. Il ne le regrette pas, pour autant : peu de vieux peuvent se vanter de ce genre d'exploit. Mais cela ne change rien à la situation : il est en danger. Le bateau est dans un sale état, et l'EHPAD est si loin...

Il s'empare de sa radio, et envoie un signal de détresse à ses collègues grabataires. Ne reste plus qu'à espérer que l'agent de transmission de l'EHPAD ne soit pas trop dur de la feuille, et qu'il entende le message. Ou au moins qu'il remarque la petite diode clignotante du poste radio.

Au moment où il l'envoie, Umberto blêmit.

Il vient de se chier dessus.

La diarrhée. Manquait plus que ça.


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Cette fois-ci, c'est la fin. L'avarie n'était pas réparable. L'eau continua de s'infiltrer, encore et encore, et ça n'était pas pour aider ses rhumatismes. Le pauvre et pourtant héroïque vieillard sentait son heure venir : bientôt, les flots l'engloutiraient. S'il tenait les ouvriers navals qui lui avaient bricolé cette coque de noix... Bon, déjà il ne se souviendrait plus de leur gueule. Et au final, il ne leur ferait pas de mal, car désormais, ils étaient sa seule chance : s'ils avaient reçu son signal de détresse et pris le temps de bricoler quelque chose de plus solide que ce rafiot, peut-être parviendraient-ils à l'atteindre à temps.

Mais il en doutait. Le dernier choc provoqué par le tableau de Johnny avait accéléré les infiltrations d'eau, et écoper ne l'évacuait pas assez vite. Il ne faisait que gagner du temps. Un peu plus tôt, il avait ramé à s'en briser un dos déjà bien usé, avec toute l'énergie du désespoir, rêvant d'atteindre Piazoland. Il aurait pu vouloir mourir sur la terre de ses ancêtres, mais en étant un lui-même, il préférait disparaître sur cette terre vierge de sa découverte. Il laissait derrière lui la traînée brunâtre de sa chiasse, toujours malade, sitôt lavée par l'eau qui lui arrivait déjà au bassin. Cette dernière trace de sa route, avait-il espéré quelques temps, aurait pu aiguiller vers lui quelque navire de secours. Mais l'horizon restait vide, aussi vide que ses boyaux qui continuaient de se vider.

Piazoland n'apparut que tard, si tard, et Umberto avait déjà presque coulé. En voyant les premiers morceaux de terre apparaître dans le lointain, il sut qu'il ne les atteindrait pas. L'eau était trop haute. C'était fini. Lui, ce héros des temps modernes, serait bientôt englouti par cet abîme dont il avait si longtemps défié la force. On est bien peu de choses, se dit-il en son for intérieur. Bien peu de choses.


L'espoir, mimant la lumière, s'effaça avec la venue du soir. Et cette nuit fut la plus terrible qu'Umberto connut jamais. L'obscurité était telle qu'il ne distinguait plus la mer du ciel, et seules les rides que faisaient naître son écopage forcené venaient troubler ce tableau opaque, créant une illusion de vie autour de lui. Il n'accordait déjà plus beaucoup de valeur à la sienne, et le monde le lui rappelait : il continuerait d'exister malgré lui. Cet explorateur ingénu, héros des temps modernes, grand découvreur du monde nouveau, mourrait en emportant ses trésors et ses secrets - bien qu'il en ait déjà oublié quelques uns - avec lui. Et le monde l'oubliera. Sa mémoire n'était déjà pas bien vaillante, il ne pouvait en demander bien plus de celle des autres. L'Histoire qu'il avait espéré marquer ne serait jamais que sa seule histoire personnelle.

Les premières lueurs du matin annonçaient son trépas. Avec elles, il put voir le niveau de l'eau. Il avait rejoint le bord de sa pirogue. Ecoper, désormais, était vain : il ne la remettrait pas à flot. Lentement, l'océan allait achever d'avaler le navire, et son capitaine avec lui. Il réclamait son tribut.

Mais il ne sera pas dit qu'Umberto Piazola soit parti la tête basse. Ultimement, il enfonça sa rame dans la crevasse de sa pirogue, créant un mat de fortune qui suivrait ses derniers instants. Là, il attacha l'un des pavillons qu'il avait emportés avec lui. Il mourrait devant les couleurs de l'EHPAD.


C'est alors qu'il s'y agrippait que le miracle se produisit. Une nouvelle forme se détacha de l'horizon, poussée par le vent bien plus vite qu'il ne l'aurait cru. Un navire ! Qui filait droit sur lui ! Afin de signaler sa présence, Umberto s'empara de son vuvuzela flottant non loin, et souffla de toutes ses forces. Cette fois, c'était certain : on l'avait retrouvé. Ami ou ennemi, ce nouveau-venu lui offrait un nouveau sursis, et avait fait renaître l'espoir.

Lorsqu'il s'approcha, Umberto manqua de défaillir. Le pavillon de Cinquante nuances de croûtes flottait dans la brise, accroché à son mat ! Ils avaient reçu son message ! La maison mère - ou devrait-on parler de maison grand-mère ? - venait à sa rescousse.

Il était sauvé, et sut que son périple pourrait reprendre.

Son coeur battait la chamade sous tant d'émotions, et Umberto craignit un instant qu'il ne s'arrête. Mais il tint bon.

Pas son sphincter. Il se chia une dernière fois dessus.


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Enfin, on allait lui faire confiance. Enfin, il allait pouvoir montrer au commandement de l'EHPAD qu'il était un élément indispensable dans toutes les sorties que la maison de retraite allait organiser. Pour niquer l'Enclave, pour aller chercher du bois ou même pour aller à la plage, bientôt c'était Notorious qui allait escorter chaque excursion.

Bon Notorious, tu le voulais, tu l'as ton bateau, alors t'es gentil tu fais pas de conneries. Allez maintenant casse toi, et prends ta radio de merde avec toi sale racaille, y'en a marre de ta musique de barbare. Ah ouais, et si tu meurs, fais le pas loin pour qu'on puisse récupérer tes stocks et ta chair.

Ah, ils allaient lui manquer. Tout ça allait lui manquer. Il avait fait du chemin depuis des lunes pour en arriver à un tel luxe de vie. Mais disons le, hein. Bha on se fait bien chier avec les vioques. Y'en a des veners hein. Par contre c'est pas le ramassage de plante à longueur de journée qui lui laisse des souvenirs inoubliables. Non, ça c'était Henriette; pas pour les bonnes raisons.

Bon, en tout cas il était calé dans son petit voilier. Les doigts de pieds en éventail, sa soundbox dans la main gauche et la barre dans la main droite, un parasol et un peu de cock qu'on lui avait filé pour le trajet. Pas loin du mat, une photo d'un chat trouvé au sol dans l'entrée de la résidence le gardait occupé pendant ses voyages. Quand il était heureux, le chat semblait mignon. Quand il était en colère, le chat avait l'air de le juger. Plus loin, la figure de poupe. Faute de sculpteur, ou même de modèle, le bureau central lui avait fièrement prêté un bonnet E rose bonbon appartenant à une résidente inconnue. Le tout était monté sur un rondin de bois qui avait un l'air d'une meuf selon un certain angle. C'est ce que disait les autres en tout cas. Peut-être que passé une certaine myopie on peut voir ce qu'on veut à la place de n'importe quoi. Quel talent.  
Notorious était enfin prêt.


Sa mission: sauver l'agent U. 

Ce dernier était piégé à son grand dam sur un monceau de terre lors d'une mission quasi-suicide (quasi car du coup on vient le chercher quand même). 
Son plan de route était bien précis : plein Sud une fois sorti de la baie, à travers les hauts-fonds, puis plein Sud-Ouest. Il fallait faire un peu de cartographie et reporter à la centrale différentes données. L'itinéraire avait été savamment conçu par les plus grands esprits de L'EHPAD. La moindre demi-heure passée à naviguer dans la mauvaise direction représentait une perte considérable pour la communauté. En effet, un de ses objectifs secondaires était l'acquisition d'une épave pas loin du pont inter-continental. D'une valeur estimée de 100,000,000 de lots de Bingo, cette ruine avait l'air d'un élément capital de la guerre contre l'Enclave. L'EHPAD était en concurrence directe avec ce groupe du Sud, et ici en course pour récupérer le vehicule. Une simple erreur de navigation pouvait les éloigner à jamais de cet avantage considérable.


Thinnie (comme on l'appelait affectueusement) avait posé ses deux fesses sur un coussin, les pieds posés sur le bord du bateau, avec un pilon prêt à l'accompagner dans sa traversée. Il était parti depuis une dizaine d'heures. Rarement depuis son éveil dans le désert fractalien il ne s'était retrouvé aussi calé. Le soleil sur le visage, sa radio en fond qui jouait du petit hip-hop tranquillou. 
J'éclaircis mon propos. Vois le tableau, c'est dur de pas passer du coté obscur du cozy dans cette situation. On l'a tous connu. Ajoutez à ça l'enthousiasme de la traversée, la fatigue du départ et la qualité des onguents ramassés dans la communauté puis fumés sur le bateau: Notorious s'était assoupi pendant plusieurs heures affaissé pitoyablement contre la barre qui menait le bateau droit vers le Sud-Est. Le réveil fut.. compliqué.



Nan mais Notorious mais t'es pas sérieux, boudiou. On te laisse un bateau un jour et tu pars dans le levant complètement défoncé mais c'est pas vrai, merde. Bon allez, va chercher Umberto on va essayer d'arranger l'coup. On a mis des grosses têtes dessus. 

Autant dire que Paulette n'avait pas accepté son plaidoyer. Bon, tant pis, il lui restait à faire le taffe du mieux qu'il pouvait. Comme je l'ai dit ça arrive même aux meilleurs. Le temps de trouver des excuses, de rouler un autre pilon et de tenter d'enregistrer une mixtape que sa concentration fut brisée par un son abominable. Ça ressemblait à toutes les âmes de ce bas-monde qui s'étaient réunies pour lui hurler sa haine et son désespoir face aux ruines de notre civilisation. Fort heureusement il s'agissait d'Umberto Piazzola qui soufflait dans son vuvuzela sa joie de retrouver, il donnait tout, même son sphincter. Il en explosait de joie à l'idée de retrouver des draps et des vêtements propres. Il n'aura jamais aucun des deux, mais au moins il était sauvé !


Yo Umberto, on a eu ton appel de détresse, allez en route on va niquer des grand-mamans !!

Le sauvetage avait été plus que providentiel. Notorious était arrivé, et Umberto allait enfin avoir les pieds au sec. En plus, sa gastro semblait s'être calmée.Tout allait pour le mieux dans le plus post-apocalyptique des mondes, ce qui pousse naturellement à relativiser sa situation. Savoir trouver le bon dans le mauvais, voilà le coeur des choses. Et celui du rital restait bien accroché.

Et bon sang, ce rafiot, c'était autre chose que sa pirogue ! Une cale, un pont ! Un mat ! Une voile ! Il avait la place de s'allonger, de marcher ! Umberto osa à peine faire quelques pas : à son âge, passer plusieurs semaines recroquevillées dans une coque de noix, ça ne peut pas être bon pour les genoux. Les premiers jours seraient difficiles. Mais dès qu'il aurait repris le coup, il gambaderait comme un cabri. Mais plus calmement. Parce qu'un cabri sur un bateau, bonjour l'angoisse.

Mon ptit gars, s'exclama Umberto dès qu'ils eurent achevé de transvaser ses trésors de sa pirogue à la cale du voilier, c'est comme tu dis ! On va niquer de la grand mère ! A mon âge, il n'y a plus guère qu'elles qui se laissent besogner, de toute façon. Allez matelot, montre-moi comment il fonctionne, ce bouzin, et on va pousser le voyage au-delà du monde connu !

Remarque, nota-t-il pour lui-même, à l'exception de Piazoland à jamais gravée dans sa mémoire, il ne se souvenait plus de grand chose des coins qu'il avait traversé. La carafe comme une soupière, le rital.

Alors ils voguèrent. Encore et encore. Droit vers l'ouest.

Jusqu'au drame.

La radio qui les connectait à l'EHPAD émettait des bruits abominables. Des coups de feu. Des hurlements. Des pleurs. Quelques bruits de sphincters dilatés trop brutalement. Il s'était passé quelque chose.

Allô ? Allô ! Répondez, Cinquante nuances ! Qu'est-ce qui se passe ? Les infirmières ne sont pas arrivées ? Vous avez loupé l'heure de la cantine ?

Les râles qui suivirent confirmèrent ses craintes. Ce qui se passait-là bas n'était pas bon. Pas bon du tout.

Et avec les fragiles du palpitant qui s'entassaient à l'EHPAD, le moindre petit choc émotionnel pouvait être fatal.

Sauvez les petits suisses ! rugit-il dans la radio. Les petits suisses ! Madre mia...

Ils ne devaient apprendre que le lendemain qu'ils étaient seuls. La maison grand-mère n'était plus, et les survivants étaient en fuite.

Umberto se tourna vers Notorious, désemparé. Le jeunot aurait peut-être des réponses à lui apporter. Peut-être qu'il lui restait des médicaments.

Il regarda l'océan autour de lui.

Ils étaient seuls.


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Eh oui ils étaient seuls. Mais bon, dit comme ça c'est chaud mais vous ne pensez pas à la liberation que ça peut bien être d'être seul. Plus de prédation malsaine de la part d'Henriette, plus d'interminable bingo, plus de ramassage de thé, plus de soumission aveugle et éternelle à l'EHPAD Ô grand EHPAD. Mais Notorious n'était pas seul, il était talonné de près par un vieil italien en plein flashback de sa jeunesse.

— Madre Mia.. c'est pas avec mon arthrite qu'on arrivera à temps.. Bon bha c'est foutu, et bon vent hein. Ah, cazzo, on est pas passé loin de finir en esclave sexuel. Mais pour qui en fait ?
— Ah mon bon Umberto.. Pour changer j'aurais pu être l'esclave sexuel d'une meuf un peu fraiche. Ouais, je parle bien de Jansen Doris. Si t'as pas suivi ce qui se passait à la radio sur les fréquences à longue distance, en gros on avait genre deux groupes qui voulaient nous faire la peau, les déchus et les zeks. Et bha ils sont devenus potes, les zekchus. Et visiblement on s'est fait casser la gueule. 
Tiens mon ami, tire sur ce joint, ça passera, écoutons ce que disent les ondes longues.


En effet, il y avait quelques minutes de cela, les perfides Zekchus avaient effectué une percée dans l'enceinte de l'EHPAD à l'aide d'un immense camion. La bataille ne dura pas plus d'une heure et la veule Jansen Doris obtînt au terme de l'affrontement la main tant convoitée de Marie-Anatoline, le déclarant fièrement sur toutes les fréquences.

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Deux lunes passèrent sans plus de nouvelles et les orphelins de l'embarcation ne savaient pas où donner de la tête. Que faire maintenant ? Leur bateau commençait à s'endommager, leur vivres s'amenuisaient et il fallait trouver pied-à-terre. Heureusement, après une longue attente, le cerveau de l'opération les contactait enfin..

— ALLO ? krrr.. Ici Paulette à l'app.. kkRRRR.. retraite.. KRRRRR
— Yo mamie, c'est Notorious ici. Quelles nouvelles de la maison de retraite ?
— KRRR on, ... avons battu retraite. Nous avons.. tout éparpillé.. 
— Les survivants sont éparpillés dans le désert ?


Umberto avait fini de faire les réglages du capteur

— Ouais, mais on a oublié les couches aussi. Allo ? Je vous entends bien là.

Umberto frémit d'horreur. Il espérait aussi que sa p'tite Paulette était saine et sauve. Thinie reprenait la parole.

— Merde alors.. Nous on est paumé dans la mer du Nord, on est pas loin du pont qui fait les deux continents et.. bha on sait pas trop quoi faire. Je pense que tout seul on tient bien 10 lunes sans trop d'emmerdes.
— Bon alors voilà ce que je vous propose. Restez dans ce secteur, des fois que d'anciens résidents nous contactent. Je vous le promets, nous allons rassembler tout le monde et l'EHPAD ressortira plus fort que jamais de cette épreuve !


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Deux lunes passèrent à nouveau durant lesquelles Notorious pris contact avec les membres du Relais. Leur chef, Beardon Grimsay était un gars ma foi bien sympathique. Leur rôle était de tenir le pont faisant la liaison entre le Sud et le très chaotique Nord dans une logique de neutralité et de diplomatie. Tous étaient la bienvenue là bas, notre équipage compris. Mais ils avaient une mission, et le havre de paix étaient de toute manière bien trop près de leur foyer. L'armée Zekchus avait entreprit de mener un génocide anti-vieux dans la région, le désert fera le reste avec les survivants. Les opérations étaient donc rares.. et dangereuses..

La maison grand-mère comme l'appelait Umberto avait été capturée et renommée "La Déchekrie", mais dans un geste d'abnégation Henriette avait pris le temps de mettre le feu à chaque bâtiment. Cheh.
Le temps était clément en cette matinée d'automne.


— Mamma mia, qu'est-ce qu'on s'emmerde.

Mais les reflexions existentielles de l'italien étaient prises de court, car le haut-parleur grésillait :

— Allo, côte flottante ? Côte flottante ici calcul renal. J'ai le regret de vous annoncer qu'un caillot s'est logé dans le pont, il va falloir l'extraire, terminé.
— Oh non ! Mais j'ai fait un examen avant de partir !
— Il s'agit de code mon bon Umberto. Comme l'indique habilement le message de Paulette, nous devons extraire un homme au nord du relais sur les coups de 18h-18h30, ça dépend de la météo. Une fois que nous serons placés sous le pont, il sautera directement dans l'embarcation. Ça fait haut mais il faut bien ça. 


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La nuit était presqu'entièrement tombée. Le voilier s'avançait lentement dans la brume, jusqu'en dessous du pont. Une lumière clignotait trois fois au dessus du navire. Le sicilien chuchota le signal:

— SiCiLIA pAtrIA MIa 
— Vite le coussin, lève tes fesses !


Les fesses étaient levées, le coussin était placée au point d'atterrissage présumé du survivant. Les deux compères attendaient avec impatience de faire connaissance avec leur nouvel équipier ! Malheureusement, le spectre des zekchus étaient partout.
Les têtes du présumé survivant et de Paulette, suivi d'une main de Marie-Anatoline faisant un doigt d'honneur tomba sur le bateau. Des rires résonnaient.

Notorious saisit la barre et ils prirent la poudre d'escampette le plus loin possible, vers l'Est. Faute de mieux, ils saisissent la carte et mettent les voiles sur un mystérieux Eden, une terre vierge de tout pêchés, à 3 lunes de voyage. Ils étaient vraiment seuls désormais, fini l'EHPAD !


EHPAD'bol, comme dirait l'autre..

 
« Ce qui ne te tue pas te rend plus fort », dit l’adage. Mon cul. L’arthrite d’Umberto lui refile juste des douleurs en plus, et tous leurs copains, eux, étaient bel et bien canés. Et pas de leur belle mort. Et après tant de semaines en mer, les rhumatismes commencent à ne plus déconner. Il aurait bien posé ses fesses sur le coussin, mais depuis que la main de Marie-Anatoline était tombée dessus… Son côté sentimental, sans doute. Il n’osait plus s’asseoir.

Heureusement que Notorious était là. Sans le jeunot, Umberto aurait sans doute déjà cassé sa pipe. Ne serait-ce que lors du naufrage, dont il l’avait sauvé in extremis, ou en se tirant une balle dans le cigare. Faut pas lui en vouloir, il avait oublié que sa carabine était en plastique. Ils ne se connaissaient pas bien, avant ça. Il n’était même plus sûr qu’il ait été à l’EHPAD quand lui-même l’avait quitté, sans imaginer à cette époque que ce serait pour de bon. Mais maintenant, il avait une dette envers lui. Une sacrée dette. Et puis il lui plaisait bien, le gaillard. De la joie de vivre. Un type sur qui ils pourraient compter.

- Dis donc, giovanno, quand on aura trouvé un port d’attache, il faudra que je t’offre un verre. C’est bien la moindre des choses. Quand j’habitais en Sicile, je te distillais une liqueur de pruneaux, une merveille. J’espère que je n’ai pas perdu la main. Et puis faudra trouver des pruneaux, quoi…

En y resongeant, avec ses derniers déboires point de vue transit, il n’était pas certain que ce soit la meilleure idée du monde.

- On la construira, ta salle des fêtes, promit-il. Tu nous balanceras la meilleure musique du monde. Parmi celles qui restent.

Leur voilier fendait les flots. Droit vers l’est. C’était la seule destination qui leur restait. Partout ailleurs, ils étaient en danger. C’était pas dit que là-bas ils soient bien plus en sécurité, mais entre l’inconnu et la certitude de se faire défoncer la citrouille, le choix était vite fait.

 La mer n’était pas dans un bien meilleur état que le monde. Des caisses flottaient ici et là. D’autres trésors. Mais l’excitation de les trouver n’était plus la même. A quoi bon trouver des trésors, si on n’a plus d’amis auprès de qui se la péter ensuite ? Même Piazoland, qui réapparut derrière l’horizon nord, lui paraissait une terre bien fade.



La bouffe commençait à manquer. L’eau, aussi. Et les médocs, n’en parlons pas. Ils ne tiendraient plus longtemps. Perdus au milieu de l’océan, ils allaient crever sans avoir revu de visage amical. Au moins, il mourrait avec un ami. La lumière commençait franchement à décliner, ce soir-là. La nuit ne tarderait pas, et le froid avec elle. Ce n’était pas dit qu’ils survivent une journée de plus. Le visage tanné par le soleil et par le sol, les rides encore plus profondes qu’avant, Umberto se tourna vers Notorious qui tenait la barre.

- Faut que je te dise, amico… Ca aura été un honneur de te…

Un choc net et brutal. Umberto bascule par-dessus le bastingage. Il se ramasse la gueule la première dans le sable. Ce qu’il imagine être des algues s’emmêlent dans sa moustache. Il se relève, regarde autour de lui. Putain de merde. Ils sont à terre. Il se retourne vers le barreur.

- On est arrivé, mon ptit vieux, lui lâche Notorious avec un sourire taquin.

Bordel de merde, ils y sont ! De la terre ferme. Un endroit où ils pourront peut-être commencer à reconstruire. Il y a des plantes ici et là. Peut-être comestibles. Peut-être pas. Mais ils pouvaient bien essayer : Umberto n’en était plus à une chiasse près.

- On est en vie, madre mia… souffla le rital.

Ils ne savaient pas pour combien de temps. Mais ils étaient en vie.

Il s’approcha de la radio, et commença à bidouiller les réglages. Ondes globales. Que tout le monde puisse le recevoir, au cas où il y ait eu des survivants qu’ils auraient loupés.

« La Sicile frôle la Sardaigne. Un peu au-dessus de Malte, à droite du gros caillou en forme de champignon. Piazoland en ligne de mire, droit sur la gauche».

Des indications géographiques foireuses, mais que ne comprendraient que ceux qui connaissaient le code. Au moins pour un temps, il n’y aurait que des amis ou des inconnus à tomber sur eux. Et ils auraient le temps de se préparer, au cas où les tueurs de grabataires repassent dans le secteur. Fallait quand même vraiment pas avoir de couilles, songea-t-il, pour s’en prendre à ses potes : la moitié se seraient pété le doigt en essayant de recharger un flingue.

Umberto aida Notorious à tailler des piquets. Le jeunot travaillait plus vite que lui, mais il avait l’expérience pour lui. Bientôt, un semblant de structure était debout. La voile de secours du bateau fut tendue par-dessus. Ils avaient un abri pour la pluie.


- C’est marrant, hein, fait remarquer l’italien. Mais vu comme ça, on dirait un chapiteau…

Ils avaient une nouvelle terre d’accueil. Le temps que leurs derniers potes les rejoignent, ils avaient de quoi s’occuper : un bateau pour explorer les environs, et un village à construire. Des gogues, pour commencer.

Quelque chose renaissait.

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De retour au présent...

Et voilà. Le chapiteau avait été dressé. Ils avaient déjà eu pas mal de copains à les rejoindre. D'anciens vieux de l'EHPAD, des miraculés, qui avaient fini par les retrouver. De nouveaux vieux. Authentiques ou non, on ne savait pas trop, mais depuis le grand foutoir, on vieillissait prématurément. Des paumés du secteur. D'anciens amis et alliés venus poser leurs fesses. Des nouveaux visages par dizaines. Qui leur garantissaient un avenir vaguement moins foireux que celui qui se profilait jusqu'ici.

Il jeta un oeil autour de lui. Il avait bien grandi, leur chapiteau. Ce n'était plus une vague tente à peine suffisante pour les couvrir tous les deux. C'était un chapiteau, un vrai, un costaud. Entouré de bâtiments solides. Il vit passer Notorious, lui adressa un hochement de tête complice.

En se relevant son dos craqua. La fraiche commençait à tomber. Il s'était perdu dans ses souvenirs plus longtemps qu'il ne l'avait cru. Des mouches tournaient autour de son écuelle. Il alla la laver à l'eau de mer, à côté du vieux voilier qui les avait portés.

Ils repartiraient peut-être, un de ces quatre, vers de nouvelles aventures.