L'échelle de Glasgow

Chapitre débuté par Querelle de Brest

Chapitre concerne : Querelle de Brest,

Ce texte vaut 2 bières !

Trois sur l'échelle de Glasgow. Quasi. On est là, titubante sur les quais de cette foutue grande ville moche. Mais j'aime bien. Ces blocs de bétons qui respirent encore la poudre. En fermant les yeux, je sentirais presque les vibrations explosives traverser les corps et les rues. J'entendrais presque les cris. Les pleurs. Je sais que je pense toujours à ça quand les choses me rattrapent. Quand tout se rapproche. J'ai pas d'âme, de toute façon j'ai pas d'âme. Ils peuvent pas venir me la bouffer, je me dis. Mais c'est pas suffisant. Tu parles. Alors je pense aux explosions.

Comme maintenant. Foutu crève cœur, la mer. Pardon, l'océan. Chié. Elle me donne envie de dégueuler rien que de la regarder. L'horizon me fout du poivre dans le nez. Cristal jappe deux fois.

-Nan, je pleure pas. J'suis juste allergique au goémon.

Mensonge. Je me baisse pour caresser le bichon blanc de vieille que je me trimbale depuis toutes ces années. Trouvé un jour en terrasse, vers le Tour du Monde. Putain de connerie que d'embarquer cet engin. Toujours bon à chier partout et me mépriser. Toujours le dernier quand il y'a plus personne.

Depuis que j'ai saigné, y'a un mois, je crois que la mer me fait encore plus mal au cœur. Il y'avait un cœur battant dans mon bide, et après, il y avait plus rien. Seulement un truc tout mort. Ils ont cru que j'allais les buter à l'hosto s'ils me le filait pas. Alors je suis partie avec, et il a terminé au congelo. Puis quand je me suis sentie plus forte, y'a une semaine, un coup de mixer, et direct dans la gamelle de Cristal. Pas plus compliqué que ça de se débarrasser d'un mauvais moment. En même temps ça commençait à me faire flipper quand j'ouvrais le congel' pour récupérer ma vodka.

-Il reviendra pas.

Je sais Cristal. Ta gueule. Ta gueule.

-Tu dois tout pardonner ?

Non je dois pas tout pardonner. J'en ai marre de tout pardonner. Je suis à cran mon gros alors tais toi.

-C'est confortable, hein, ce petit rôle de bonne femme... ?

Franchement oui. Franchement peut-être que pendant un instant ça m'a fait du bien de plus avoir à prendre de décisions. De savoir pour UNE PUTAIN DE FOIS dans ma vie ce que je devais faire et quand.

-Tu crois qu'il te prenait vraiment comme tu étais ?

Oh pour me prendre, il me prenait. Tu peux pas savoir, t'as plus de couilles.

-Il savait ?

Coup de pied dans le clébard. Jappements.



J'ai mis un certain temps à comprendre qu'il y avait quelque chose de profondément malsain derrière chaque relation de couple. A comprendre que peut-être, c'était une mauvaise idée de se foutre sous le même toit que quelqu'un pendant si longtemps, comme ça. C'est quand j'ai capté que certains ne savent même plus s'ils sont ensemble par amour ou par habitude que j'ai eu des doutes. Quand j'ai compris que si on laissait les gens recommencer, beaucoup le feraient autrement. C'est que l'engagement ne laisse pas souvent place à l'erreur, et l'étau se resserre lentement. La corde au cou est si vite passée. J'ai toujours promis de ne jamais être une corde. Et comme tout ce qu'on tente de se promettre à soi même, j'ai voulu briser mon serment à de multiples reprises. J'ai faillis le faire. Et voilà que la vie m'en empêche par plusieurs biais.

Il partait souvent sur le Grand Coureur. Un voilier. Il nous arrivait parfois de le prendre à deux, aussi, et de s'embarquer dans le bâtiment pour un sacré voyage. Entre la liche et le paf, on avait de quoi s'amuser. Mais voilà, il partait aussi seul, sans réellement que je sache combien de temps. Alors j'attendais. Je posais pas de questions. Parce qu'il faudrait penser à se la sortir du cul, la confiance en l'autre, de temps en temps.

Il revenait. Au bout d'un mois, trois semaines, deux jours... il revenait. Mais j'avais dans l'attente ce drôle de plaisir. Celui de me déposséder et de tout mettre dans ce regard vers la ligne d'horizon. Comme une méditation anxieuse et étrange qui me sortait de moi quelques temps. La reconquête de l'espoir.

-C'est presque huit mois maintenant qu'il est barré... nan ?

C'est la voix de Marceau qui me tire de là. Quand ça fait dix minutes que j'ai pas touché à mon kir, il sait qu'il y'a un soucis. Même Jaja, la patronne du Retour du Tonkin l'a capté. Mais elle, elle dit rien. J'opine.

-Ecoute Querelle, peut-être que tu devrais arrêter de te faire du mal. Tous les matins, sur les quais à l'attendre... ce gars te mérite plus, tu sais. C'est pas une vie ça. Et puis ça nous fait trop de peine de te voir comme ça putain. J'te promet, même s'il revient un jour, je sais pas si je pourrais m'empêcher de lui casser la gueule...

Je le regarde pas, mais je peux pas m'empêcher de rétorquer. Il est baveux, dégoulinant de fausses bonnes intentions avec ses discours, j'ai toujours envie de lui coller des petites tartes, mais comme j'ai pas beaucoup d'amis je m'abstiens.

-Et tu crois que c'est plus sain d'attendre après moi depuis des années comme tu fais Marceau ? J'ai pas besoin d'un prince charmant à ma rescousse, tu sais. J'ai déjà assez bouffé les conneries des mecs comme ça. Peut-être que tu devrais te trouver une VRAIE gonzesse plutôt que de vouloir me sauter. On sera pas heureux, et on fera pas beaucoup d'enfants non plus, parce que je suis la dernière des CONNES, D'ACCORD?!

Le coup de poing sur la table fait tressauter les verres. Jaja sursaute aussi, derrière le comptoir, et mate Marceau avec des gros yeux. Lui, il lève ses deux mains, se tait, semble vouloir me faire signe de me calmer. Mais rien à faire, des mois que je boue.

-Et puis putain je pense que c'est mieux comme ça. Franchement qu'est ce que je croyais, hein ? A deux doigts de faire comme tous ces cons qui vivent qu'à travers leurs mioches et s'enferment dans un masochisme complètement crétin parce qu'ils sont trop lâches pour accepter d'être seuls... ! Je veux pas être vécue, tu comprends ? Je veux vivre ! VOUS CONNAISSEZ CE MOT ?

Je tente de souffler mais y'a comme un truc au fond de mon ventre, une fébrilité accrochée là comme une bernique qui me fait trembler des pieds à la tête. J'ai même plus envie de chialer, juste un truc terrible, comme une colère maladive qui me défigure.

-Vous qui croyez qu'on peut être heureux dans le mensonge et l'illusion, vous me dégoûtez.

Je vide mon verre, récupère Cristal, et je me taille avant de tout cramer. Dehors, ça sent la mer. Saloperie de mer. Mordue de jalousie, il a fallut qu'elle me le retire. Peut-être pour le mieux, peut-être avant que ça ne dégénère. Que ça ne devienne simplement trop chiant.

Cette nuit, je me promènerais. Je trouverais quelqu'un d'assez vivant pour moi. Quelque chose de beau à détruire.