[lune 60] Ici, là, partout.

Chapitre débuté par Clétus

Chapitre concerne : toutlemonde, Clétus,

Ce texte vaut 3 bières !
Un vieil homme seul. Certes, il est grand et solide, mais vieux quand même. Et, surtout, seul. Seul ? Non, pas vraiment, en vérité. Maintenant qu'il la connait, la vérité, qu'on lui a mis sous le nez ou le museau, il le sait : il ne sera jamais tout à fait seul. Il y aura toujours l'Autre avec lui, en lui. La Bête. Est-ce vraiment une consolation ? Il n'en est pas certain. Mieux vaut être seul que mal accompagné ? Pas d'avis tranché là-dessus non plus, surtout pas en ce nouveau monde avec ses règles bien à lui, qu'on cherche ou non à les changer. Alors le voilà donc seul-mais-pas-tout-à-fait, comme toutes les dix lunes, quand celle dans le ciel se fait étonnamment plus grosse, lumineuse et rouge, parvenant à percer même à travers les nuages et la pluie, profitant de la moindre éclaircie pour s'engouffrer. Quand il va se transformer. Immanquablement. Le cycle se répète, inlassablement, immuable, pour mériter son nom.

Un vieil homme seul, loin de Roningrad. Loin de tout, en fait. Et, surtout, loin de tous et toutes ! Car telle est sa sentence. Qu'on la trouve injuste, trop légère, inadaptée, ridicule ou réaliste, telle est sa sentence pour que la Bête, ou lui selon les avis, ait tué Jelani Mipira : l'exil, toutes les dix lunes. Il s'y soumet, de bonne volonté ou non. L'ironie étant que, par le biais de son amante, la communauté lui fournit une ration pour survivre à son exil. Une seule. Comme pour s'assurer qu'il revienne toujours ou, par la force des choses, y reste. Appelons cela un choix. Mais le vieil ours, lui, sait bien qu'il n'en est rien et qu'il n'a pas son mot à dire là-dedans. Il a voulu en finir, lors du dernier exil et puis, au matin, la Bête, cette saloperie, l'avait elle-même ramené aux portes de Roningrad. Tout comme elle lui arrête le bras quand il veut se trancher la gorge. L'illusion de son libre-arbitre est partie en fumée ! Il sait, à présent, que même lorsqu'il est soi-disant aux commandes, ce n'est que parce que l'Autre l'y autorise momantannément, le temps qu'elle reprenne totalement le contrôle et que lui, Clétus, l'homme, ne soit plus. Ce qu'il prenait auparavant pour des oublis sont maintenant, pour lui, des absences littérales, des temps de vie dont il est privé, exclu...

...comme celui qui vient, là, alors qu'il est aux pieds des montagnes, tout au Sud du monde connu, à l'abri d'une grotte, nu sous son plaid d'un rouge flamboyant livré par des drones inaperçus et possiblement disparus ! A chaque clignement d'yeux, la courbe du soleil avance à pas de géant. Un clignement d'oeil, deux heures se sont écoulées. Un clignement de plus, quatre heures ont passé. Les idées se mélangent, se confondent, s'étiolent. Ses membres ne répondent déjà plus à sa volonté, bientôt ses yeux qu'elle force, cette saloperie, à se fermer. Il ne se sent même pas partir mais il va partir, il le sait. Pour qu'elle vienne, il doit partir... Disparaître.

 

Cette nuit-là, la Bête s'en donne à coeur joie ! La liberté retrouvée sans même avoir à s'extirper d'un campement qui pue l'huile, le feu et la poudre ! Et le métal ! Les grands espaces qui s'offrent aussitôt ce fragile humain mis de côté ! Un terrain de chasse gigantesque pour l'animal sauvage, prédateur absolu et pourtant bien plus raisonné que ces humains incapables de préserver et pérenniser leur propre "garde-manger" ! Et, pourtant, son appétit est dévorant... La faim la rend même un peu folle, instable, toujours, dans les premiers instants. Pas au point de brouiller ses sens mais presque ! Ils restent cependant bien assez affûtés pour le petit gibier, les hors-d'oeuvre, jusqu'à ce qu'elle puisse attaquer le plat principal... Oh, non, pas de l'humain, non. Elle préfère très nettement les autres espèces ! Celles qui connaissent leur place, celles qui fuient pour lui survivre, celles qui sont assez malines ou agiles pour y parvenir, parfois ! Les humains l'intéressent, oui. C'est qu'elle les observe et les côtoie depuis si longtemps... Et, oui, il n'est pas déplaisant de les observer comme de les découper, les déchirer, les dépecer, même, à l'occasion, les dévorer, si vraiment... De les voir comprendre, soudain, que non, ils ne sont au-dessus de rien, supérieurs à rien et guère plus qu'un rongeur, un moineau ou une truite entre ses griffes à elle. Ce qui est déplaisant, c'est de les chasser. Très déplaisant. Ils ne jouent pas le jeu. Ils ne comprennent pas. Il est rare qu'ils fuient, il n'y a donc pas de chasse. Ils se tétanisent, ils implorent, ils tentent de se cacher comme s'ils pouvaient échapper à son odorat... Ridicule... Pire, parfois, souvent même, ils se défendent ! Pire encore, ils ont de ces choses en métal. Certaines, même, crachent du feu ou d'autres bouts de métal. Elle déteste ça. Ça ne risque pas de la tuer - elle en est convaincue - mais ça la blesse. Un prédateur ne doit pas être blessé, c'est contre-nature. Ça la perturbe. Elle n'est pas faite pour ressentir la douleur, juste pour la faire ressentir. Oh, très brièvement. Mais pas l'inverse ! Il y a aussi ces autres choses de métal... Ces choses qui font se déplacer les humains plus vite. Elle déteste ça, aussi. Certaines savent voler ! De la triche. Encore qu'il y a longtemps qu'elle n'en a plus vu... Même celles qui ne volent pas sont plus rares qu'avant. Pas encore assez à son goût.

Toujours est-il qu'une fois sa faim apaisée, comme toujours, la Bête est toute occupée à parcourir son territoire. Oui, SON territoire. Et il s'étend partout où ses lourdes pattes griffues peuvent la conduire. Simple. D'autant que sa taille, ses muscles, son ossature, sa posture, tout chez elle est magnifiquement agencé pour en faire un bolide. Elle n'est pas la mort qui marche, elle est celle qui court, saute, s'abat et disparait à une vitesse folle. Bien  plus rapide et, surtout, "tout-terrain" que n'importe quel véhicule, elle n'a pas grand mal à parcourir, en une nuit de liberté, la quasi-totalité de ce nouveau monde... Et là où ses stupides cousins éloignés ont tendance à marquer leur territoire en pissant partout, elle, c'est en poussant son hurlement bestial.

Il est donc loin d'être impossible que durant cette longue nuit pluvieuse mais certainement pas totalement exemptée de son énorme lune rouge, ils soient nombreux à avoir entendu ce hurlement déchirant et puissant, ce hurlement qui, même aux plus fous, aux plus téméraires, ne manque pas de hérisser le poil, de faire frissonner, de rappeler en un instant que non, vous n'êtes pas du tout au sommet de la chaîne alimentaire. Vous êtes, au mieux, une proie, au pire, un danger à éliminer. Nombreux, peut-être, à avoir aperçu une ombre, une étrange silhouette, au sommet d'une colline, perchée sur un arbre, bondissante ou un instant immobile. A avoir aperçu l'argenté de son pelage pourtant sombre. Ou pire encore, à avoir croisé l'Acier de son regard. De près, de loin, enfermés ou dehors, nombreux, sans doute, sont ceux qui pourraient témoigner, ici, là, partout, cette nuit, d'avoir entendu, aperçu ou ressenti le passage de la Bête...

 

Un, deux, trois, quatre jours après son départ ? Il n'en sait rien, l'ours. L'oubli, l'absence, un bout de vie volé de plus, sans aucune idée de ce qu'il a pu ou non commettre dans ce laps de temps, comme toujours. Tout ce qu'il sait, à son réveil, alors que le jour se lève malgré la pluie qui n'en finit plus de tomber, c'est qu'il se retouve à nouveau à poil devant l'entrée de ce campement trois étoiles qu'on appelle Roningrad. Qu'il s'en réjouisse ou non. Il sait aussi autre chose : il est bon pour un nouvel aller-retour. Il laissera pas son foutu plaid au fond d'une grotte.