L'entrepôt souterrain

Chapitre débuté par Ian Sumner

Chapitre concerne : Ian Sumner,

Ce texte vaut 2 bières !

8 ans auparavant

Trois mois que c'était le bordel à la surface.
Deux mois que sa bonasse de belle-mère était morte comme une conne.
C'est quand il avait failli se faire attraper par une bande de trois mômes de 11 ans qu'il avait décidé de partir à la campagne.
Les rats des villes avaient les dents trop longues.

Ben en fait, c'était chiant la campagne.

Chaque village, chaque hameau des pancartes "Ici on pend les cannibales", "Les voleurs sont écorchés", "On mange les noirs et les arabes"... Il évitait tous ces coins...
Il zigzaguait aussi entre des ZAD aux noms bizarres, "ZAD de la mare aux tétard" "ZAD du hangar à blé bio" où fleurissait les slogans du style "Pensée droite, mort étroite", "On coupe les couilles aux libéraux".
D'autres trucs curieux des fois du genre "Un Punk, Un chien, du Boursin"... Ceux-là, il allait leur piquer des trucs, c'étaient les moins vigilants.

Il n'avait pas bouffé depuis deux ou trois jours. Cela devenait vraiment craignos depuis quelque temps : des poteaux avec des cadavres "Fasciste" marqué dessus ou "voleur"... ça sentait la mort très fort, même les chiens se taisaient.

Un matin, très tôt, il avait trouvé des piques avec des têtes.
Des têtes de cons, il n'y avait pas à dire.
Des vieux cons, des jeunes cons, des connes aussi.
Et pas de slogans.
Il avait bien aimé.
C'était reposant.

Le sentier était sinueux, il avait marché à droite de celui-ci, derrière les pieux qui étaient plantés environ tous les 5 mètres.
Quelques pièges, bien sûr, mais rien d'impossible à éviter... il s'était fait planter une fois, un truc dans la cuisse, et sans les deux bouteilles de vodka russe qu'il avait récupérées complètement par hasard, la blessure se serait trouvée à coup sûr, infectée.
Il n'avait pas été très mobile, néanmoins pendant presque deux semaines.

Au bout de 150 ou 200 mètres, il avait aperçu une sorte de cabane. Toute délabrée.
Il s'était un peu avancé.
C'était moche, c'était surtout un escalier, en fait, un truc qui descendait.
Et ce qu'il avait pris pour une cabane, c'était plutôt les restes d'un bâtiment plus important qui avait brûlé.
A gauche de l'escalier, il y avait une sorte de mat métallique qui montait à 3 mètres.
En haut du mat : une caméra.

Il fit un sourire en regardant dans sa direction, montra ses mains vides et fit un petit coucou de la main droite.

Il avait la dalle.
Il avait soif.
Et il avait une de ces chiasses qui ne passait pas depuis deux jours.

Il descendit l'escalier.

Il descendait bien plus bas qu'il ne l'avait imaginé au premier coup d'oeil.
presque 25 marches.
Murs en béton, à droite, à gauche.
Plafond de même qualité.
Une porte métallique.
Un gros bouton rouge rétro-éclairé..*

Bien sûr il appuie.
Et attend.
Il sourit au cas où.
Allez... 20 secondes au moins.
ça s'ouvre.


C'est ouvert.
Tant qu'à passer pour un con, il entre.

"Lève les bras connard !!" "Tu ne bouges pas !" "BOUGE PAS !!"

Prudent, il obtempère, bien sûr et essaye de s'habituer à la lumière locale, plutôt rare.
Des sortes de barricades bricolées à droite, en face et à gauche.
Derrière des tonnes et des tonnes de cartons avec des logos qu'il reconnaît vaguement.
Juste au dessus de son nez, il n'y avait pas vraiment fait gaffe, une colonne rectangulaire en béton avec une petite loupiotte qui éclaire un écriteau, comme une issue de secours. C'est marqué "Philip Morris International - Tobacco Company - Warehouse C-France".

Une voix d'homme sur sa gauche.
"Tu viens foutre quoi, ici, connard... et qu'est ce que tu penses de tous ces nazis qui nous interdisent de tuer, voler, violer et bouffer des morts ?
Une voix féminine s'exclame, avant même qu'il ait le temps de répondre à la première question... "Attends Freddy ! Laisse-le répondre à ça avant... Connard ? Tu penses que c'est normal de nous interdire d'être ce qu'on a envie d'être ? De penser ce qu'on a envie de penser ?"

Merde... des centristes.
Philosophes et spécialisés en questionnaires...

il essaya de regarder ceux qui avaient causé. Mais la pénombre l'en empêchait. Tous juste repérait-il les canons des armes dont ils disposaient, manifestement.

Il pris quelques secondes avant de répondre.

Il regarda vaguement vers la droite, puis vers la gauche.

Ce sont rien que des enculés Dit-il d'un ton qu'il espérait assuré.

Et bien qu'il fut le seul de sa bande de potes d'antan, qui n'avait jamais fumé ni cigarettes, ni pétards, il ajouta nonchalamment...

Vous auriez pas une clope ?

18 ans auparavant

Papa est très énervé.
Très très énervé.

Il vient de mettre une énorme claque à maman.
Une énorme.
Mes deux petits frères sont derrière elle et maman donne l'impression de vouloir les protéger, mais la claque elle a vraiment dû être forte parce qu'elle titube comme papa. Alors qu'elle, elle n'a rien bu.


ESPÈCE DE SALOPE !

Papa disait souvent ça.
Je crois qu'il aimait bien cette phrase.

Moi, je suis sur le côté, entre papa et maman, mais je me suis écarté, hein. Vaut mieux pas être entre les deux quand papa est fâché.
Maman tend une main vers moi, comme si elle voulait m'attirer.

NON IAN ! TU RESTE LÀ ! TU VAS PAS AVEC TA PUTE DE MÈRE ! VIENS LÀ IAN !

En disant ça, papa s'est encore approché de maman et a recommencé, au même endroit, là où ça avait déjà gonflé.
Il recule à nouveau et continue à gueuler.
Maman me regarde.
Mes deux petits frères pleurent derrière.

Sans quitter des yeux maman, je me rapproche de papa, je m'accroche à sa jambe et à un moment, je penche ma tête sur sa hanche.

Papa continue de dire des gros mots à maman, mais moins fort.
Il lui prend son sac à main et les clefs de la voiture.
Il dit qu'il la quitte cette grosse salope.
Qu'il la laisse avec ses deux chiards trop petits pour comprendre à quel point c'est une pute.
Qu'il m'emmène moi, parce que ça se voit que j'ai atteind l'âge de raison.
Maman me regarde toujours.
Moi, j'essaye de voir à travers elle.
Ce n'est pas facile.
Elle a vraiment le côté gauche qui gonfle.
Elle pleure. Elle doit dire mon prénom en pleurant.
Mais je me concentre.
Elle commence à devenir transparente.
A un moment, je ne vois plus que la tapisserie.
Comme si elle n'existait plus.
Elle n'est pas très jolie, la tapisserie.


On part avec papa.


C'est la dernière fois que je vois maman.

6 ans auparavant
le cri du merle

Freddy ne m'assignait qu'aux opérations secondaires, celles concernant les Touristes, comme on les appelait ici..
Je n'étais jamais assigné aux opérations prioritaires.
Je me doutais bien que c'était un peu pour me rabaisser mais je ne disais rien, rapport à ma politesse.

Je n'aimais pas ça du tout.
J'y avais toujours le même rôle.
Des fois je me disais qu'à mon arrivée, j'aurais dû me laisser aller, ne pas protéger ma gueule et mes couilles.
Mais, dans l'ignorance... j'avais joué la vitalité.
Connerie.




Je suis derrière le tronc d'un gros arbre.
J'ai mis beaucoup de temps à arriver là, en silence.
Je suis très patient. Une qualité que j'ai.

C'est ma place.

Il est là.
A deux mètres à peine.
Il est à son poste d'observation, avec vue sur le sud de la clairière où ils se sont installés, deux camping-cars et une bagnole, depuis deux ou trois jours d'après les éclaireurs.

Un de ses copains, son frère, peut-être, doit se trouver de l'autre côté, là où la route forestière part vers le Nord.
Mais celui-ci, c'est le mien. Les autres arriveront par le sud.
Peut-être que l'autre pourra s'échapper, mais j'en doute. La plupart du temps, ils accourent vers les véhicules en hurlant.

Il surveille, donc.
Moi aussi.

La forêt est très silencieuse, trop peut-être.
Il s'inquiète, j'imagine.
Je m'inquiète aussi, mais pour lui, moi j'ai les as, ça va aller.


Dans pas longtemps il sera mort.
J'essaye de ne pas trop y penser.
J'attends.

Il fait maintenant quelques pas, revient sur ceux-ci, puis repart à nouveau.
Il doit avoir besoin de se dégourdir les jambes.
Moi aussi.

Il n'est pas très fort en discrétion, je dois le reconnaître.



Le cri du merle.



Il vient de faire demi-tour, dans 3 secondes il sera à droite de l'arbre et devrait avoir de visu les bagnoles des Touristes.

Il y est.
Je fais deux pas.
Je mets ma main gauche sur la bouche.
Le couteau qui se trouve dans ma main droite lui tranche la carotide.
je glisse rapidement le couteau dans son étui, sur ma hanche.
Ma main droite se place devant les yeux de l'enfant.

J'envoie le signal.

Quelques instants plus tard, l'assaut silencieux commence.

Quelques soubresauts, encore.
Mais le môme ne verra pas ses parents mourir.

Comme prévu, l'autre gosse qui guettait de l'autre côté arrive en hurlant.
"Maman ! MAM"
Une machette l'arrête d'un coup.
On économise les balles depuis quelques temps.


Les soubresauts du mien cessent.

Pas de quartier.
Pas de prisonnier.

Pas de perte chez nous.
On s'applique, même avec les Touristes.
Tout le monde étant armé, maintenant.
Et comme Freddy a décrété que nous ne recrutions plus.
Effet de surprise et surnombre obligatoires.

Tout est déjà terminé en bas.
J'entends les copains rigoler.


je dépose l'enfant sur le ventre.
Face contre terre.
Pas envie de voir son visage.


Je rejoins les autres.
je fais celui qui se marre.

11 ans auparavant

Papa, c'est un mec qu'assure vraiment avec les filles.
Il est capable d'emballer toutes les nanas qu'il veut.
J'ai les profs du lycée, la semaine, et le prof du week-end : papa.
Parce que ce con, il m'emmène souvent avec lui.
En même temps, je traine plus trop au lycée. C'est un peu le bordel avec les grèves, les descentes de flics, les manifs.

Certains promènent leur chien ou parlent de leur chat, lui il m'utilise. Pour m'apprendre qu'il dit ! je suis une sorte d'atout rassurant entre le moment où il les fait flasher et le moment où il les baise.

Et ouais, il parle comme ça mon père.
La classe non ?
Enfin ça marchait mieux quand j'étais môme...

Je m'en fous, ça m'occupe.
Et souvent, faut bien l'admettre. Elles sont jolies à regarder.


J'ai appris à pas trop m'attacher, par contre.

Au début normal, hein ? J'y croyais un peu. Eh puis j'étais encore petit.
Certaines me foutaient les mains dans les cheveux en me grattant la tête et en disant que j'étais tout mignon.
Il y en a une, elle n'arrêtait pas. Lynda, je crois.
J'ai aboyé une fois.
Elle a arrêté un peu après.


Non non, j'ai pas trop connu ma mère.


En même temps, je crois que j'ai trouvé la faille dans sa technique.

Oui, il picole trop.
Vraiment trop.
Il croit qu'il tient mais pff...
Il ne fait que croire, clairement.

Il arrive à nous finir ça par un "ta gueule salope" avec une régularité très étonnante.
Trois semaines en général.
ça met un peu d'animation à l'appart. Toutes ces filles qui changent. Vraiment canons en plus.

Si si ! Bien plus que toi.


Ha ha !


Mais non, j'déconne.
Non ! Ohhh ! C'est la moue interdite ça !
Pas possible cette moue là : INTERDITE !


Non, j'explique pas.
C'est interdit, c'est tout.



En tout cas, moi, je n'aurai jamais de chien ou de chat.
Trop dure leur vie.


Je connais un peu, je peux avoir un avis sur la question, non ?


Comment ça, j'exagère ?


Roooh...


Là ? Il doit être en train de chercher du boulot.
Mais elle, elle est sûrement à l'appart : La dernière... c'est pas le même genre que les autres !
Si mon père lui sort son ta gueule salope, elle lui retourne la tronche.
Je te raconte pas !


Bientôt il aura sa gamelle par terre.

Bien fait.
C'est vraiment un connard.



Ah ouais ? Les deux tiens ne sont pas là. Ils travaillent tous les deux ? tu es une sacré bourgeoise toi !


Mais non ! C'est trop classe les bourgeoises ! j'aime beaucoup !


Si tu veux...


Oui, oui... je te suis.

Eh ! Ne marche pas si vite !


Tu ne me perds pas, d'accord ?

28 mois auparavant.

Jenna est morte.
Merde.
Elle est morte.
C'est sûr.
Merde.

Il déplace une chaise.
S'y assoit à califourchon.
Allume une cigarette.
Et ferme les yeux.

8 ans auparavant

Il vient d'entrer dans l'entrepôt souterrain

Vous auriez pas une clope ?

Il y a un silence.



Un long silence.




Puis ça commence.




Il ne voit pas le type approcher à gauche, mais il sent bien la mandale dans sa tronche.
Il titube.
C'est l'estomac qui prend ensuite, un autre gars, arrivé en face.

Un réflexe lui fait protéger son visage et c'est son bras qui prend le coup suivant.

Un objet dur le frappe à la hanche.



Il tombe.



La position du foetus lui semble la plus adaptée.
Il l'adopte.



Les coups de pieds se succèdent, il ne les compte plus.
Il se succèdent toujours.

A un moment il rêverait de pouvoir les compter.


Mais cela continue.


Encore et encore.



Il s'enferme dans une sorte de bulle.
Elle est vide et sombre.
A part cette tapisserie moche.



Puis le silence.




Encore ce putain de silence !





Une voix d'homme qui demande s'il est mort.

Une autre répond que non.


La première voix propose de l'achever.



Il est plutôt contre cette idée, mais il lui est impossible de l'exprimer.


Puis, une voix de femme qui raconte que s'il survit peut-être...

Un brouhaha, un mec confirme que s'il survit, on verra. Mais que ce sera le dernier.







Il a tout juste le temps de tomber amoureux de la voix de la femme avant de s'évanouir.


9 ans auparavant
Mon père n'a plus sa pâtée tous les soirs.
Nathalie ne la lui donne plus.

Nathalie, c'est celle qui l'a maté.

Il ne drague plus.
Il ne la trompe pas, celle-là, en douce.
Il lui lèche les pieds.
Elle lui fait faire ce qu'elle veut.

Ce soir il a pigné.
"Pourquoi tu ne m'aimes plus ?" - "Pourquoi tu ne t'intéresse plus à moi ?"

Elle ne lui répond pas.
Comme d'habitude.
Nous sommes dans la sorte de cuisine de l'appart qu'ils occupent.
Je suis à côté d'elle et les regarde s'engueuler, l'air un peu blasé.

"Casse-toi" qu'elle lui dit, assez froidement.
Je me marre quand elle dit ça.

Mon père est furax, il me regarde, il me fait les gros yeux.

"Viens Ian, on la quitte ! On la laisse toute seule cette grosse pute !
Allez viens !" qu'il lui dit...

Je ne bouge pas.

J'ai les doigts de Nathalie qui viennent de glisser sur mon cul, sous le tissu de mon futal. Elle regarde mon père froidement, même pas d'air de défi, et lui dit à nouveau : "Casse-toi !"

Mon père est en colère, il me regarde et commence à élever la voix.

"CASSE-TOI CONNARD !" qu'elle gueule Nathalie. Mon père baisse les yeux.
Normal, il a trop pris l'habitude, à force.

"ALLEZ ! BARRE-TOI ! TU NOUS FAIS CHIER !"

Mon père baisse la tête. Il ramasse son barda et me regarde une dernière fois.

Je ne baisse pas les yeux.
Ce connard ne devient pas transparent.
Je ne me souviendrai pas de la tapisserie derrière lui.
Juste de sa gueule.

Je lui fais un grand sourire et met ma main sur le cul de Nathalie.
Si mon père me regardait les couilles, il verrait que je bande.


Il se casse.

Ce texte vaut une bière !

30 mois auparavant.
Il doit être 11h30.

Ils sont tous sortis, le jour n'était pas levé.
La der des der qu'il a dit Freddy.
Son espion lui a tout raconté, c'est clair.
Il connaît leurs failles.
Ils sont partis à quarante, flingués comme des Marines.
Le coup du siècle.
Réserves d'eau pour 10 ans et au moins cinq ans de conserves.

Je suis resté dans l'entrepôt.
Garde-malade qu'on m'a dit.

Cela fait deux mois qu'elle a les symptômes. Ce truc bizarre qui n'est pas contagieux et qui a emporté déjà une dizaine des leurs depuis deux ou trois ans.
On survit quelques mois.
Et on meurt. Avec une sale gueule, en plus, des trucs purulents, crados.
Elle ça va, elle ne suinte pas encore.
Juste cette putain de pâleur... le blanc des yeux qui n'est plus blanc. Cette transpiration aussi.
L'odeur, un peu déjà.

Je viens de faire le compte des réserves... trois semaines, quatre à tout casser.
Trois-quatre semaines de tout : bouffe, flotte, médocs et clopes, bien sûr, même s'ils ne fumaient pas autant que moi.
J'enchainais, en fait. Toujours une clope au bec, allumant la suivante avec la précédente.

Jenna me fait la gueule.
Ce n'est pas une sentimentale, celle-ci... Se faire sauter de temps en temps quand elle est saoule, ça lui convient bien.

Je n'aurais pas dû lui dire que je l'aimais.
Quelle idée !

En plus quel con...
A chaque fois que j'ai dit ça, c'était la merde. Elles disparaissent pour toujours. Nathalie, maman si ça se trouve...
Et elle, je lui dis ça et poum, la semaine suivante, la Maladie.


Comme elle me fait la gueule, depuis, nos conversations se limitent au strict minimum.
Bonjour.
Tu veux manger un truc ?
Tu n'as pas trop mal ?
Bonne nuit.

Elle est assise près de la radio, elle doit essayer de joindre Freddy et les autres. Elle a l'air un peu inquiète.
Moi, connement,je me dis que s'ils ne reviennent pas, j'aurai toutes les clopes que je voudrais, pendant plusieurs années.
Mon côté égoïste, sans doute.

Alors que je glande en regardant par le hublot de la porte blindée qui menait à l'escalier extérieur, essayant, en me penchant, d'apercevoir le jour, en haut de la volée de marches, elle crie : "IAN ! IAN !"

Je me précipite vers l'endroit où elle est assise et la trouve encore plus grise qu'à l'habitude.
Belle, mais grise.
Elle écoute la radio et je ne reconnais pas la voix, je prends le truc en cours.
Elle me dit que c'est sur toutes les fréquences publiques.

... américains ont décidé d'envoyer des missiles sur les russes et leurs alliés du Moyen-Orient. Cela fait suite à l'invasion de l'Ukraine et des Pays Baltes du mois précédent.
Les missiles russes viennent d'être lancés et dans trois heures exactement, ils commenceront à toucher notre sol.
Moi, le président de la République Française ne peut que vous adresser mon immense peine
Il dit sans réfléchir "Il y a encore un président ??" elle me répond "ta gueule !". Le discours continue :
... vous souhaite à toutes et à tous de survivre dans les meilleures conditions. Le compte à rebours que vous entendrez dès que ce message sera terminé vous permettra de savoir quand auront lieu les premiers impacts.
Mettez-vous à l'abri... mettez vos proches à l'abri.
Je voudrais ajouter... La voix du type se brise à moitié.
Je suis désolé.
Vive la France ! Vive la République !
Une autre voix ponctue ces propos.
C'était une intervention de la Présidence de la République Française.
ça enchaine sur une Marseillaise, puis, après la fin du refrain, une sorte de décompte : 10711 - 10710 - 10709 - 10708 - 10707 - 10706

Elle baisse le son... dit "Merde... Merde..."
Elle farfouille dans les fréquences, elle doit rechercher celle du groupe "Freddy ? Freddy ? Ici Jenna, répond c'est important !".
Elle n'arrête pas de répéter ça, au bout de dix longues minutes, la voix du chef, qui répond : "Quoi !? Qu'est-ce qu'il y a ! On y est presque là..."
"Freddy reviens ! Vite ! Il y a eu un message à la radio, tout va péter"

Leur conversation dure un peu, elle finit par le convaincre, il dit qu'ils reviennent à fond les manettes, mais qu'ils sont loin... trop loin, d'après lui. Elle lui dit de revenir quand même, de courir comme un dératé. Elle exige qu'il soit là en temps en heure sinon elle va lui défoncer sa gueule de con.

Elle coupe.
Le regard qu'elle me lance est...
Merde.

Elle est terrorisé.

Je me demande bien pourquoi je ne le suis pas.


...9917 - 9916 - 9915 - 9914 - 9913...

Ce texte vaut une bière !

30 mois auparavant.
14h25

Je fais les cent pas en ronchonnant... Marre de ce compte à rebours de merde.

Il n'arriveront pas ! Que je lui dis.

285 - 284 - 283 - 283 - 282...

Elle me dit de fermer ma gueule, qu'elle a confiance, que je ne comprends jamais rien.

Je lui dis merde.
Je suis très agacé.

Elle veut maintenir la porte ouverte jusqu'à ce qu'ils arrivent, qu'ils entrent tous et après, la fermer.

Je trouve ça con.
Je lui dis.

Elle m'insulte comme elle sait faire.

Je l'emmerde encore plus fort dans ma tête !

Elle n'arrête pas de lui causer à la radio, à chaque fois il doit lui dire où il est. Presque sûr qu'il n'y arrivera pas à cause de ça, à raconter sa vie alors qu'il devrait courir sans prendre sa respiration, ce con.


114 - 113 - 112 - 111 - 110 - 109 - 108 - 107 - 106 - 105 - 104 - 103 - 102 - 101 - 100 - 99 - 98 - 97 -...

Je suis sympa, je ne lui dis pas qu'on a dépassé cent.

Elle hurle ! Putain ce qu'elle hurle...

Il lui dit qu'ils sont là dans deux minutes.

Je fais le calcul.
Ils sont baisés.

Jenna à 10, je ferme et si t'es pas contente, Vas te faire foutre !
Je suis d'autant plus confiant, que dans cette hypothèse, il ne reste que moi.

Elle m'insulte, me traite de tous les noms.
On dirait presque qu'on baise.
Quelle ambiance !

45 - 44 - 43 - 42 - 41 - 40 - 39...

Elle crie, pleine d'espoir : "ils arrivent ! ils arrivent !"
j'ai pris soin qu'elle n'ait aucune arme près d'elle, de toute façon, ils ont quasiment tout embarqué, les rares armes blanches qui restent sont dans l'armoire, fermée, et j'ai la clé dans la poche.

Je ne dis rien... je cherche du regard la barre de métal qui est censée bloquer la porte quand ça craint vraiment. Franck a fait du bon boulot, depuis l'attaque aux gaz à base d'engrais que les zadistes avaient tentée, il y a plusieurs mois. Elle avait même été étanche aux balles de très gros calibre des enculés qui avaient failli nous avoir un soir. il avait dit, un soir bourré, qu'elle était étanche à un tir de bazooka.



Etanche à toute pitié.
C'était une certitude.



15 - 14 - 13 - 12 - 11 - 10 - 9 - 8...

A 13, je la repousse.
Elle claque.
Les trois verrous.
A 10, la barre était placée.
A 7 la tronche de Freddy apparaît derrière la vitre blindée.
Pas de bol !
Il gueule comme un porc, ça se voit à sa bouche et ses grimaces.
Les autres sont derrière lui, ils gueulent aussi. Un vrai troupeau de cochons que je n'entends pas.
Jenna me crie dessus et elle, je l'entends bien, cette cochonne...

5 - 4...

Je regarde Freddy à travers la vitre.
Même pas sûr qu'il me voit tellement il est rageux.
il tire contre la vitre en me visant la tronche. La balle ricoche et explose la tête de son voisin.

3 - 2...

Je m'écarte de la vitre, dos au mur à côté de la porte.
Mon dos glisse vers le bas, je suis assis.

1 - 0.

Un silence assourdissant.
Une lumière vive qui traverse la vitre et brûle presque le mur d'en face.
Un autre silence.

Une sorte de tremblement de terre.

La porte tient.

Jenna hurle à la mort.

Je respire un grand coup.






A la radio :
*TTTÛÛûûûûûûûûûûttttttttttt*


Le jour de la sortie, 30 lunes auparavant.


C'est ma dernière cigarette.
Une Marlboro.
je la tourne entre mes doigts en la regardant avec attention.
Des mois que je fume sans discontinuer.
Plus de deux ans, sans doute, au vu des signes que je laisse, chaque matin sur le mur, quand je me réveille.
Si ça se trouve, mes journées durent 15 heures ou 30, je n'en sais rien.
Aucun moyen de savoir comment le temps s'écoule, dans cet entrepôt.
Pour moi, c'est jeudi.
Je le sais parce qu'hier, c'était mercredi.
Et j'aime bien le mercredi.


Tous les jours, je me lève, j'allume une clope, je prends une ration, je bois.
Je prends des cachets, un peu au hasard.
Et je fume, cigarette après cigarette, les allumant les unes avec les autres, jusqu'à ce que je m'effondre, sur la paillasse, au pied de la porte de sa chambre.
Le lendemain, je me lève et je recommence.

C'est ma dernière cigarette.
Je la pose sur la chaise qui accueille mon cul tous les jours depuis plus de deux ans.

C'est décidé.
Aujourd'hui, je vais mourir.
Plus de clopes, presque plus de vivres et mon coeur est entièrement vide.

Je vais mourir proprement.

Plus de deux ans que je traîne à poil dans les salles vides de l'entrepôt.
Je n'arrive même plus à sentir mon odeur tellement elle est forte.
Deux ans sans me laver.
A part les dents, une sale habitude que j'ai toujours eu.
Je rigole dans ma tête.
J'étais une vraie princesse avant.
Putain de merde.

Je me rends dans la salle de la douche.
Il y en a toujours eu qu'une.
Je me regarde dans le miroir qui s'y trouve.

Misère...

Ce n'est même pas une barbe tellement c'est effiloché...
Avec les ciseaux que j'ai ramené, j'enlève le plus gros.
Je coupe le gros des cheveux aussi.

Je pose le rasoir sur le rebord du lavabo et je vais remplir le jerrycan qui permet de se doucher.
Quasiment les dernières réserves d'eau y passent.

Je me lave.
J'ai une brosse aux poils un peu dur...
Je frotte.
Je savonne.
Je frotte.
Je rince.
Et je recommence.

La crasse déserte doucement ma peau.

Je retourne face au miroir, laissant l'air sec de l'endroit me sécher.

Je me rase.
Doucement.

Je file dans la pièce où on entreposait les fringues, je shoote dans les cartons vides qui contenaient les cartouches de clopes qui encombrent les couloirs, rêvant à moitié, d'en trouver un plus lourd que les autres. Mais je les ai tous déjà fouillés... Dix fois au moins pour chaque.

Je trouve une sorte de tee-shirt, une veste avec une poche sur la poitrine.
Un futal. Des grolles à ma taille.

Je reviens dans la salle de la douche.


Faut vraiment que j'essaye d'arranger mes cheveux.
En les tenant avec deux doigts, je coupe comme je peux dans la frange..
C'est la misère...


J'arrête les dégâts.

Je fais mon sourire de branleur
Je me dis : Salut !
Je ne reconnais pas franchement ma voix.
Je lui parlais au début qu'elle était morte, mais j'ai rapidement cessé de le faire.
Je la trouve plus grave, presque rauque... le silence ou la clope... je ne sais pas qu'elle en est la cause.
Je m'en fous.
Un dernier regard à ma tronche et j'ajoute : Adieu.

Je retourne dans la chambre de Jenna.
je prends la cigarette et la met sur mon oreille.
Je m'assois.
Je la regarde en silence.

Elle est toute desséchée depuis longtemps, faut le dire.
Les premières semaines, qu'est-ce qu'elle puait.
Mais elle n'a pas trop pourri.
C'est ça qu'est bien avec les Américains...
Un air sain, pour bien protéger leurs clopes de l'humidité.


J'allume la cigarette.
Je prend une très grosse bouffée.
Je retiens la fumée dans mes poumons...
Je ne la quitte pas des yeux.
Le plus longtemps possible, jusqu'à ce que je ne puisse plus le faire.
J'expire en toussant presque.
Je recommence.. et encore...

La dernière taffe, je donne tout...


Mais rien.


Mon coeur est vide. Que je dis avec cette voix que j'ai du mal à reconnaître.

Je crois qu'effectivement, il ne l'a jamais été autant.

Je crois qu'après, je pleure un peu.

Un tout petit peu.

D'une pichenette, je jette le mégot vers un coin de la pièce.


Bon, il est temps de mourir, que je me dis, dans ma tête.


Je me dirige vers la porte et j'arrache le rideau qu'elle m'avait obligée à poser sur le hublot, pour ne plus voir le rouge du sang des têtes explosées des mecs que j'avais laissés dehors.


C'est tout brun foncé maintenant, sur la vitre.
Derrière, c'est tout noir.
Sans doute que tout a été bouché...
Je verrais bien.

Je retire la barre de métal.


J'ai envie de voir si le soleil existe encore.

J'ai posé la barre contre le mur et je m'apprête à ouvrir les trois verrous.

Merde !
Je m'étais promis un truc si je tentais le coup de sortir... C'était de sortir défoncé.
Je file à la réserve.
Je sais qu'il restait des cachets, ils n'avaient pas tout emporté.
Je les avais vus, un jour où Jenna, juste avant qu'elle ne meure, m'avait demandé de lui ramener tout ce qui pouvait lui faire oublier la douleur.
Elle voulait surtout boire, en fait et je lui avais ramené les bouteilles que les autres n'avaient pas pu transporter.
Enfin, une partie d'entre elles.

Je fouille dans les tiroirs, c'était il y a si longtemps.
Je les trouve... deux acides !
Je les gobe...

En revenant vers la porte j'aperçois la radio.
J'hésite...

C'est dingue quand même comme l'espoir est tenace quand il a trouvé un tout petit trou pour entrer...

Allez ! De toute façon, au pire, si plus rien n'existe, personne ne se foutra de ma gueule parce que j'ai pensé sortir avec une radio.

Je rigole.
l'écho de mon rire me fait frissonner.

Je la porte en bandouillère.
Je l'allume...
Chhhristch... qu'elle fait en radotant.




Donc... les verrous.
Un verrou.
Deux verrous.
Trois verrous.

Une longue respiration.

J'ouvre le loquet et là...



Je me prends la porte dans la gueule et je me vautre par terre !

Elle s'est ouverte toute seule, repoussée par une marée de terre, de bras, de bouts de bois, des branches, de jambes, de têtes même, sans peau, sans chair, des os !
Des tas d'os.

Toute cette assemblée qui se réunit pour la première fois depuis des mois, des années même, dans l'entrée de notre entrepôt souterrain.

ça fait un bordel sans nom dans un silence sans voix.


Je me marre.
Les acides commencent sans doute à faire leur effet.
Une bonne idée que j'ai eu d'en prendre.

L'éboulement continue doucement comme s'il devenait prudent au fur et à mesure qu'il pénétrait dans un endroit inconnu.
Prudence est mère de sureté.
Je me demande bien qui est son père.
Sans doute un enculé.

Je compte les têtes.
Pas tant que ça, en fait...
Ils n'ont pas dû tous arriver ensemble.
Tant pis pour les retardataires, j'imagine.
Déjà que ceux qui sont arrivés à l'heure n'ont pas eu une chance inouïe...

Ce qui est magnifique, à ce moment là, c'est la lumière.
Chaude, douce...
Je la regarde, me rend compte à quel point cette lumière est plus belle que celle des néons.
Je souris connement.

Cela valait la peine.
Vraiment.

Je me relève.
je me penche dans l'ouverture et je me dis que même si je ne suis pas bien gros, je vais avoir besoin d'aide pour sortir.

La réserve !
Une pelle et même un bon couteau de boucher que je glisse dans ma ceinture !
Je reviens...
J'essaye de déblayer mais c'est un peu compliqué...
A chaque fois que j'en enlève, ça redescend plus fort.

J'essaye de réfléchir.
Pas simple.
Je repère la main courante de l'escalier, plus ou moins libérée de la gangue de terre et de débris divers.
Je grimpe prudemment sur l'éboulement, réussit à me glisser à travers la porte et à l'attraper.
Je lève mon visage et j'aperçois un bout de jour.

Ohhh... Je crois que je bande à moitié.

Avec la pelle, je retire au fur et à mesure de la terre qui descend vers l'entrepôt, puis j'avance de quelques centimètres avec la main courante.

C'est long.
Je fais attention...
Pas envie d'être enterré tout de suite.
J'ai un soleil à saluer, moi !

Les minutes s'écoulent moins vite que la terre.
Je dois être aux deux tiers.

Je montrais plus vite sur l'échafaud.

Des corps réapparaissent.
Différents.
Il reste de la peau.
Tannée.
Comme si ceux-là étaient encore dehors avant que le souffle ne les brûlent sur pied en les envoyant vers l'escalier.
Le gros de la troupe est là.
Comme une meute qui attendait les consignes de Freddy avant de descendre.
En tout cas, j'imagine.
Moi, j'aurais descendu l'escalier, même sans consigne.

Ils n'ont que la peau sur les os.
Rien de plus.

Un nouvel éboulement.
Plus fort.
Je me rattrape comme je peux.

Je hurle, je pense.
Et je ris en même temps.
La pelle est emportée, je lui dis "au revoir !"
Je sens que je n'ai plus de couteau à la ceinture.
Si ça se trouve, je n'ai plus de futal.
Cela se calme enfin.

Je lève les yeux.
Je me rends compte que je suis dans une sorte de crevasse.
Il y a bien plus d'épaisseur qu'avant.

Les rebords de la crevasse sont prêts à s'écrouler...
J'aperçois une caisse, une grosse caisse.
Si je prends appui sur elle, avec un peu de chance, je dois pouvoir me hisser et après... ce sera bon.
Sinon...

Une respiration.
Je lache la main courante.
A quatre pattes, très vite, vers la caisse.
J'essaye d'être léger.
Je suis une plume qui glisse sur du sable.
Je mets la main dans la tête de Marie.
La seule qui avait des lunettes.
je l'ai sautée, elle aussi, au début.
Je lui dis pardon, à voix haute.
Elle ne répond pas.

La caisse... Je mets un pied dessus.
ça casse.
Merde !
en retirant mon pied je m'aperçois qu'il y a une sorte de longue vue.
je la prends.
Je réussis à me remettre debout sur l'armature en bois.
Une grosse racine d'un arbre mort un peu au dessus.

Le sol tremble à nouveau.
Je glisse la longue vue dans une sorte de noeud que fait la racine.
Je m'y accroche comme si ma vie en dépendait.
Ce qui tombe bien, elle en dépend.
La terre se casse la gueule.
Les cadavres séchés font de même, dans tous les sens.
je me retourne vers l'escalier...

Une drôle de vision, peut-être exagérée, une seconde ou deux, éclairée par le soleil avant que tout soit submergé et ne disparaisse.
Je scotche dessus un instant.



Le sable recouvre tout.
Le passé disparait.


Vais-je mourir ?




Non.




La racine a tenu.

Mes mains ont tenu.

La longue vue a tenu.



Je m'extirpe du sable.

Du sable ?

J'en ai jusqu'à la ceinture.
C'est difficile.
Mais j'arrive à me remettre debout.

Je m'éloigne de la fosse disparue en courant, je vais vers une sorte de quad.

Un quad ?

Je reprends mon souffle.
je regarde à nouveau alentours.

Une route. Enfin deux routes.
Je les trouve bizarres.

J'essaye de démarrer le véhicule.
Pas d'essence.
C'est une ruine de toute façon.



La radio crépite toute seule.
Comme si elle existait à nouveau.
Ai-je entendu des voix ?

Je fouille mes poches.
Il me faut une clope !

Je me maudis de ne pas avoir gardé un paquet !
Quel con !


Mais...
Malgré tout...




Une sensation inhabituelle de bonheur m'envahit.
Je ne peux pas le refouler.

Une larme ?

Mon coeur bat vraiment trop vite.


J'essaye de calmer ma respiration qui s'affole.
J'y parviens.



Je prends ma radio.
Car l'espoir fait vivre !
Ou l'inverse...

Un long soupir alors que je me rends compte à quel point la lumière est belle !


Je m'éclaircis la voix.
J'allume l'émetteur...

Comment je m'appelle, déjà ?

Je m'appelle Ian...