Chapitre débuté par Umberto Piazola

Chapitre concerne : ehpad50nuancesdecroûtes(ex-communauté), Le chapiteau , Fini l'EPHAD, Umberto Piazola ,

Appuyé contre un poteau du chapiteau central, Umberto Piazola achevait son repas du soir. Tagliatelle alla carbonara. Préparés par ses soins, avec lardons de rats. Il était bon cuistot, à l'époque, et n'avait jamais déshonoré la prestigieuse gastronomie italienne. Certes, aujourd'hui, sa main tremblait un peu. Et d'aucuns prétendaient que sa mémoire vacillante ne lui permettaient plus de réaliser toutes ses vieilles recettes. Mais vu la bouillie que préparaient certains de ses nouveaux collègues, il restait parmi les cuistots les plus réguliers du Chapiteau.

Et puis il reste des petits suisses pour le dessert. C'est bon, les petits suisses. Ca lui rappelle la cantine de l'EHPAD.

L'EHPAD... Umberto n'oubliera jamais - il espère, en tout cas, mais c'est pas dit - l'EHPAD Cinquante nuances de Croûtes. Un havre de paix pour les seniors du désert. Comment aurait-il pu croire, en le quittant, des mois auparavant, que c'était pour ne plus jamais y revenir ? Peut-être aurait-il renoncé, s'il l'avait su. Peut-être aurait-il préféré mourir au côté de ses camarades, pour ceux qui n'avaient pas encore déjà cassé leur pipe. Mais il y avait eu la mission. Il fallait prendre la mer. Et pour ça, il leur fallait un homme solide. Son passé de postier à vélo sur les hauteurs siciliennes avait offert à Umberto une condition physique unique, un corps d'athlète. Bon, il l'avait perdu depuis longtemps. Mais dans la mesure où tous les autres résidents n'en avaient jamais eu un, on avait estimé qu'il restait le plus qualifié. Il avait donc été choisi. Choisi pour partir, sillonner les océans. Dénicher les vestiges flottants d'un monde en déroute, et cartographier ce qu'il en restait. Vu les culs de bouteille que ses copains portaient tous sur le nez, il voyait mal à quoi pouvait bien servir une carte. Mais bon. C'était sa mission. On avait jeté une pirogue à la mer, et Umberto était dessus. Il s'était élancé sur les flots, sans penser à l'avenir. Imprudence de la jeun... Imprudence.

Il avait alors jeté un regard ému à l'EHPAD derrière lui, songeant qu'il ne le reverrait pas avant longtemps. S'il avait su que ce longtemps serait un jamais... Il se leva, posa son écuelle à côté de lui, et fila dans sa tente. Contempler ses trésors. Une poupée de Buzz l'éclair jouxtait un fusil en plastique, des bricoles de toutes sortes, et le tableau usé d'un chanteur des temps jadis. Presque aussi vieux que lui. Sauf qu'il était cané depuis longtemps, le gugusse, alors qu'Umberto, lui, était bien vivant. Il avait survécu à cette formidable odyssée dont si peu pouvaient se vanter. Il avait survécu à l'océan. C'était une nouvelle vie qu'il avait ici, maintenant, dans ce chapiteau dont il avait posé le premier piquet. Une vie en meilleur santé. C'est vrai que s'il s'était rendu compte plus tôt de son état, à l'époque, il se serait fait un régime riz/salade avant le départ. Mais bon. On ne peut pas penser à tout, surtout dans un EHPAD sans infirmière.

Il se rappela les premières semaines en solitaire. La chasse au trésor. Il se rappela Piazoland. Il se rappela les échanges improbables qu'il mena avec quelque voyageur marchant sur la côte, qui lui hurlaient quelque message - sans doute d'encouragement, mais bon, il est dur de la feuille, le débris - à gorge déployée. Il se rappela les tempêtes, les vagues déchainées.

Il se rappela Notorious, aussi. Son vieil ami, à qui il devait la vie. Le naufrage, et la reprise de l'aventure. Il se rappela les rires et les larmes. Il se rappela d'une tranche de vie.

Il se rappela...

Bon, il se rappela petit à petit, hein. 's'agit de savoir prendre son temps, dans une histoire ! Et sa mémoire n'est plus vantée depuis longtemps. Alors hein, oh, bon. Il fait ce qu'il peut.

Premiers jours : le début du voyage

Il est parti ! Droit vers l'horizon, la moustache au vent, le regard perçant et déterminé. S'il n'avait pas la colonne vertébrale comme un pied de vigne, il se tiendrait certainement bien droit à la proue, défiant l'inconnu avec un courage farouche. Il sent l'audace de ses ancêtres italiens pulser dans ses veines, et c'est bon ! Il pense à Marco Pollo, Giovanni da Verrazzano, Amerigo Vespucci ! Oui, il fera honneur à ces grands noms, et un jour, on lira dans les livres d'histoires ce nom : Umberto Piazzola, grand découvreur des océans de l'ère post-apocalyptique.

Déjà la pirogue fend les flots, ne cède pas aux caprices des éléments. Il ira loin. Il laisse derrière lui la baie de l'EHPAD, non sans une pensée émue pour les autres pensionnaires qui ne connaîtront jamais l'excitation des grandes odyssées. Et s'ils la connaissent, leur Alzheimer le leur fera certainement oublier au bout de quelques semaines.

Mais alors que les terres s'effacent derrière lui, le laissant seul face au monde, il sent les jambes de son pantalon s'imbiber. Le navire fuit ! C'est bien sa veine. Tant pis. Il sera martyr, aventurier tragique, mort pour la cause, et pour la beauté du geste. Les grands hommes n'ont jamais une espérance de vie démesurée, voilà qui le rapproche une nouvelle fois des héros cartographes de jadis. Avalé par la mer, on ne retrouvera jamais son corps.

...

Mais les sens d'Umberto sont fins et aiguisés. Son ouïe ne le trompe pas : ce n'est pas GLOU GLOU qu'il entend. Pas le gargouillement typique d'une coque fendue. C'est PSSSSHHHHHHHH. Un écoulement aussi continu que discret. Sa narine frémit, son odorat est sans faille : l'odeur est infecte. Ses sourcils se plissent, sa vue est inégalée : la flaque à ses pieds est jaune.

Il comprend. Sa vie est sauve ! Il s'est juste fait dessus.

Ce n'est que le début de formidables aventures.

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Seconde étape : la chasse au trésor

L'odeur d'urine, chassée par le vent, s'était rapidement dissipée. Quelle épopée, amis, quelle épopée ! Umberto pagayait avec ferveur, repoussant ses limites à chaque nouveau coup de rame. A-t-on déjà vu vieillard plus vigoureux ? Bien peu de chances.

Sa route au travers des flots le mena à l'est. Ca n'était pas sa route. Mais Umberto avait l'oeil de la taupe, et il n'avait aucune chance de se tromper quant à l'ombre qu'il voyait poindre à l'horizon. C'était sans aucun doute une antique cité, jaillie des profondeurs marines, protégée de l'apocalypse par son isolement. Merveilleuse Atlantide qu'il atteindrait sans même passer les colonnes d'Hercule ! Umberto est un découvreur intrépide, et sa première découverte ne sera pas des moindres.

Les vagues ne suffisent pas à arrêter le frêle esquif, dont la fragilité est compensée par la détermination et l'ardeur de son capitaine. Capitaine qui est aussi maître coq, mousse, timonier... Polyvalent énergumène ! Les embruns détrempent sa moustache, il sent le sel coller à ses lèvres. Il en goute la saveur, rude parfum de l'aventure.

Il lui faut presque deux jours de navigation pour réaliser que la mystérieuse ombre sur l'horizon était un genre de grosse mouche écrasée sur le verre de ses lunettes. Saloperie. En même temps, vous verriez les culs-de-bouteille qu'il se paie, le Umberto... Déjà, l'extérieur du verre, ça fait une trotte !

Mais la fortune est avec lui. Car avant de rebrousser chemin et de repartir vers l'Ouest, comme prévu, le grand ouest, le far west, d'autres aventures incroyables... Il tombe sur une caisse. Vestige des temps jadis. C'est avec émotion qu'il l'accroche à sa pirogue, et il ne parvient à retenir une larme en faisant sauter les clous qui la ferment.


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Vestige ? Mais que pensait-il ? Ce ne sont point des vestiges, mais un authentique trésor !

Umberto tire de la caisse un vuvuzela flambant neuf. Que de souvenirs de ces années anciennes, hurlant avec des milliers d'autres coeurs lorsque la Juventus marquait un autre but ? Il était sicilien, certes, mais à cette époque, tout le monde était supporter de la Juventus. Ce vuvuzela ressuscitera ces heures de gloire perdue. Et il ne les vivra pas seul : il trouve également une poupée de Buzz l'Eclair. Il ne lui restait plus qu'à trouver des piles, et tous deux fileraient droit vers les stades de foot des temps nouveaux. Vers l'infini, et au-delà !

Et comme un bonheur ne vient jamais seul, un jouet carabine achève de remplir cette caisse. Pas de quoi se défendre, mais de quoi dissuader des agresseurs aussi myopes que lui. Déjà qu'à un pouce de l'objet, il lui a fallu quinze bonnes minutes pour réaliser que c'était du plastoc, pour un ennemi qu'il tiendrait en joue (en espérant pointer dans sa direction), ça ne posera pas de problèmes.

Umberto est plus prêt que jamais ! Droit vers l'Ouest !


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Journal du rital, lune 3

Le plus dur, ça n'est pas la faim ou la soif. Ni même l'isolement. J'ai connu l'EHPAD, je sais qu'à la fin, on est toujours seul. Cette aventure continue. Et déjà, j'ai découvert ce qui donne un sens à la vie. Toujours, il faut...

Umberto n'a plus d'encre ! Et le vent emporte son journal par-dessus bord. C'est con qu'il n'ait pas eu le temps de noter cette fulgurance, d'ici une heure, il l'aura sûrement oublié. Mais qu'importe la philosophie, l'aventure n'est pas là pour trouver le sens de la vie, elle est là pour vivre, purement, simplement ! Et Umberto n'a peur de rien, et il vit ! Inarrêtable voyageur des sept mers (à compter qu'il y en ait encore sept), infatigable vagabond, conquérant du monde !

Sa route lui fait découvrir ce dont les siens ont besoin. Des poches urinaires. Et des cachets. Beaucoup de cachets. Ils ont pris l'eau et il n'y a plus l'emballage, les effets secondaires seront donc la plus pure des surprises. Mais ses colocataires de l'EHPAD n'en sont plus à une surprise près, ni à une expérimentation thérapeutique. A leur âge, si ça ne fait pas du bien, de toute façon, ça ne fera pas plus de mal.

Umberto a obliqué vers le sud. La traversée des hauts fonds, périlleuse, a bien failli l'envoyer par le fond. Son embarcation a subi quelques avaries, mais elle tient encore sous ses fesses. Il commence à y avoir mal, d'ailleurs, à ses fesses. Manquerait plus qu'il se chope des escarres. Quoi qu'au fond, il s'en moquerait bien. Car après ce qu'il a vu, une petite infection cutanée ne serait qu'un détail, dans une vie si remplie !

Traversant ces fameux hauts-fonds, Umberto passa à la hauteur de formidables îles volcaniques. Titans de la terre crachant son sang ardent, monstres rocheux fumant et fulminant dans un monde en déroute. Spectacle d'apocalypse ! Une formidable éruption déclencha un authentique raz-de-marée. A la barre ! Umberto amarre solidement son Buzz l'Eclair et son vuvuzela à son embarcation. Pas question d'abandonner ses trésors ! La vague est immense, et à mesure qu'elle se rapproche, elle en vient à dissimuler le volcan lui-même. Umberto est un moucheron, porté par les éléments. Mais il ne leur cédera pas ! La main tremblante - Parkinson ne pardonne pas - et l'oeil aussi alerte que possible, il ne laissera pas les flots engloutir son frêle esquif. Il parvient à saisir l'ondée, il en ressent le souffle, le rythme. La pirogue s'envole ! Il a su prendre un courant, et le voilà désormais sur la crête de la vague immense. Le monde s'offre à lui comme jamais ! Si seulement il pouvait voir clair à plus de cinq mètres...

Lorsque la vague s'écrase sur la mer, son élan sans doute coupé par quelque récif, Umberto est intact. Le volcan, à l'horizon, continue de cracher ses volutes de fumée. Elles n'ont pas vaincu Umberto lorsqu'il était à leur hauteur. Maintenant que le voilà loin, il ne craint plus rien. Mais par tous les diables, quel exploit ! Le bateau est amoché, mais l'Italie vient de créer un nouveau record olympique. Forza Italia !


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