L'entrepôt souterrain

Chapitre débuté par Ian Sumner

Chapitre concerne : Ian Sumner,

Ce texte vaut une bière !

8 ans auparavant

Trois mois que c'était le bordel à la surface.
Deux mois que sa bonasse de belle-mère était morte comme une conne.
C'est quand il avait failli se faire attraper par une bande de trois mômes de 11 ans qu'il avait décidé de partir à la campagne.
Les rats des villes avaient les dents trop longues.

Ben en fait, c'était chiant la campagne.

Chaque village, chaque hameau des pancartes "Ici on pend les cannibales", "Les voleurs sont écorchés", "On mange les noirs et les arabes"... Il évitait tous ces coins...
Il zigzaguait aussi entre des ZAD aux noms bizarres, "ZAD de la mare aux tétard" "ZAD du hangar à blé bio" où fleurissait les slogans du style "Pensée droite, mort étroite", "On coupe les couilles aux libéraux".
D'autres trucs curieux des fois du genre "Un Punk, Un chien, du Boursin"... Ceux-là, il allait leur piquer des trucs, c'étaient les moins vigilants.

Il n'avait pas bouffé depuis deux ou trois jours. Cela devenait vraiment craignos depuis quelque temps : des poteaux avec des cadavres "Fasciste" marqué dessus ou "voleur"... ça sentait la mort très fort, même les chiens se taisaient.

Un matin, très tôt, il avait trouvé des piques avec des têtes.
Des têtes de cons, il n'y avait pas à dire.
Des vieux cons, des jeunes cons, des connes aussi.
Et pas de slogans.
Il avait bien aimé.
C'était reposant.

Le sentier était sinueux, il avait marché à droite de celui-ci, derrière les pieux qui étaient plantés environ tous les 5 mètres.
Quelques pièges, bien sûr, mais rien d'impossible à éviter... il s'était fait planter une fois, un truc dans la cuisse, et sans les deux bouteilles de vodka russe qu'il avait récupérées complètement par hasard, la blessure se serait trouvée à coup sûr, infectée.
Il n'avait pas été très mobile, néanmoins pendant presque deux semaines.

Au bout de 150 ou 200 mètres, il avait aperçu une sorte de cabane. Toute délabrée.
Il s'était un peu avancé.
C'était moche, c'était surtout un escalier, en fait, un truc qui descendait.
Et ce qu'il avait pris pour une cabane, c'était plutôt les restes d'un bâtiment plus important qui avait brûlé.
A gauche de l'escalier, il y avait une sorte de mat métallique qui montait à 3 mètres.
En haut du mat : une caméra.

Il fit un sourire en regardant dans sa direction, montra ses mains vides et fit un petit coucou de la main droite.

Il avait la dalle.
Il avait soif.
Et il avait une de ces chiasses qui ne passait pas depuis deux jours.

Il descendit l'escalier.

Il descendait bien plus bas qu'il ne l'avait imaginé au premier coup d'oeil.
presque 25 marches.
Murs en béton, à droite, à gauche.
Plafond de même qualité.
Une porte métallique.
Un gros bouton rouge rétro-éclairé..*

Bien sûr il appuie.
Et attend.
Il sourit au cas où.
Allez... 20 secondes au moins.
ça s'ouvre.


C'est ouvert.
Tant qu'à passer pour un con, il entre.

"Lève les bras connard !!" "Tu ne bouges pas !" "BOUGE PAS !!"

Prudent, il obtempère, bien sûr et essaye de s'habituer à la lumière locale, plutôt rare.
Des sortes de barricades bricolées à droite, en face et à gauche.
Derrière des tonnes et des tonnes de cartons avec des logos qu'il reconnaît vaguement.
Juste au dessus de son nez, il n'y avait pas vraiment fait gaffe, une colonne rectangulaire en béton avec une petite loupiotte qui éclaire un écriteau, comme une issue de secours. C'est marqué "Philip Morris International - Tobacco Company - Warehouse C-France".

Une voix d'homme sur sa gauche.
"Tu viens foutre quoi, ici, connard... et qu'est ce que tu penses de tous ces nazis qui nous interdisent de tuer, voler, violer et bouffer des morts ?
Une voix féminine s'exclame, avant même qu'il ait le temps de répondre à la première question... "Attends Freddy ! Laisse-le répondre à ça avant... Connard ? Tu penses que c'est normal de nous interdire d'être ce qu'on a envie d'être ? De penser ce qu'on a envie de penser ?"

Merde... des centristes.
Philosophes et spécialisés en questionnaires...

il essaya de regarder ceux qui avaient causé. Mais la pénombre l'en empêchait. Tous juste repérait-il les canons des armes dont ils disposaient, manifestement.

Il pris quelques secondes avant de répondre.

Il regarda vaguement vers la droite, puis vers la gauche.

Ce sont rien que des enculés Dit-il d'un ton qu'il espérait assuré.

Et bien qu'il fut le seul de sa bande de potes d'antan, qui n'avait jamais fumé ni cigarettes, ni pétards, il ajouta nonchalamment...

Vous auriez pas une clope ?

18 ans auparavant

Papa est très énervé.
Très très énervé.

Il vient de mettre une énorme claque à maman.
Une énorme.
Mes deux petits frères sont derrière elle et maman donne l'impression de vouloir les protéger, mais la claque elle a vraiment dû être forte parce qu'elle titube comme papa. Alors qu'elle, elle n'a rien bu.


ESPÈCE DE SALOPE !

Papa disait souvent ça.
Je crois qu'il aimait bien cette phrase.

Moi, je suis sur le côté, entre papa et maman, mais je me suis écarté, hein. Vaut mieux pas être entre les deux quand papa est fâché.
Maman tend une main vers moi, comme si elle voulait m'attirer.

NON IAN ! TU RESTE LÀ ! TU VAS PAS AVEC TA PUTE DE MÈRE ! VIENS LÀ IAN !

En disant ça, papa s'est encore approché de maman et a recommencé, au même endroit, là où ça avait déjà gonflé.
Il recule à nouveau et continue à gueuler.
Maman me regarde.
Mes deux petits frères pleurent derrière.

Sans quitter des yeux maman, je me rapproche de papa, je m'accroche à sa jambe et à un moment, je penche ma tête sur sa hanche.

Papa continue de dire des gros mots à maman, mais moins fort.
Il lui prend son sac à main et les clefs de la voiture.
Il dit qu'il la quitte cette grosse salope.
Qu'il la laisse avec ses deux chiards trop petits pour comprendre à quel point c'est une pute.
Qu'il m'emmène moi, parce que ça se voit que j'ai atteind l'âge de raison.
Maman me regarde toujours.
Moi, j'essaye de voir à travers elle.
Ce n'est pas facile.
Elle a vraiment le côté gauche qui gonfle.
Elle pleure. Elle doit dire mon prénom en pleurant.
Mais je me concentre.
Elle commence à devenir transparente.
A un moment, je ne vois plus que la tapisserie.
Comme si elle n'existait plus.
Elle n'est pas très jolie, la tapisserie.


On part avec papa.


C'est la dernière fois que je vois maman.

6 ans auparavant
le cri du merle

Freddy ne m'assignait qu'aux opérations secondaires, celles concernant les Touristes, comme on les appelait ici..
Je n'étais jamais assigné aux opérations prioritaires.
Je me doutais bien que c'était un peu pour me rabaisser mais je ne disais rien, rapport à ma politesse.

Je n'aimais pas ça du tout.
J'y avais toujours le même rôle.
Des fois je me disais qu'à mon arrivée, j'aurais dû me laisser aller, ne pas protéger ma gueule et mes couilles.
Mais, dans l'ignorance... j'avais joué la vitalité.
Connerie.




Je suis derrière le tronc d'un gros arbre.
J'ai mis beaucoup de temps à arriver là, en silence.
Je suis très patient. Une qualité que j'ai.

C'est ma place.

Il est là.
A deux mètres à peine.
Il est à son poste d'observation, avec vue sur le sud de la clairière où ils se sont installés, deux camping-cars et une bagnole, depuis deux ou trois jours d'après les éclaireurs.

Un de ses copains, son frère, peut-être, doit se trouver de l'autre côté, là où la route forestière part vers le Nord.
Mais celui-ci, c'est le mien. Les autres arriveront par le sud.
Peut-être que l'autre pourra s'échapper, mais j'en doute. La plupart du temps, ils accourent vers les véhicules en hurlant.

Il surveille, donc.
Moi aussi.

La forêt est très silencieuse, trop peut-être.
Il s'inquiète, j'imagine.
Je m'inquiète aussi, mais pour lui, moi j'ai les as, ça va aller.


Dans pas longtemps il sera mort.
J'essaye de ne pas trop y penser.
J'attends.

Il fait maintenant quelques pas, revient sur ceux-ci, puis repart à nouveau.
Il doit avoir besoin de se dégourdir les jambes.
Moi aussi.

Il n'est pas très fort en discrétion, je dois le reconnaître.



Le cri du merle.



Il vient de faire demi-tour, dans 3 secondes il sera à droite de l'arbre et devrait avoir de visu les bagnoles des Touristes.

Il y est.
Je fais deux pas.
Je mets ma main gauche sur la bouche.
Le couteau qui se trouve dans ma main droite lui tranche la carotide.
je glisse rapidement le couteau dans son étui, sur ma hanche.
Ma main droite se place devant les yeux de l'enfant.

J'envoie le signal.

Quelques instants plus tard, l'assaut silencieux commence.

Quelques soubresauts, encore.
Mais le môme ne verra pas ses parents mourir.

Comme prévu, l'autre gosse qui guettait de l'autre côté arrive en hurlant.
"Maman ! MAM"
Une machette l'arrête d'un coup.
On économise les balles depuis quelques temps.


Les soubresauts du mien cessent.

Pas de quartier.
Pas de prisonnier.

Pas de perte chez nous.
On s'applique, même avec les Touristes.
Tout le monde étant armé, maintenant.
Et comme Freddy a décrété que nous ne recrutions plus.
Effet de surprise et surnombre obligatoires.

Tout est déjà terminé en bas.
J'entends les copains rigoler.


je dépose l'enfant sur le ventre.
Face contre terre.
Pas envie de voir son visage.


Je rejoins les autres.
je fais celui qui se marre.

11 ans auparavant

Papa, c'est un mec qu'assure vraiment avec les filles.
Il est capable d'emballer toutes les nanas qu'il veut.
J'ai les profs du lycée, la semaine, et le prof du week-end : papa.
Parce que ce con, il m'emmène souvent avec lui.
En même temps, je traine plus trop au lycée. C'est un peu le bordel avec les grèves, les descentes de flics, les manifs.

Certains promènent leur chien ou parlent de leur chat, lui il m'utilise. Pour m'apprendre qu'il dit ! je suis une sorte d'atout rassurant entre le moment où il les fait flasher et le moment où il les baise.

Et ouais, il parle comme ça mon père.
La classe non ?
Enfin ça marchait mieux quand j'étais môme...

Je m'en fous, ça m'occupe.
Et souvent, faut bien l'admettre. Elles sont jolies à regarder.


J'ai appris à pas trop m'attacher, par contre.

Au début normal, hein ? J'y croyais un peu. Eh puis j'étais encore petit.
Certaines me foutaient les mains dans les cheveux en me grattant la tête et en disant que j'étais tout mignon.
Il y en a une, elle n'arrêtait pas. Lynda, je crois.
J'ai aboyé une fois.
Elle a arrêté un peu après.


Non non, j'ai pas trop connu ma mère.


En même temps, je crois que j'ai trouvé la faille dans sa technique.

Oui, il picole trop.
Vraiment trop.
Il croit qu'il tient mais pff...
Il ne fait que croire, clairement.

Il arrive à nous finir ça par un "ta gueule salope" avec une régularité très étonnante.
Trois semaines en général.
ça met un peu d'animation à l'appart. Toutes ces filles qui changent. Vraiment canons en plus.

Si si ! Bien plus que toi.


Ha ha !


Mais non, j'déconne.
Non ! Ohhh ! C'est la moue interdite ça !
Pas possible cette moue là : INTERDITE !


Non, j'explique pas.
C'est interdit, c'est tout.



En tout cas, moi, je n'aurai jamais de chien ou de chat.
Trop dure leur vie.


Je connais un peu, je peux avoir un avis sur la question, non ?


Comment ça, j'exagère ?


Roooh...


Là ? Il doit être en train de chercher du boulot.
Mais elle, elle est sûrement à l'appart : La dernière... c'est pas le même genre que les autres !
Si mon père lui sort son ta gueule salope, elle lui retourne la tronche.
Je te raconte pas !


Bientôt il aura sa gamelle par terre.

Bien fait.
C'est vraiment un connard.



Ah ouais ? Les deux tiens ne sont pas là. Ils travaillent tous les deux ? tu es une sacré bourgeoise toi !


Mais non ! C'est trop classe les bourgeoises ! j'aime beaucoup !


Si tu veux...


Oui, oui... je te suis.

Eh ! Ne marche pas si vite !


Tu ne me perds pas, d'accord ?

28 mois auparavant.

Jenna est morte.
Merde.
Elle est morte.
C'est sûr.
Merde.

Il déplace une chaise.
S'y assoit à califourchon.
Allume une cigarette.
Et ferme les yeux.

8 ans auparavant

Il vient d'entrer dans l'entrepôt souterrain

Vous auriez pas une clope ?

Il y a un silence.



Un long silence.




Puis ça commence.




Il ne voit pas le type approcher à gauche, mais il sent bien la mandale dans sa tronche.
Il titube.
C'est l'estomac qui prend ensuite, un autre gars, arrivé en face.

Un réflexe lui fait protéger son visage et c'est son bras qui prend le coup suivant.

Un objet dur le frappe à la hanche.



Il tombe.



La position du foetus lui semble la plus adaptée.
Il l'adopte.



Les coups de pieds se succèdent, il ne les compte plus.
Il se succèdent toujours.

A un moment il rêverait de pouvoir les compter.


Mais cela continue.


Encore et encore.



Il s'enferme dans une sorte de bulle.
Elle est vide et sombre.
A part cette tapisserie moche.



Puis le silence.




Encore ce putain de silence !





Une voix d'homme qui demande s'il est mort.

Une autre répond que non.


La première voix propose de l'achever.



Il est plutôt contre cette idée, mais il lui est impossible de l'exprimer.


Puis, une voix de femme qui raconte que s'il survit peut-être...

Un brouhaha, un mec confirme que s'il survit, on verra. Mais que ce sera le dernier.







Il a tout juste le temps de tomber amoureux de la voix de la femme avant de s'évanouir.


9 ans auparavant
Mon père n'a plus sa pâtée tous les soirs.
Nathalie ne la lui donne plus.

Nathalie, c'est celle qui l'a maté.

Il ne drague plus.
Il ne la trompe pas, celle-là, en douce.
Il lui lèche les pieds.
Elle lui fait faire ce qu'elle veut.

Ce soir il a pigné.
"Pourquoi tu ne m'aimes plus ?" - "Pourquoi tu ne t'intéresse plus à moi ?"

Elle ne lui répond pas.
Comme d'habitude.
Nous sommes dans la sorte de cuisine de l'appart qu'ils occupent.
Je suis à côté d'elle et les regarde s'engueuler, l'air un peu blasé.

"Casse-toi" qu'elle lui dit, assez froidement.
Je me marre quand elle dit ça.

Mon père est furax, il me regarde, il me fait les gros yeux.

"Viens Ian, on la quitte ! On la laisse toute seule cette grosse pute !
Allez viens !" qu'il lui dit...

Je ne bouge pas.

J'ai les doigts de Nathalie qui viennent de glisser sur mon cul, sous le tissu de mon futal. Elle regarde mon père froidement, même pas d'air de défi, et lui dit à nouveau : "Casse-toi !"

Mon père est en colère, il me regarde et commence à élever la voix.

"CASSE-TOI CONNARD !" qu'elle gueule Nathalie. Mon père baisse les yeux.
Normal, il a trop pris l'habitude, à force.

"ALLEZ ! BARRE-TOI ! TU NOUS FAIS CHIER !"

Mon père baisse la tête. Il ramasse son barda et me regarde une dernière fois.

Je ne baisse pas les yeux.
Ce connard ne devient pas transparent.
Je ne me souviendrai pas de la tapisserie derrière lui.
Juste de sa gueule.

Je lui fais un grand sourire et met ma main sur le cul de Nathalie.
Si mon père me regardait les couilles, il verrait que je bande.


Il se casse.