Expédition Grand-Froid

Chapitre débuté par La Puce

Chapitre concerne : Jericho, La Puce,

Quelques jours étaient passés depuis leur toute première rencontre avec Jericho. Une première accroche pas trop mauvaise malgré une méfiance réciproque logique et toute légitime. D'un côté un esseulé depuis trop longtemps, que Puce trouvait comparable à un animal revenu à l'état sauvage, de l'autre côté une meute qui faute d'être totalement soudée se sentait le devoir de protéger ses membres, surtout la plus jeune et vulnérable d'entre eux.
Mais l'homme était un animal grégaire -Puce avait la moindre idée de ce que ça voulait dire, mais Papy Joe le répétait souvent...-, et petit à petit l'un comme l'autre des partis avait a priori accepté la proximité de son homologue.

Il avait visiblement été arrêté que l'homme ferait un bout de chemin au moins, avec Horizon. Et quelques temps avant de reprendre la route, il avait évoqué des ressources, principalement alimentaires, qu'il avait laissées sur place à sa dernière planque en date. Planque qui se trouvait à plusieurs heures de marche du campement nomade.
Au vu de la rudesse de l'hiver et de la rareté des trucs à grailler, la miniature s'était proposée pour faire l'aller-retour avec leur invité, et aller chercher ses affaires, loin là-bas vers le nord. De ce qu'elle avait saisi du moins. Le choix avait été assez rapide à faire, les autres avaient tous à s'occuper, soit à chercher de l'eau ou des plantes, soit à régler une affaire à laquelle elle préférait ne pas prendre part.

Et c'est au petit matin, sous un soleil à peine levé et qui faisait joliment briller le givre au sol, que la Puce prit un rapide déjeuner de galettes et baies séchées, se préparant au départ. Le campement s'éveillait tranquillement, il y avait beaucoup de lève-tôt dans le coin. Et la brune avait comme souvent passé la toute fin de nuit près du feu à discuter avec Jamie.
Quoi qu'il en soit, Jericho quand il se leva, à quelque moment que ce soit, fut accueilli d'un sourire et d'une assiette similaire à la sienne. Et quand tous les deux furent prêts, ils ne tardèrent pas à se mettre en marche. La demi-portion était comme toujours enfouie dans ses fourrures, armée de son javelot, et accompagnée de son louveteau, très occupé à courir partout autour d'eux malgré la corde accrochée en laisse et tenue par la petite.

Après un moment de silence, grosse ambiance dans le duo, la survivante esquissa une tentative de dialogue.

- Hm.. Alors, qu'est-ce qui t'a décidé à nous rejoindre, final'ment ? J'veux dire, t'avais l'air d't'en sortir, seul. J'crois. T'avais plus d'bouffe sur toi qu'dans nos réserves communes...

Petit rire désabusé de la Puce, l'hiver était rude et les rationnements tout autant. Au point où il devenait plus intéressant de se taper une journée de marche pour un peu de nourriture que de garder ses forces au coin du feu.

- T'es resté seul longtemps...?

La question était un peu hasardeuse, sans doute bien maladroite. Tout comme l'étaient ses pas dans les restes de neige à demi-fondus, à demi-reglacés, mélange de bouillasse et de plaques plus ou moins glissantes.

- J'sens qu'mon futal va pas survivre à cette journée.

Jericho dort peu, voire pas, depuis qu'il vit aux côtés de cette petite famille. Trop de gens, trop de dangers, qu'ils viennent du dedans ou du dehors. Trop ! Comment font-ils, eux, pour parvenir à fermer l'oeil ? C'est ça la question... Qu'ils se fassent confiance entre eux, à la limite, passe encore. Même s'il a repéré quelques tensions. Mais admettons. Seulement, il n'y a pas qu'eux ! Il y a le reste du monde, il y a les animaux sauvages, il y a... heu... les extra-terrestres ? Bon bref, il y a du danger tout partout ! Même lui en est un ! Il a bien noté que ce Jamie le surveillait un peu du coin de l'oeil, que cette fille, la guerrière dont il ne parvient pas à retenir le nom, semble rester sur le qui-vive... M'enfin, en quelques jours, les occasions de leur trancher la gorge un par un n'avaient pas manqué ! Comment font-ils pour dormir, bon sang ?! Lui n'y arrive pas... Il est toujours à garder un oeil sur eux et sur les environs, plus ou moins planqué. A la limite, il lui arrive d'être vaguement distrait quand il discute avec Musa. Il aime bien. Ça le détend. Un peu. La musaraigne et lui, ils se comprennent sans avoir à parler, un simple coup d'oeil suffit ! Et ça, il aime bien, ça, Jericho... Ne pas avoir à parler. Ça, oui. C'est pratique.

Résultat ? En plus de cernes noires et interminables, il semble encore plus paumé, fébrile et à l'ouest qu'au jour de la rencontre ! C'est un fantôme un peu blafard qui vient partager galettes et baies avec cette jeune femme désignée pour l'accompagner en forêt en quêtes de trésors cachés. Il accepte toutefois l'assiette et le sourire poliment. Il essaie même de sourire aussi... C'est loin de mériter un Oscar, mais il essaie. Bon, il est à peu près certain que ces baies diffusent lentement une sorte de drogue ou de poison dans son organisme, visant à le rendre moins méfiant. Voire que ces gens l'engraissent comme une oie pour se faire un festin. M'enfin, il mange. C'est une oie polie.

Puis vient le moment du départ. Il laisse la Puce faire ses au revoir ou recevoir quelques consignes, au besoin. Lui se contente d'un coup d'oeil rapide vers Nuance. Le coup d'oeil d'un homme conscient, malgré tout, de la responsabilité qui lui incombe, et lui est confiée, concernant la survie d'un membre de sa famille. Le coup d'oeil rassurant, en somme, promesse d'un retour sans heurt... Tu parles ! Dans les faits, c'est le coup d'oeil cerné et fuyant d'un homme intérieurement détruit, fondamentalement angoissé, paranoïaque... fou ? Rassurant.

Bref, le départ donc. La Puce, sorte de grande peluche de poils sur patte armée d'un javelot et reliée à un louveteau, prend les devants sous le regard surpris de Jericho. C'est qu'il s'apprêtait déjà à se mouvoir ventre à terre, tel un serpent glissant de buissons en buissons, ne relevant une oreille qu'à la grâce d'un tronc offrant un abris substantiel tous les quinze mètres pour observer le périmètre... Enfin, se déplacer comme il le fait habituellement, quoi ! Mais non, la Puce elle... elle marche. Tout simplement. Bon. Bon, bon, ben on s'adapte, hein... Sont fous ces gens.

C'est donc en marchant - non mais sans rire, hein, en MARCHANT, genre debout ! - qu'ils tracent leur sillon dans la forêt enneigée, dans un silence tout aussi glacial, depuis bien une heure. Jericho n'est évidemment pas rassuré, il se sent... visible. C'est très troublant. Du coup, il essaie d'observer partout à la fois, jetant des coups d'oeil nerveux dans toutes les directions. Même ce silence est, pour lui, foutrement relatif. Il trouve que leurs pas dans la neige font un boucan du diable ! Sans parler des griffes du louveteau qui dont des claquettes sur chaque plaque de verglas rencontrées ! Ils vont se faire repérer par des foutus violeurs nécrophiles, ça va pas trainer ! En plus, ils marchent... Franchement... Encore une chance que Musa, elle, la ferme. Au moins ça.

Et paf, soudain, c'est le drame. La Puce se met à lui causer. Des questions, en plus ! L'enfer. Il va devoir répondre. Obligé, c'est une oie polie.

- Le bébé.

Il continue quand même de regarder partout, ce faisant, mais il sent bien qu'il est distrait dans sa tâche... Une tâche cruciale ! Observer les... arbres. Le danger est partout qu'on vous dit ! Néanmoins, il se rend compte qu'il va devoir être un peu plus explicite.

- Il faut... Faut le protéger. Et... protéger ceux qui le protègent.

Il s'arrête, faisant signe d'une main à la Puce d'en faire de même, alors qu'il scrute la forêt, yeux plissés, l'air grave... Puis hausse les sourcils et semble désolé. C'était rien, visiblement, fausse alerte. Il se remet en route. A noter, par contre, qu'il semble parfaitement savoir où il va.

- Je... Je suis pas bon à ça. Protéger, je veux dire... J'échoue. Toujours... C'est... C'est pour ça que j'étais seul. Personne à protéger... De... Depuis longtemps. Depuis très...

Soudain, un bruit ! FLAFLAFLAFLA ! Dans la seconde, Jericho se jette sur la Puce ! Plaquage. Au sol. Il la recouvre de toute sa longueur, une main sur sa propre tête, une autre sur celle de la Puce - du moins sur les couches de fourrure qui la recouvre. Protéger. Puis... Puis rien. Il relève les yeux, observe la cime des arbres. Un corbeau. L'animal croasse, presque moqueur. Nouveau regard désolé pour celle qu'il vient de plaquer, il semble même s'excuser auprès du louveteau qui montre peut-être les dents.

- Je... Un oiseau. C'était juste un oiseau.

Il se redresse, penaud, tendant la main pour aider la Puce à se relever. Au moins, pour retrouver ses "vivres", le corbeau lui indique qu'ils sont sur la bonne voie.

Puce n'était pas particulièrement bruyante, pour le commun des mortels. Déjà, elle était petite et plutôt fine, ce qui lui donnait un sacré avantage quand il s'agissait de marcher discrètement. Puis elle était chasseuse, avancer sans déranger le gibier, ne pas faire craquer branches et feuilles, se faire invisible en se fondant dans le décor, elle savait faire. Elle avait appris au fil du temps, au côté de son premier compagnon de route, puis des autres chasseurs d'Horizon. Et surtout d'elle-même, à force d'essais, de ratés et de réussites. Elle était même devenue douée à ce jeu-là. Un comble pour celle qui n'avait jamais rien connu que la jungle urbaine avant le crash.
Alors oui, Puce n'était pas vraiment bruyante. Mais voilà, elle marchait.

Et elle comprit très vite, à regarder Jericho louvoyer entre les arbres, que ça posait un problème. Il regardait partout. Tout le temps. Autour, et puis derrière, en haut, limite s'il regardait pas sous ses pieds "au cas où" ! La demi-portion le laissa prendre la tête pour l'observer faire, plus silencieuse encore, trahie en grande partie par les pas du louveteau à ses côtés. Peut-être devait-elle se méfier de leur nouvel invité ? Depuis son arrivée, il ne semblait pas plus paisible vis-à-vis d'eux malgré sa décision de rester, et plus elle le regardait, plus elle se demandait quelle mouche l'avait piquée de se désigner pour partir seule à seul avec lui.
La réponse était évidente, en fait. La nécessité alimentaire, certes, et le besoin de s'éloigner un peu du groupe, des présences constantes et nombreuses. De retrouver un peu de calme. Mais ça lui semblait de plus en plus stupide, à chaque coup d’œil qu'il jetait d'un côté, de l'autre. A chaque geste nerveux qu'il esquissait. Encore heureux qu'il n'était pas armé, tiens.

Sa tentative de discussion reçut un accueil plus que mitigé. Briser la glace avec un mec en constante crise de parano et qui ne voulait pas la briser, justement.. C'était tout. A. Fait. une mission pour la Puce. Au top du top.
Mais tout de même, elle eut une réponse. Réponse qui eut le don, au moins, de la rassurer un peu. S'il estimait que Meryl et son entourage devait être protégé, peut-être n'allait-il pas la tuer entre deux arbres morts. Et c'est quand cette pensée lui traversa l'esprit qu'elle se dit que son état d'angoisse était beaucoup trop contagieux.

Sur un geste, elle s'arrêta net, à un pas de lui. En alerte, son regard scanna la zone avant de se poser sur la mine désolée du chien battu. En fait non, rien. Quelque chose lui dit que ce n'était pas la dernière fausse alerte. Et que leur aller-retour allait être plus long que prévu.
Peut-être n'était-ce pas une mauvaise chose, ça lui laisserait un peu de temps avec lui pour.. tenter de l'apprivoiser, avec un peu -beaucoup- de chance. Ou au moins, tenter de l'apaiser un peu. Même si elle ne l'admettrait pas et qu'elle n'en montrait rien, l'homme effrayé et au regard cerné lui serrait le cœur. Il semblait porter le malheur du monde sur ses épaules. Ses mots bégayés le prouvaient d'ailleurs.

Mais avant qu'elle ne puisse rebondir dessus et tenter une réponse, Jericho se jeta sur elle. Littéralement. Dans la seconde qui accompagna sa chute dans le sol boueux, ses bras se tendirent pour l'amortir dans une toute relative souplesse vu le poids de l'homme ajouté au sien, et ses pensées se figèrent sur une idée fixe dans un réflexe de trouille : Il va me buter ce con !
Ses doigts serrèrent brusquement sa lance, prête à se tourner et à se battre pour sa vie sitôt qu'il lui laisserait une ouverture. Ce qui arriva après quelques secondes d'immobilisme durant lesquelles la demi-portion n'osa même pas respirer. Au moment où il se redressa, en guise de main tendu, il se trouva face à la pointe d'un javelot et au visage crispé de sa compagne de voyage, mâchoire serrée et regard franchement inquiet. Autour d'eux le jeune loup croyant à un jeu leur tournait autour, dans un sens puis dans l'autre, lui aussi voulait s'amuser.

Au regard et aux mots du brun, la jeune femme finit par baisser sa garde, passant une main tremblante sur son visage.

- Putain mec.. .. sérieus'ment.. refais jamais ça.

Elle lui attrapa la main et au lieu de se lever, l'attira au sol pour qu'il s'asseye à côté d'elle. Geste impérieux et un coup d'oeil qui ne souffrait pas qu'il tente d'esquiver. Elle tira doucement sur la corde du loup, le ramenant à elle pour le calmer de quelques caresses.

- Ok... On va.. on va prendre un peu d'temps pour parler avant de r'partir. ça va être nécessaire.

Nécessaire sans aucun doute, mais pour dire quoi et comment ? Elle le scruta un moment avant de soupirer un rire. ça allait être compliqué.

- D'puis quand t'as pas dormi ? D'puis que tu nous as r'joint, c'ça ?

.. Dis-moi d'quoi t'as peur, Jericho. Sois honnête... tant qu'à faire.
J'veux dire. T'as pas confiance en nous, on s'connait peu, c'normal. Mais si on t'voulait du mal, tu s'rais déjà mort et dépouillé. On s'serait pas embarrassé d't'offrir à manger, un lieu où... dormir. Ni proposé d'avancer à nos côtés.

Certainement qu'il n'y avait pas que ça, mais fallait bien entamer quelque part.

Face à sa main tendue, la pointe du javelot et, dans les yeux de la Puce, un vague reflet de son angoisse à lui. Il en est responsable. Il le sait, ce qui semble le rendre d'autant plus désolé, penaud. Il s'en veut d'être comme ça. Il s'en veut, toujours et tout le temps. Néanmoins, la jeune femme, compréhensive, se détend à ses mots d'excuse et à la main tendue se joint une autre, plus délicate. Mais pas seulement. La poigne de la Puce est aussi décidée, autoritaire, et le voilà attiré, convié à la table sans que l'invitation ne semble pouvoir souffrir un refus. Non mais pourquoi pas le plaquer au sol, tant qu'on y est ! Oui, bon, pas besoin de croiser les opales de Musa pour savoir que c'est bien mérité. Un prêté pour un rendu.

Reste à savoir pourquoi ? Il se demande, tandis que le louveteau tournicote en remuant la queue - ce que Jericho ne se permet pas de faire. Que lui veut-elle ? Le gronder ? Ou pire, mettre un plan obscur à exécution et lui trancher la... Ah non, la lance n'est plus pointée, voire même posée, et elle caresse le loup - il a pas fini de remuer la queue, lui. Ok, finalement, elle veut juste parler. Très bien, très bien... Attendez ! Parler ?! Là, ici ?! Mais c'est pas un pique-nique, bordel ! Ils sont complètement à découvert ! A la merci des... du... D'un corbeau, déjà. Oui, ben, ils peuvent piquer assez fort avec leurs becs, hein. Puis ce sont des nids à maladies, c'est connu... Rha, merde, encore des questions !

Depuis combien de temps il n'a pas dormi ? Alors là... Elle aurait demandé trois jours plus tôt, il tenait vaguement les comptes. Là, il a perdu le fil, un peu. Ça se mélange, là-dedans. Dans ce truc qu'il frotte un peu nerveusement. Son crâne. Tandis que ses yeux fatigués disparaissent de façon répétée, quasi frénétiquement, derrière des paupières lourdes et sombres, observant à droite et à gauche entre chaque clignements. Puis, l'espace d'un bref instant, il parait choqué par ce qui suit... DE QUOI A-T-IL PEUR ?! Sérieusement ? Une incrédulité flagrante, dans ses yeux ébahis... Avant qu'ils ne reprennent leur routine de surveillance délirante. A-t-il seulement les mots pour lui expliquer ce qui lui semble tellement évident, à lui ? Peut-il lui faire comprendre ? Peut-il, en quelques mots, relater son parcours, son vécu, son expérience... ce qui l'a rendu ainsi ? Il en doute. Les mots ne suffisent pas toujours. Ils suffisent même rarement.

Assis à côté d'elle, l'homme se fige, une main sur son front, la mine basse, la bouche entrouverte... Un soupir. Un tremblement.

Dans la seconde qui suit, il est face à elle, un genoux en terre, la lance dans les mains, la pointe sous le menton du visage doux et angélique. Un bref mouvement du poignet et la carotide de la Puce rencontrerait la lumière du soleil d'hiver. Des gestes vifs, précis, assurés, déconcertants de contraste venant d'un homme qui semble perpétuellement pétri de doutes. Il sait manier une arme et se battre, aucun doute à avoir là-dessus. Il ne tremble plus, ne respire plus et ses yeux - dont le vert semble jaillir de ses cernes noires - ne clignent plus. Pourtant, c'est frappant, dans ce regard qui fixe celui de la Puce, il n'y a pas une once de méchanceté. Pas une once ! Pas plus que l'esquisse d'une menace. Seulement toute la misère du monde. Rien que ça... Et, enfin, des mots qui s'extirpent de ses lèvres serrées :

- Le danger est partout. Tout le temps.

Il la fixe encore un instant de ses yeux qui semblent la supplier de comprendre puis, alors que ses sourcils s'affaissent, retombe avec eux la lance... Posée dans les mains de la jeune femme, rendue à sa propriétaire, tandis que lui se redresse, paraissant sans doute si grand devant la petite brune assise... Et pourtant, aussi imprévisible soit-il, Jericho ne cherche pas sciemment à paraître menaçant, ça se voit dans son regard, ça s'entend dans sa voix... Il parait plutôt même demander pardon, encore et toujours. S'excuser de ce qu'il est. S'excuser, peut-être aussi, de ce qu'est le monde. Le monde tel qu'il le perçoit. Le monde tel qu'il s'est imposé à lui. Encore faut-il lire entre les lignes, avec un taiseux pareil !

- C'est... Ce n'est pas contre vous. Ou toi. Je...

Nouveau soupir. Il semble chercher ses mots, comme toujours, faisant le tri dans tout ce bordel, là-haut, qu'il se remet à frotter nerveusement, comme pour en chasser le marasme. Puis les épaules tombent, un peu comme la sentence :

- On ne peut être trahi que par ceux en qui on a confiance.

Une leçon qui fut durement apprise, de toute évidence. Le regard triste et plein d'excuses revient se poser sur la Puce. Et bien sûr, toujours cette sorte de nervosité latente, dans ses gestes comme son phrasé, à de rares exceptions près...

- Les autres, ils... C'est... Pourquoi toi tu n'as pas autant peur que moi ? C'est... C'est ça que je me demande...

Il se frotte la nuque, à nouveau penaud et le regard fuyant, quand il finit par ajouter :

- Mais, je... Je suis content que ce soit le cas. Pour toi.

Il acquiesce à ce qu'il vient de dire, visiblement convaincu que oui, c'est bien pour elle... Et le voilà déjà perdu dans ses pensées. Au point d'en oublier de scruter les alentours.

Après tout, c'est vrai que vu sa tête quand elle lui avait posé ses premières questions, elle aurait pu.. Elle aurait dû même se douter, que Jericho n'allait pas accepter de s'ouvrir d'avantage, de se livrer un peu plus à l'oursonne juste au prétexte qu'elle lui en faisait la demande.
Ok ils étaient "juste" assis par terre. Mais quoi, il y aurait fallu qu'elle s'allonge et se recouvre de feuilles et de boue pour qu'il accepte de faire une pause ? Bordel, dans quoi s'était-elle engagée...

A défaut d'être une bonne paranoïaque, Puce n'était en général pas mauvaise pour détailler ses semblables. Leurs tics et gestes, leurs regards, leurs expressions. Elle n'était pas vraiment une femme d'action, ça lui laissait autant de temps d'observation de son environnement et de son entourage. Le souci avec Jericho, c'était sa nervosité et son angoisse constante qui faussait toute ses expression. Toutes ses réactions, aussi.
Son air choqué répondit de lui-même à la question de ce qui l'effrayait, et la miniature en soupira doucement contre elle-même. Forcément qu'il avait peur de tout. En revanche, rien n'avait laissé deviner l'instant qui suivit et le geste de l'homme à son encontre. Avant qu'elle ne réalise ce qu'il faisait, elle se retrouvait une seconde fois à sa merci, mais cette fois avec sa propre arme sous la gorge, et plongée dans le regard étonnamment assuré et clair de l’assaillant.

Pendant une seconde qui dura une éternité, la survivante resta figée à fixer son vis-à-vis, luttant contre la froide terreur qui venait de lui engourdir les membres. Ne pas bouger, ne pas risquer qu'il tremble et la transperce. Ne pas montrer qu'elle a peur... Pas trop. Parce que si, ça se voit dans ses émeraudes, qu'elle a la trouille. Puis qu'elle lui en veut de faire ça. Parce que putain, si y'en a une qui lui voulait pas de mal, c'était bien elle.
Puis la seconde d'après, elle se souvient qu'elle ne respire plus, aussi. Et elle comprend pas comment il peut être aussi menaçant dans le geste et ne pas avoir un grain de menace dans le regard.

Et enfin, après cette éternité, il parla, désamorçant son mouvement pour rendre le javelot à sa propriétaire qui ne l'attrapa même pas. La leçon était prise, comprise, apprise.

Pleure pas.. pleure pas ou j't'en colle une putain !
Rien n'y fit, elle eut beau s'insulter et se morigéner en silence, une saline trouva moyen de s'échapper sur sa joue, fuyarde vite rattrapée et écrasée sans pitié par la main sale de la demi-gamine qui se redressa maladroitement, vacillant même l'espace d'un instant, le temps de retrouver un peu d'aplombs. Le louveteau n'en pouvait plus de courir à nouveau, éponge à émotion gorgée d'angoisse et de peur.

- Skoell. Stay.

L'ordre fut donné à voix basse et sèche, au point que le jeune fou y obéit aussitôt, venant s'immobiliser à côté d'elle. Elle perdit une paume dans sa fourrure en écoutant le survivant s'expliquer, pour une fois plus prolixe qu'elle. Toujours en silence elle récupéra ses affaires éparpillée lors de sa première chute, et se remit en marche sitôt les derniers mots du brun prononcés. Il lui fallait encore un peu de temps pour digérer la pause imposée.

Il avait dû être militaire, dans l'autre monde. Treillis et maîtrise des armes, réflexe de se jeter au sol, autant d'indices qui semblaient aller en ce sens. Les militaires n'étaient pas connus pour avoir peur de tout et tout le monde, c'était plutôt leur job de savoir gérer le stress. Mais les traumatismes changeaient la donne et y'avait pas besoin d'un doctorat en psy pour deviner qu'il l'était. Traumatisé.
Fallait-il pour autant foutre les pieds dans le plat ? Vu la réussite toute relative de sa première tentative, Puce était assez moyennement chaude à cette idée. Elle resta muette et perdue dans ses pensées durant un moment, puis sans prévenir, elle reprit la discussion là où elle s'était arrêtée.

- On peut être tué par ceux en qui on a pas confiance, même si c'pas une trahison. Et dans un cas comme ça.. ceux qui ont ta confiance s'ront là pour t'défendre. J'me doute, qu'on t'a trahi. Qu'c'est pour ça qu'tu veux plus faire confiance à personne. Mais seul.. nan. Tu survivras pas, ici, maint'nant.

Ses mots sortaient bas, elle s'était même un peu rapprochée de l'homme pour lui parler.

- Soit t'acceptes de baisser un peu ta garde. Envers.. Une. Plusieurs personnes. C'est un risque,
c'vrai. Mais c'est aussi ta meilleure chance d'survie. Soit t'restes seul avec.. *Faut-il vraiment lui dire qu'elle le voit regarder dans le vide à l'instar de la rouquine..? .. Nan.* Avec toi-même, et tu finiras par crever d'faim, d'soif ou d'maladie. Si tu t'fais pas buter par un autre mec seul ou un groupe.

...
Et bien sur, qu'j'ai peur aussi. Mais la peur, ça t'paralyse. Si tu l'écoutes, tu restes planqué dans un trou et t'avances pas. Tu vis pas. T'attends juste de crever et d'pouvoir te dire "je l'savais !" au moment où ça arrive. C'est con, t'crois pas ?

La Puce lève un regard vers son compagnon de route, le baisse sur son javelot, et finalement lui fout l'arme entre les mains, d'autorité.

- Tiens. Si ça peut t'rassurer vis-à-vis d'moi, garde ça. D'toute manière ça m'servira à rien contre toi...

Elle écarte un peu les bras, ralentissant un peu au passage.

- Je n'suis plus un danger pour toi.

Et de reprendre sa route à côté de lui. Elle tairait évidemment son couteau à dépecer caché dans le fond de son sac. Il n'avait pas à tout savoir, non plus.

Il fixe Musa, en aplomb, sur une branche. Il la croyait dans son sac... Etrange. Elle n'a pas l'air très contente de lui. Certes, c'est une musaraigne mais, allez savoir comment, elle se démerde pour lui faire le même genre de regard que ceux que lui faisait Mina, sa femme, lorsqu'il lui arrivait de gronder leur fille. T'es fier de toi, Jerry ? Ben non. Evidemment que non. Il l'a faîte pleurer, la Puce... Il préfèrerait se couper les doigts et se crever les yeux avec plutôt que de la faire pleurer... Mais fallait bien qu'elle comprenne, non ? Qu'elle apprenne ! Elle... Elle se rend pas compte, bon sang ! Elle sait pas ! C'est son rôle de lui apprendre, non ? De la protéger. Son devoir. Que ce soit en la plaquant au sol en faisant rempart de son corps au moindre signe de danger ou en lui faisant la leçon, quitte à... la faire pleurer... ? Putain, non, il est pas fier du tout. Il s'y prend comme un manche. C'est bon, Musa, fais un break sur les regards noirs, tu veux ?

Il en est là de ses pensées. Son grand problème, à Jericho. Il en a vaguement conscience dans ses méandres... Toujours à ressasser le passé, toujours à l'affût de ce qui va arriver, rarement dans le moment présent. Et ce sont les ordres donnés au louveteau qui parviennent à l'y ramener enfin, au présent.

Le regard triste et désolé - comme presque toujours - observe la jeune femme rassembler ses affaires et reprendre la marche. En silence. C'est peut-être pas plus mal, vu qu'il a l'impression de s'enfoncer un peu plus à chaque fois qu'il l'ouvre. Il lui emboite donc le pas, sans un mot, reprenant sa routine de surveillance des environs mais... Oui, il est clair qu'il n'est pas vraiment à ce qu'il fait, toujours penaud et bien conscient de pas lui rendre la vie facile à la jeune femme qu'il ne cesse de couvrir de brefs regards confus. Du moins, c'est aux peaux de bêtes qui recouvrent son dos qu'il les jette, ses regards... En silence. Même le louveteau ne moufte pas. Jusqu'à ce que bon, ben, on se le taille en biseau, ce silence.

Elle parle. Il l'écoute. Parce que faut pas croire, il a une bonne oreille. Du genre attentive. Du genre qui fait qu'il répond pas à côté, en général. Juste lui qui est à côté de ses pompes, pas ses réponses. Et là, il entend plusieurs choses... Il entend que la Puce a très bien compris ce qu'il venait d'essayer de lui dire. Mais il entend aussi qu'elle lutte, n'est pas convaincue, veut voir le monde autrement. Peut-être pour se convaincre elle autant que le convaincre lui. Peut-être. Il entend aussi qu'elle n'a pas eu le même parcours que lui, pas les mêmes expériences... Et, intérieurement, il confirme qu'il s'en réjouit pour elle, acquiesçant sans qu'elle ne puisse le voir faire. Il entend aussi qu'elle est touchée, et pas qu'en bien, qu'elle fait bonne figure, parle de façon assurée mais - et il est tellement bien placé pour pouvoir en juger - il sent bien qu'elle est à fleur de peau. Ça bouillonne. De la colère, un vague sentiment d'injustice, de la crainte, du stress... Il y a d'autres ingrédients mais, ceux-là, il s'en sait en grande partie responsable. Et c'est sans doute pourquoi il se sent parfaitement à même de pouvoir considérer tout le courage et toute la détermination qu'il faut à ce petit bout de femme pour, soudain, refiler son arme à ce drôle d'énergumène ! Ça se lit peut-être dans son regard de chien battu.

Même si, avouons-le, une seconde plus tôt, alors que la jeune femme l'avait maté, puis maté son javelot, il eut, un bref instant, le regard d'un autre animal. Celui acculé et prêt à bondir, persuadé qu'elle allait tenter de lui percer la panse ! Il se sent donc d'autant plus con, là, avec la lance dans les mains, tandis que l'empathique têtue s'éloigne d'un pas décidé et presque boudeur... Bon sang ce qu'il s'en veut d'être comme ça et d'avoir cet effet sur cette pauvre fi... AÏEUUU ! Musa, sur son épaule, qui vient de lui mordre l'oreille ! Mais merde, elle était pas sur une branche elle ?! Message passé, en tous cas : pas le moment de cogiter en t'apitoyant sur ton sort, réagis, ducon !

- Attends... Puce...

Le ton désolé, une touche de douceur qui s'efforce de poindre dans la nervosité et l'inquiétude habituelle, le fait qu'il dise son "nom"... Plus qu'à espérer que ça suffise à pousser la petite brune à bien vouloir accorder plus de temps à ce boulet. Lui, en tous cas, fait quelques pas pour la rattraper, des pas d'ailleurs pas bien fiérots, mine un peu basse, prenant grand soin de ne pas pointer l'arme vers elle ce coup-ci ! Le regard est bas aussi, et les sourcils sont froncés, signe qu'il cherche une fois de plus ses mots, là, à rester la bouche entrouverte sans que rien n'en sorte tout de suite. Faut vraiment avoir de la patience, hein !! M'enfin, à grand renfort d'hésitations, bien que péniblement, ça finit par sortir... C'est qu'encore une fois, il faut qu'elle comprenne ! Il y tient peut-être plus que ce qu'il n'y parait.

- Je... Être resté au camp... Être là, avec toi... Parler... C'est... Je baisse déjà ma garde. C'est... C'est beaucoup. Pour moi.

Un sourcil se hausse, comme le regard qui vient oser se frotter à celui de la jeune femme. C'est qu'il a beau être plus grand, il a beau avoir la lance en main, il a beau tout ce que vous voulez, là sur l'instant, il ne se sent absolument pas en position de force. Il se sent nu. Tout simplement. Livré au jugement des yeux verts d'en face. C'est qu'il sait bien que ce n'est pas évident qu'il fait déjà des efforts énormes. C'est qu'il sait bien, du moins se fait idée de l'image qu'il doit renvoyer. Mais il y a cette lutte intérieure, avec lui-même, permanente, qui le pousse à faire attention. A faire TOUJOURS attention. Ce qui lui fait ajouter, sans doute pour ne pas être jugé trop durement :

- Je fais de mon mieux. Et... tu m'aides.

Il y a sans doute une sorte de "merci" en filigrane, là-dedans, mais faut bien chercher. D'autant que c'est dit du bout des lèvres et en détournant vite vite le regard, tout intimidé. Faire mine de scruter les alentours ! Voilà, c'est bien. Parce que oui, mon vieux Jericho, tu fais mine, là !! Ça fait un moment que t'es plus très attentif ! Un moment que vous auriez pu vous faire surprendre, buter, dévorer, violer, peu importe l'ordre ! Alors reprends-toi un peu, merde ! Même Musa, qui sort sa tête d'un buisson, a l'air d'accord... Constat qui arrache un nouvel haussement de sourcils au paranoïaque en plein travail sur lui-même avant qu'il ne pointe son doigt vers le Nord, tentant de se redonner un peu de consistance. Possible, aussi, qu'il s'empresse de reprendre la parole parce qu'il redoute la sentence de celle qui - la pauvre - l'accompagne.

- C'est par là... On devrait être arrivé dans deux heures. Peut-être trois. Si... Si tout se passe bien.

Oui, il a pas pu éviter de l'ajouter, ça. Faut bien lâcher du leste, parfois... Car il y a un tas de choses qu'il ne dit pas. Se retient. Il l'a bien écouté, la Puce. Oh oui. Ceux qui ont ta confiance seront là pour te défendre. Seul, tu survivras pas. Baisser ta garde est ta meilleure chance de survie. Je ne suis plus un danger pour toi. Il n'est d'accord sur rien. Soit pas complètement, soit complètement pas. Tout est tellement plus compliqué à ses yeux... Mais s'il y a une chose qu'il sait, c'est qu'il ne veut pas la rendre comme lui. Oh, ça non ! Et vous savez quoi ? Musa est complètement d'accord avec ça.

Ce texte vaut une bière !

Raz' ne serait pas très fier d'elle, à la voir là tout de suite. Déjà il se foutrait sans doute d'elle parce qu'elle a les yeux tous gonflés de larmes qu'ont pas coulé. Il lui dirait encore qu'elle est toute petite et toute fragile. Et il râlerait parce qu'elle perd du temps avec un chien battu qui s'excuse d'exister rien que quand il vous regarde. Sans doute qu'il dirait qu'elle a mieux à faire, et qu'il l'écouterait pas se justifier. Puis il serait tellement en colère de la voir donner sa seule et ridicule arme qu'elle se risquerait même pas à essayer de lui parler. Elle irait se planquer en attendant que ça passe et qu'il revienne vers elle avec son air de "Mais qu'est-ce que je vais pouvoir faire de toi ?".

Ses yeux se remirent à piquer, son ami lui manquait terriblement mais ce n'était pas vraiment le bon moment pour se perdre dans sa mélancolie. Après tout elle avait un chien battu à apprivoiser. Et elle venait de l'armer, malgré sa toute relative confiance en lui. Sans doute que Flint aussi l'engueulerait d'avoir fait ça. Oh putain... fallait pas que ça se sache.
L'idée se planta dans son crâne comme un "t'as fais une connerie" clignotant en rouge mais elle n'en dit rien. Il s'était passé à peine une, peut-être deux secondes depuis que son javelot avait atterri entre les mains de Jericho, et elle n'avait avancé que de quelques pas quand son surnom retentit derrière elle, coupant son avancée. L'avait-il déjà prononcé par le passé ? Pas sur, non. ça eut le mérite de l'arrêter totalement. Vrai qu'elle avait un peu l'air de bouder, qu'elle était contrariée -et pas que contre lui-, et qu'elle ne se retourna pas tout de suite à son appel. Sauf que comme aucun son ne lui parvint dans les premières secondes, elle finit quand même par venir poser les yeux sur lui.

Le pauvre avait l'air encore plus désolé qu'habituellement, et les mots qui réussirent à sortir confirmèrent cette impression en même temps qu'ils faisaient enfin prendre conscience à la miniature d'un fait qu'elle avait oblitéré de son esprit, bien involontairement. Il avait déjà fait des efforts montres et elle, lui en demandait plus, encore plus, tellement plus en si peu de temps. Ce qui ne semblait rien à ses yeux était une montagne d'emmerdes, de peurs, de lutte intérieure pour lui.
Elle était tellement sur le cul d'avoir été si peu clairvoyante à ce propos, si exigeante envers lui, que son remerciement silencieux, bien qu'entendu, lui fit honteusement baisser le nez. Fallait-il être maso pour la remercier de le torturer.
Finalement c'est elle qui fut bien contente quand il reprit la parole pour lui indiquer la direction à suivre, lui évitant de devoir répondre sur l'instant. Elle n'était vraiment pas fière et après toute la véhémence qu'elle avait mis à tenter de convaincre l'homme de se rallier à sa vision des choses, le changement était flagrant. Flagrant et certainement pas facile à appréhender et comprendre pour lui, pensa-t-elle au passage.

Un petit hochement répondit à l'info. Deux ou trois heures encore. Ou plus. Des fois qu'une meute de rennes mutants leur tombe dessus. Ou des corbeaux affamés. .. Ou un groupe de survivants hostiles mais ça en vrai, elle se forçait à ne pas trop y penser. Parce que tant qu'à être inconsciente, autant le faire consciemment.
Sans un mot à nouveau, elle fit volte-face dans la direction indiquée et se remit en marche aussi silencieusement que Skoell le lui permettait, perdue dans ses pensées. Un silence qui cette fois dura bien une demi-heure. Même qu'elle ne roula presque pas des yeux si Jericho la fit s'arrêter "au cas où" de nouvelles fois, bien trop occupée à s'en vouloir et à savoir comment se positionner vis-à-vis du survivant de manière plus mesurée. Pour lui.

Ou peut-être qu'elle devait continuer à le secouer ? ça faisait son petit effet, mine de rien. Demander énormément pour avoir un petit peu. Ou demander trop et obtenir l'effet inverse. C'était là toute la subtilité de la chose. Le risque, plutôt. Déjà qu'elle devait se réprimer pour ne pas lui imposer le moindre contact physique...
Elle n'était pas une adepte des câlins et papouilles, des amitiés fusionnelles et siamoises. Mais quand les mots ne suffisaient pas ou étaient trop maladroits, le langage du corps avait forcément tendance à reprendre le dessus. Une main sur le bras en présence silencieuse, une étreinte en soutien. Puce étira malgré elle un sourire en imaginant la réaction de son compagnon de route si elle venait l'enserrer sans prévenir. Un coup à se faire embrocher par sa propre lance dans un réflexe de défense.
Et après ce long silence, temps nécessaire à digérer ce qu'il lui avait dit, la jeune femme finit par se racler la gorge, annonçant qu'elle allait parler à nouveau.

- Chuis désolée. M'rci pour les efforts qu'tu fais déjà.. Et d'me l'avoir fait r'marquer, aussi.

Une hésitation. Evidemment elle ne comptait pas s'arrêter là.

- Quand on s'ra à ta planque.. J'aim'rais beaucoup qu'tu t'reposes un peu.. Juste dix minutes. Comme elle sent bien que ça va pas passer, elle s'empresse d'ajouter.. J'te promets qu'je mont'rai la garde ! Moi j'ai pas b'soin pour l'moment. J'veill'rai pour qu'tu puisses t'reposer un peu les yeux. A force d'tirer sur la corde tu vas tomber raide, Jericho...

"Te reposer les yeux".. C'était la réponse de Papy Joe quand il se tapait une sieste de trois heures en pleine journée. 'Je dors pas merdeuse, j'repose mes vieux yeux.' Elle espérait que ça puisse le convaincre, qu'il accepte d'utiliser le subterfuge pour reposer son esprit sous couvert d'offrir un repos au corps.
Elle avait encore plus d'une heure pour l'en convaincre.

Bon ben voilà. C'est fait. Il l'a perdue. Elle baisse les yeux, à peine un hochement de tête et elle se remet en marche dans la direction indiquée. Sans un mot. Ils accompliront leur mission - sans mourir, si ça se trouve -, elle retournera auprès des autres, leur expliquera que c'est pas possible de trainer un boulet pareil et il retournera à sa solitude. En soi, c'est pas plus mal, et il avait bien dit à Nuance qu'elle aurait pas dû insister pour le faire venir ! Mais on l'écoute jamais. Seul, c'est mieux. On blesse personne. Ça l'embête juste pour le bébé... Il est pas encore sûr qu'il est tout à fait en sécurité. Et c'est son devoir de protéger, il le sait. Musa le regarde, marchant à reculons devant lui, l'air dépitée, voir blasée... Bon, ok, ça l'embête aussi de retourner à sa solitude parce qu'il s'est attaché à cette Puce. Déjà. Pas pour rien qu'il veut rester seul, merde ! Il s'attache trop vite ! Puis les gens meurent. Ou le trahissent. Il le savait aussi ça ! Mais on l'écoute jamais. Même lui, il s'écoute pas, c'est dire.

Alors, bon, il se fait une raison. C'est comme ça. Ils ont repris la marche, Puce marchant devant, espérant sans doute que tout ça se termine le plus vite possible, Jericho derrière. A l'affût, à nouveau, assurant les arrières de la jeune femme et même ceux du louveteau. Observer. Peu de traces dans les quelques flaques de neige restantes. Un bon point. Les corbeaux qui se ressemblent au loin. Très bien, ça montre la voie. Les branches, décharnées pour la plupart, qui s'agitent à chaque bourrasque sifflante. Ça c'est plus chiant, ça perturbe l'audition. Mais ça va, il gère. Puis ça l'occupe. Ça lui fait oublier sa culpabilité concernant le petit bout de femme qui... se remet à parler !

Elle est désolée ?! Ah. Il avait donc rien bité, pour changer. Enfin... Si, en fait ! Disons que ça dépend des fois... Il avait visiblement bien compris, tout à l'heure, qu'elle ne le comprenait pas. Et que maintenant, elle le comprend mieux. Vous comprenez ? Lui pas trop. Il s'y perd. En plus, elle est en train de lui parler, là. Ça l'angoisse. Il mélange tout. Doit avoir l'air con, en plus... Focus, vieux, focus ! Elle a dit merci à un moment, c'est bien que t'as dû réussir un truc dans le tas. C'est déjà ça. Ah, elle hésite... Il plisse les yeux, super attentif. Quand ils seront à la planque, oui.. Oui, hé ben ? Elle veut que... que... que QUOI ?!! DORMIR ?! Fermer les yeux et tout ? Genre avec elle à côté ? Avec elle à côté qui pourrait lui trancher la gorge dans son sommeil ?! Ou l'étouffer. Lui défoncer le crâne avec un rocher. Lui faire des guili-guilis !! Ça craint, non ? M'enfin, tu viens de dire que tu t'étais attaché à elle... Et après ? Ça l'empêche de me buter, ça ? Depuis quand ? Elle t'a filé sa lance... D'accord, mais n'empêche, ça reste quand même un peu... Mais regarde-la, merde, tu vois bien qu'elle te veut aucun mal, sans déconner... Bon, oh, du calme ! Depuis quand il a plusieurs voix dans sa tête, Jericho ? Faudrait voir à pas modifier les codes toutes les deux secondes, non plus, hein ! Le lecteur va s'y perdre. Même ça, c'est de trop, ça brise le Quatrième mur. Le Quatrième mur, c'est au théâtre et au cinéma, ducon, pas à l'écrit... LA FERME ! Bon, se reprendre. Puce attend une réponse et le fixe. Depuis combien de temps, il reste là, bouche bée à se triturer les méninges ? Action !

- O... Ok. Mais cinq minutes... Pas dix.

Oui. Bien. Négocier. Bravo ! Tout en faisant mine que ce n'est pas négociable en passant devant et en reprenant la marche. Du grand art. Puis, au fond, il sait bien qu'elle a raison... A trop tirer sur la corde raide, il va finir comme elle. Noué. Enfin, non, raide. Bon, bref. LA FERME ! Merci.

Et le périple reprend, donc. Dans un silence relatif. C'est qu'un lien, certes ténu, s'est créé entre les deux survivants. Il semble même à Jericho que la Puce est bien plus attentive à l'environnement qu'elle ne l'était à leur départ et il lui semble que lui-même soit, à l'inverse, plus détendu. C'est ténu, on a dit, hein. Un début d'équilibre. Ils se comprennent parfois d'un simple regard. Hop, t'as vu là-bas ? Oui, oui, encore un corbeau, avançons ! Reçu, partenaire... STOP ! T'as vu ça ?! Oui, c'est un arbre, bordel, avance ! Cinq sur cinq, copine ! D'un simple regard. L'harmonie totale.

Et le temps passe. Plus ils s'enfoncent dans le coeur de la forêt, plus les arbres se resserrent, plus la neige est présente. Et le froid avec. Quand ils commencent, sur le chemin, à trouver quelques pièges posés au sol, emprisonnant diverses victimes - le plus souvent des rongeurs -, la Puce comprendra qu'ils approchent de la planque en question. Au-dessus, les charognards tracent des cercles, et pour cause... Deux cadavres, au sol. Squelettes, en fait, ce serait plus juste. Et si l'un deux pourrait bien avoir été en partie dépiauté par un animal sauvage, le second est clairement passé par les mains d'un apprenti boucher. Du moins, pour l'oeil d'un connaisseur. Et force est de constater que Jericho n'est en rien surpris par leur présence. Lui qui parait surpris toutes les deux secondes, ça saute aux yeux quand il ne l'est pas... Il leur passe à côté sans même un regard - il paraitrait même s'efforcer de ne pas les regarder - et se dirige vers un gros tas de neige.

Il époussette consciencieusement la poudreuse pour révéler un gros tas de branches. Il vire consciencieusement les branches pour révéler une entrée souterraine. Sa planque. Un terrier. L'entrée est pas bien grande, faut avouer. Plus ou moins un trou dans lequel se glisser... Ce qu'il fait. C'est sans doute pas bien rassurant mais Jericho invitera sa super partenaire - que même qu'il l'invitera d'un simple regard - à le suivre. Mieux, il l'aidera courtoisement à pénétrer son antre quand elle se sera décidé à le suivre, ce qu'il aura attendu patiemment en la fixant de son air de chien battu. A l'intérieur, c'est étrangement bien plus spacieux qu'on aurait pu le penser. Bon, ça reste un gros terrier, c'est sombre, humide, froid, boueux, mais c'est spacieux pour un terrier. Largement de la place pour deux. Et, surtout, à l'abri des regards, exception faîte des quelques rayons de soleil autorisés à entrer pour venir rendre cet intérieur visible...

- Les... vivres sont là.

Dans un coin, quelques blocs de glace entourant un empilement de viandes, de plantes, de racines et d'herbes gardées au frais, pour ne pas dire congelées. Si rongeurs et volatiles dépecés sautent aux yeux, de plus gros quartiers de barbaque pourraient laisser songeur quant à leur provenance. De plus gros animaux, c'est certain. On pourrait penser que Jericho, visiblement redevenu un peu nerveux, ne veut pas s'étendre sur le pourquoi du comment... On pourrait... Mais il est possible, aussi, que son esprit soit accaparé par tout autre chose, tandis qu'il fixe la Puce de ses yeux cernés et épuisés... Le deal. Dormir. Cinq minutes.

- Tiens.

Il lui tend la lance. La lui rend. Elle a promis de monter la garde, après tout. Et alors que la lance passe dans d'autres doigts :

- Place une main ici, au centre, l'autre à mi-chemin entre ta main et la pointe. Si l'assaillant avance, tu maintiens fermement ta prise, il s’empalera. Si tu attaques, ne tend jamais complètement les bras et garde de bons appuis sur tes jambes. Et toujours d'arrière en avant ou de bas en haut, jamais de haut en bas. Avec tes mains placées comme ça, si tu dois la lancer, tu n'as plus qu'à retirer la main qui est à mi-chemin. L'autre est au point d'équilibre.

Pas une hésitation, un bégaiement, rien. A l'instar du regard, un ton assuré, presque une récitation, du par coeur. Même qu'il mimait les gestes tout en expliquant. Possible qu'il gagne du temps, possible que la puce n'ait absolument pas besoin de ses conseils en la matière, mais une chose est sûre, cette petite démonstration a permis à Jericho de se détendre. Autant qu'un Jericho puisse se détendre, entendons-nous bien. Mais tout de même. Et puis... Et puis il est temps de s'y mettre. Il soupire, s'écarte un peu, s'assit plus qu'il ne s'allonge vraiment, dos et tête contre la paroi humide. Il hausse un sourcil, fronce l'autre, se mordille les lèvres, regarde la Puce comme pour s'assurer qu'elle réalise qu'il fait un gros travail sur lui-même, là...

- Bon... Je... Je vais essayer. De dormir... Je... Je ne vais pas y arriver. Mais je vais essayer... D'accord ?

Il a l'air très inquiet lorsqu'il ferme les yeux. Très très.

- Si... Si tu entends un... un bruit... Tu...

Il se met à ronfler comme un porc.

Et si lui pense l'avoir perdue, La Puce, elle, sait qu'elle a gagné.
C'était un peu surprenant, à vrai dire. Elle pensait avoir à batailler pour qu'il s'accorde un peu de repos. Faut pas croire, c'était pas juste pour ses beaux yeux pleins de cernes, qu'elle voulait l'obliger à dormir... C'était pas QUE par bonté d'âme. C'était aussi parce qu'elle savait à quel point la fatigue distordait la réalité, les perceptions, les sens. Elle savait parfaitement qu'il arrivait un moment où la réalité et les rêves se mêlaient sans la moindre distinction. Que les esprits méfiants devenaient encore plus paranoïaques et que le corps finissait par lâcher. C'était du vécu, pas besoin d'être médecin ou de lire des bouquins médicaux pour ça.

Bref, il accepta sa demande au prix d'une négociation un peu tirée par les cheveux, et qu'elle accepta aussitôt en ouvrant les paumes devant elle. De toute manière elle n'avait pas de montre pour savoir combien de temps il allait dormir.
Peut-être qu'il savait qu'il en avait besoin. Ou qu'il lui faisait... confiance ? Naaaan. Pas à ce point-là. Certainement pas à ce point-là. En tout cas elle, était satisfaite, et un peu soulagée par cette petite victoire. Même qu'elle le laissa volontiers prendre les devants, comme ça il la verrait pas son grand sourire radieux et son pas plus léger derrière lui. Même Skoell semblait moins nerveux, en miroir à l'humeur de sa maîtresse.
Et la marche de se poursuivre sans encombre, non sans un.. deux.. ..Dix ? .. "Plein" d'arrêts, évidemment. Mais la miniature commençait à s'y faire, même que ça ne l'énervait plus trop tant qu'il ne se jetait pas sur elle.

L'homme au moins, savait parfaitement où il allait. -Au sens premier du terme en tout cas, parce qu'au sens figuré, elle ne se serait pas risquée à lui poser la question.- Et enfin, alors que la jeune femme commençait à avoir mal aux pieds, la faute à ses godasses totalement en bout de course, ils touchèrent au but.
Des pièges en vrac annoncent la couleur. La corde qui tient le louveteau se réduit drastiquement, au point même qu'elle le tient au cou. Manquerait plus qu'il mette la patte dans un piège à loup sorti de derrière les fagots. En tout cas il n'était pas à court de viande, contrairement à eux qui galéraient à nourrir tout le monde. De la petite charogne.. Et de la plus grosse. Bien plus grosse. Jericho accélérerait presque le pas en passant à côté des cadavres, contrairement à la demi-portion qui ralentit pour les détailler. Petit froncement de sourcil en passant près du second, mais pas le temps de s'y arrêter ni de s'en inquiéter -quoique..?-, puisque le survivant se dirigeait déjà vers un tas de neige, qui s'avéra être l'entrée de sa planque. Habile. Bien vu, bien pensé, bien fait. Trop petit pour y foutre tout Horizon cependant.
La Puce resta plantée à l'entrée une poignée de secondes, regard de chaton battu sous le regard de chien battu.

- ... Chuis un peu claustrophobe..

Elle se dandina d'un pied sur l'autre mais finit par se résoudre à suivre son guide, s'accrochant un peu plus fermement à ses mains le temps de passer l'entrée. Elle ne risquait pourtant pas de rester coincée, mais là sur l'instant, elle avait besoin de s'agripper pour se rassurer. Puis quoi, c'est anti-naturel de revenir se planquer dans la terre. Normalement une fois expulsé du ventre maternel, on n'avait pas de raison d'y retourner. Et Puce était bien la dernière personne à vouloir s'y repointer, franchement.
Au moins Gaïa avait-elle l'utérus large et presque confortable, assez pour que la jeune femme s'y recroqueville et que Skoell vienne se réfugier entre ses bras, lorgnant sur les vivres. Surtout la viande. Les gros bouts de barbaque pas du tout louches, là. Oui, ceux-là.

- Ok. Y'a d'quoi faire. On verra ça en r'partant...

Le voilà qui lui rendait sa lance, avec petit cour accéléré d'utilisation en prime. ça confirma qu'il savait de quoi il parlait, et si elle savait suffisamment manier son javelot pour tuer des bébés loups -paye ta gloire.-, ses conseils étaient bienvenus et appréciés.

- C'est noté. M'rci Jericho... Si y'a l'moindre bruit, mouv'ment, n'importe quoi, j'te réveille. Ok ? Dors. 'fin.. ferme les yeux au moins.

Un petit sourire accompagna ses mots, alors qu'elle lui tournait le dos, basculant vers l'entrée de son terrier. Sur qu'il n'y aurait personne, mais elle avait promis. Puis s'il ne dormait pas, ce serait vite passé. S'il ne dormait.. .. Peut-on ronfler aussi fort sans dormir ? Hm. Non. Clairement, non.
Puce abandonna aussitôt son observation du vide pour détailler les traits de son compagnon de route. Il avait presque l'air paisible, là comme ça. Elle retira une épaisseur de fourrure et lui cala sur le torse pour le tenir au chaud, espérant prolonger un peu son repos. Et après dix minutes... quinze.. Une demi-heure, déjà ? Sans qu'il n'ouvre un oeil, c'était elle, qui commençait à piquer du nez. Aussi se redressa-t-elle pour s'extirper de la planque dans le plus grand silence. Le vent, l'air plus frais et la lumière dissipèrent rapidement ses envies de somnoler. Elle attrapa sa radio et contacta rapidement Nuance, l'informant de leur avancée, et surtout de leur très probable retard. Inutile d'entrer dans les détails, oui tout se passait bien mais ils avaient besoin de se poser avant de rentrer. Hop, réglé !

Sa seconde action fut de retourner voir les deux cadavres sur le chemin. Le deuxième, surtout, découpé, les os nettoyés et raclés comme elle le faisait quand elle rentrait d'une chasse. A l'animal, pas à l'homme, la chasse. Skoell arracha un bras à force de tirer dessus, et entama de le rogner à côté de la jeune femme qui après une hésitation ne l'en empêcha pas. De toute manière fallait bien qu'il se nourrisse. Comme Jericho. Comme eux tous. Le temps n'était plus aux questions éthiques.
La jeune femme revint après un long moment prendre place à l'entrée de la planque, attendant patiemment que le bel au bois dormant émerge de ses cent heures de sommeil.

Toujours le même rêve. Le même cauchemar qui revient inlassablement le hanter. Sa femme, sa fille, leur sang sur les mains de ceux qui sourient en pointant leurs armes sur lui, rient de ses larmes. Toujours le même foutu cauchemar. Chaque fois qu'il ferme les yeux...

Hé ben là, non ! Pas du tout. Il y a des chandelles, une odeur d'essence de rose qui flotte dans l'air de cette chambre à l'éclairage tamisé, des draps propres et pourpres sur le grand lit rond et moelleux, sur lequel il repose, et un vieux tourne-disque diffuse tranquillement le grésillement du diamant sur le sillon avant que la voix grave et sensuelle de Nina Simone ne débute son Feeling good... Jerry se sent bien aussi. Propre, apaisé, il n'a mal nulle part, ni dehors, ni dedans. Détendu. Ou presque détendu... Il bande comme un âne. En face de lui, la jeune femme lui sourit. Un grand sourire plein de gourmandise. Elle ondule au rythme des cuivres accompagnant Nina, faisant lentement tomber sa fine nuisette de dentelles roses, dévoilant d'abord ses frêles épaules, puis ses seins lourds qui frémissent sur une envolée de piano, puis son joli nombril semblable à un point sur la carte de son ventre ferme indiquant le "vous VOUDRIEZ être ici", puis ses hanches marquées, son entrejambe tout aussi dénudé, ses jambes, ses pieds auxquels se jettent la nuisette épuisée. Elle est d'une beauté ineffable. Même si elle a une tête de loup. Littéralement. Ouais. Tu la croises à un coin de rue, tu fuis, vomis ou t'évanouis. Mais là, pour le Jerry presque détendu, elle est belle de partout. Et le sourire est vraiment gourmand... Encore plus quand elle approche du lit, de lui, se penche, le rejoint, haletante. A quatre pattes. Un téton frôle et lui fait remuer la queue avant que la longue langue ne se glisse hors du sourire pour lécher son ventre... remonte jusqu'à son torse... son cou... son menton... ses lèvres... son nez... ses yeux... Lèche, lèche, lèche, lèche...

Réveil. Skoell est là, allongé sur la fourrure qui le recouvre et refait intégralement la façade de Jericho à grands coups de langue enthousiastes ! L'homme n'a qu'un très bref mouvement de recul et, aussi surprenant que cela puisse paraître, pose ses mains sur le louveteau et le caresse en lui laissant continuer la toilette. Même qu'il sourit. Rien de gourmand, pour le coup, précisons-le. Non, il a l'air... bien. Oui, c'est ça. Il est bien, là.

Bon, évidemment, ça ne dure qu'un temps. Celui que prennent toutes les connexions à se refaire et que l'angoisse reviennent. La cavité est devenue bien plus sombre que lorsqu'il s'est endormi... Il n'y a plus beaucoup de soleil qui entre. Tout juste assez pour remarquer que Musa fixe Skoell d'un oeil noir et jaloux. Combien de temps a-t-il dormi, bordel ? Trop longtemps, sans doute, pour sa gardienne. Elle est bien là, hein, à son poste, près de l'entrée, montant la garde. Semblant le faire du moins, car la tête est appuyée sur un rebord du trou et la lance tient tout juste posée sur l'épaule... Puce s'est endormie. La pauvre. En plus de l'avoir couvert, elle a, de toute évidence, veillé sur son repos, sans doute sans oser le réveiller ou, plus sûrement encore, se faire un devoir de le laisser roupiller... Ça recommence ! A peine réveillé qu'il s'en veut déjà !

Il repousse délicatement le loup, le gratifiant d'un gratouillage entre les oreilles, puis se redresse et se dirige vers l'entrée, prenant soin de ne pas toucher la Puce. Un coup d'oeil au dehors suffit à lui confirmer ce dont il se doutait déjà... La nuit arrive. Elle est même sur le pas de la porte et appuie sur la sonnette. Alors que bon... Ben personne l'a invitée, quoi. Comment qu'elle s'impose trop, la nuit, sérieux.

Jericho hésite. Le plus sûr serait sans aucun doute de la passer ici, la nuit. Ils pourraient partir au matin et rejoindre le campement en toute sécurité. Enfin... Le risque zéro n'existe pas et encore moins dans l'univers de Jericho, mais il se comprend. Cela dit, il se doute bien que sa camarade doit vouloir retrouver les siens au plus vite. Puis il se souvient de son regard de chaton battu quand il s'est agit de rentrer dans le terrier. Claustrophobie... Quand il y pense, il se dit qu'elle devait vraiment être, elle aussi, à bout de force pour sombrer ainsi, dans ce cloaque. Pauvre petite... Il l'observe avec beaucoup de compassion.

Puis, l'observant, l'idée de devoir la réveiller lui arrache le coeur. Passer la nuit là, du coup ? Tous les deux ? A faire des choses sales et dégradantes ? Comme... parler ? ENCORE ! Brrr, rien que d'y penser... Ou pire, en fait. C'est qu'à bien la regarder... Elle est jolie, Puce. Très. Il n'y avait pas vraiment fait attention, perdu qu'il est, en permanence dans ses méandres. Il avait remarqué sa douceur, celle des traits de son visage comme celle qui transparaissait dans le creux de son regard, mais il n'avait jamais envisagé sa beauté sous un oeil plus... gourmand. Alors, quitte à taper dans le sale et le dégradant... C'est qu'il y a longtemps qu'il n'a pas croqué la pomme, Jericho, et celle-ci est appétissante. C'est qu'ils sont seuls, exception faîte du loup et de la musaraigne mais ils peuvent mater si ça les branche. C'est qu'ils sont loin de tout, aussi. Personne n'entendrait rien... Elle serait sans doute pas consentante mais qui s'en soucie ? Il pourrait toujours dire aux autres qu'ils ont fait une mauvaise rencontre... Tant qu'il leur ramène de quoi se remplir l'estomac, ils s'en remettraient... Ou mieux, rester là, dans sa planque, dans sa forêt, comme prévu... Seul... Ou en compagnie d'une esclave dévouée...

Il se rapproche d'elle. Lentement. Se rapproche encore. Tout près. Sa main se lève, se rapproche du visage doux de la Puce... De sa peau nacrée... De ses jolies lèvres... Et c'est donc du dos de l'index qu'il frôle timidement deux ou trois fois la joue rougie par le froid de la jeune femme. Un genre de caresse, ouais. Le genre supra timorée et qui s'excuse d'exister.

- Puce... Réveille-toi... C'est moi... Jericho.

Réveil qui se veut doux, comme le ton, comme le regard qu'il lui lance, empreint d'une désolation profonde due au fait de la réveiller. Même qu'il sourit et que ça a pas trop l'air d'une grimace ! Il rapproche la fourrure dont elle l'avait recouvert plus tôt pour lui rendre la pareille... Parce qu'il ne faut pas en douter, avec la nuit, vient le froid. Le vrai.

- Merci pour la couverture. Et... merci pour... le... d'avoir monté la garde.

Hé ben. Les merci ne sont même plus silencieux ! Dormir lui réussit peut-être un peu, finalement. M'enfin, ça traine pas trop non plus, vu qu'il a très possiblement les joues qui rougissent aussi et pas que par le froid... Il chope son sac et, se rapprochant du "frigo", commence à le remplir, tournant donc un peu le dos à la jeune femme.

- Il va faire nuit. Je saurais retrouver le chemin pour le campement. Mais il va falloir bien te couvrir... Pour le froid. Et il va falloir s'encorder, aussi...

Il ne sait pas trop comment mais il sait qu'il va falloir. C'est que la nuit en forêt, sans la moindre source de lumière, il faut l'avoir connu au moins une fois pour comprendre... Le noir absolu. Tellement que même le noir lui-même se perdrait. Bon, s'encorder, c'est pas ça qui va foncièrement changer les habitudes de Skoell. Et Musa... Ah ben Musa roupille. Bravo. Mais la Puce, elle, aura peut-être à redire à tout ça...

Pourtant elle avait lutté. Dieu -n'importe lequel, elle s'en fout : elle est athée- sait qu'elle n'avait pas laissé Morphée la prendre entre ses bras sans avoir résisté jusqu'à la dernière seconde. Déjà parce qu'elle n'était pas une fille facile qui se laissait câliner par le premier venu, et surtout parce qu'elle avait promis de monter la garde. Et les promesses, faut les tenir ! C'est une question de confiance, surtout quand on promet à quelqu'un qui n'a confiance en personne.
Elle avait fait les cent pas dehors, joué avec Skoell, lu, mangé des baies séchées pour se redonner de l'énergie. Elle s'était fermement ennuyée, aussi, ensuite. Parce que rester à tourner en rond dans la neige fondue pour pas dormir, c'est quand même moyen au niveau épanouissement personnel. Mais elle se refusait à réveiller l'homme qui continuait à scier du bois dans son terrier. Pourvu que ses ronflements ne lui fasse pas écrouler dessus.

En fin de compte, au-delà de ses paupières qui se fermaient en traîtresses quand elle relâchait son attention, ce furent ses jambes qui lui ordonnèrent de retourner s'asseoir dans la protection offerte par la planque. Après la demi-journée de marche et les quelques heures à piétiner, ses pieds criaient à sa pitié.
Alors la survivante les écouta sagement et retourna s'enfermer dans le ventre de Gaïa, prenant sur elle pour lutter contre ses angoisses, le visage levé vers l'ouverture et l'extérieur. Elle pouvait pas nier malgré tout, que c'était rassurant, d'être à l'abri ici plutôt qu'à découvert comme elle l'était habituellement avec le reste du groupe. Une impression de sécurité qu'elle avait oublié depuis longtemps, même si elle en avait retrouvé un ersatz à l'Hôtel.

A tel point que lutter contre le sommeil devint de plus en plus compliqué... Elle se frottait les yeux, se pinçait les cuisses, frictionnait le louveteau venu s'endormir -le traître- à ses pieds. Puis noir. Le vrai noir total.
A la différence de son compagnon de fortune, pas de cauchemar mais pas de rêve non plus. Juste le vide insondable d'un sommeil profond et réparateur qui dura jusqu'à ce qu'on l'en arrache, à grand coup de voix douce et de petites caresses sur la joue. L'Horreur totale, faut en convenir.
Elle gronda tout bas en première réponse, une plainte muette de se faire arracher à son repos, le temps que son cerveau fasse le point et qu'elle ouvre grand les yeux sur le tout près visage de Jericho. Au regard désolé de la réveil s'opposa un regard désolé d'avoir dormi.

- M'rde ! Je.. j'ai... P'tain j'suis désolée..

Elle était bien emmerdée, encore groggy de sommeil, les yeux gonflés et rougis -mais dans le sombre ça passait presque inaperçu !-, les gestes tellement maladroits qu'elle en fit tomber sa lance en essayant de bouger, retombant lourdement sur son derrière au passage.
A des milliers d'années-lumières des pensées sales et dégradantes de son hôte, au demeurant. C'est pas qu'il était laid, une fois assoupi et débarrassé de ses tics nerveux, une fois que son visage se détendait et que son souffle se faisait profond. Il avait un petit truc pas désagréable à regarder -non, elle l'avait pas regardé dormir, voyons !-. Mais bon, là au réveil, sa libido était aussi réveillée que son agilité. Puis elle savait même pas que ça pouvait avoir des idées comme ça, un Jericho.

- J'ai dû.. fait chier. 'xcuse-moi.

Étrangement il n'avait pas vraiment l'air de lui en vouloir, même qu'il la remerciait et qu'il rougissait. Mais c'est comme pour les yeux de la Puce, on n'a qu'à dire que ça se voyait pas. Alors qu'il lui tournait le dos pour remplir son sac de bouffe, la jeune femme jeta un regard dehors. La nuit était là. Sa lampe dynamo sortie et remontée de quelques tours de manivelles apporta un semblant de luminosité dans le terrier, de quoi lui permettre de s'assurer qu'elle était bien réveillée, et plus perdue dans un méandre onirique qui lui aurait échappé. ça arrivait, parfois.
De quoi aussi, se souvenir qu'elle est prisonnière d'un trou de terre un peu trop étroit à son goût. Vite, elle referma les yeux. Et se concentra sur le survivant pour saisir ce qu'il était en train de lui dire. Rentrer au campement. S'encorder. Marcher plusieurs heures.. De nuit..? Dans la forêt pleine de racines, de trous, de cailloux et trucs qui n'attendaient que de les faire chuter s'ils avaient le malheur de poser le pied dessus ?
ça la bottait pas des masses. A choisir, elle avait une nette préférence pour la planque. Quitte à devoir sortir respirer le dehors entre deux siestes. Et puis Lui, pourrait prendre quelques heures de sommeil d'avance en plus.

- A-.. p'tain.. Attends, Jericho.

Basculant vers lui, oui comme un culbuto, elle glissa une main sur la sienne pour interrompre son remplissage de sac.

- J'me sens vraiment pas d'me faire une nuit d'marche dans la forêt, t'sais ? Déjà parce que j'pas envie de m'péter une rotule,
ensuite parce que j'suis crevée. Et l'groupe aura pas b'soin d'nous d'ici demain.
On partira d'main matin, au plus tôt. J'vais prév'nir Nuance.

Information plus que demande, elle ne lui laissait pas vraiment le choix, même qu'elle avait déjà sorti sa radio et qu'elle était déjà en train d'informer la cheffe d'Horizon de leur prolongation de promenade. Autoritaire la demi-portion, qu'est-ce 'tu crois.
Tout aussi autoritaire quand elle piocha dans les réserves, les siennes et celles de la planque, pour leur préparer une collation rapide et frugale qu'elle ne lui laisserait pas vraiment le choix de partager avec elle. C'est pas parce qu'ils étaient au milieu de nulle part que manger devenait optionnel. Au moins ne lui imposait-elle pas de parler, respectant son mutisme tant qu'il ne s'en extirpait pas.

Quand sa dynamo s'éteignit pour la troisième fois, elle ne la remonta pas à nouveau, se contentant de se réinstaller contre la paroi pour y somnoler. Elle avait laissé sa lance entre elle et l'homme, et lui avait même cédé sa place près de l'entrée s'il le souhaitait. Il faisait froid, même avec Skoell enfoui contre son torse, mais c'est pas ça qui l'empêcha de fermer les yeux. C'est pas non plus ce qui empêcha son souffle de s'alourdir progressivement, plus profond, plus lent. Presque un ronronnement pour le chaton.
Puis ce ne fut ni le froid, ni quoi que ce soit même, qui l'empêchèrent de sombrer, roulée en boule et venue tomber contre son compagnon de route, qui pourrait bien la repousser sans que ça la réveille.
Peut-être finalement, qu'elle lui faisait un peu confiance, après tout...