Tempête dans un verre d'os

par Jericho

dernière modification de Jericho à 23/02 23:01
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Jericho

Tempête dans un verre d'os


Il ne sait plus depuis combien de temps il est là, terré comme un rat. C'était avant les première neiges. Avant les précédentes, même. Combien d'années ? Quand avait-il cessé de s'occuper de son système pileux ? Combien de fois était-il allé chier au fond de cette grotte ? Il ne sait plus.

Ce qu'il sait, c'est qu'il est content de s'être terré ici. Même si la conception du bonheur lui a échappé comme tant d'autres choses, il sait qu'il est content d'être ici. Loin de tout. Seul. Au nord, de l'eau à perte de vue, au sud, le bordel... Des tas d'âmes paumées qui font comme si tout ça avait encore un sens. Qui vivent, ou croient le faire. Loin de lui, et c'est très bien. Sa radio capte leurs échanges, leurs disputes, leurs coups de gueule... Leur futilité. Ils gueulent tous "écoutez-moi, je vis !", même ceux qui annoncent leur mort. Surtout ceux-là, en fait. Et ça l'amuse d'écouter tout ça. Il aime l'humour absurde. Enfin, il aimait ça... avant. Et quoi de plus absurde que des morts clamant leur existence ?

Il ne s'en mêle pas, lui. Non, non, surtout pas ! Pour oublier, pour s'oublier, faut déjà être oublié soi-même... Et il espère encore y parvenir ! Voilà pourquoi il est bien dans sa grotte, au loin, là où rien n'a d'intérêt. Surtout maintenant que la neige a recouvert le peu qu'il restait. Il a quelques conserves, quelques pièges posés au cas où, son petit système de goutte-à-goutte pour récupérer la flotte - aussi dégueulasse soit-elle -, un petit stock de vieux médocs... Et, surtout, il est seul ! Personne pour l'emmerder, personne à surveiller, personne à protéger. Personne à perdre. C'est tout ce qu'il demande.

Et ça aurait dû continuer ainsi. Mais non. Forcément.

Un son vient troubler l'interminable litanie du goutte-à-goutte qui l'avait bercé tant de nuits... Jericho se fige, mettant aussitôt la main sur sa matraque - un bout de bois. Il n'est pas sûr de ce qu'il a entendu... Le son revient ! Des pas ? Quelque chose qui gratte ! Ça résonne dans la grotte ! Comme le couinement qui suit !

Bordel, ils sont là. Ils l'ont trouvé ! Des pilleurs, des esclavagistes ou des putains de cannibales ! Ils se valent tous... Des nuisibles ! Ils veulent sa peau ! Ou son cul. Ou ses trois boîtes de conserve ? Ils ont su pour les conserves ?! Ça ou autre chose, de toute façon, ils ne sont bons qu'à semer la mort en attendant d'être faucher quand viendra leur saison !

Jericho se jette au sol, observe, commence à ramper le plus silencieusement possible... Ça gratte encore. Des pas qui résonnent. Ils sont plusieurs ? Avec sa chance, il est forcément tombé sur des pervers ! Du genre qui vont s'amuser à le faire agoniser lentement comme des putains de chats avec une souris à moitié crevée ! Merde, merde, merde...

Des bruits d'os. Jericho ferme les yeux et tente de reprendre le contrôle sur la panique, tout en s'efforçant de ne pas expirer trop profondément pour éviter d'être repéré... Car, lui, il a repéré l'intrus. Intérieurement, il se félicite. Après chaque repas - avant que la neige ne l'empêche de chasser -, il prenait le temps de récupérer les os les plus fins du gibier, quand ce n'était pas des arêtes, pour les disposer en petits tas à chaque entrée de la grotte. Parfois même, ficelés façon attrapes-rêves. Ou attrapes-couillons, dans le cas présent, car il n'avait plus aucun doute sur le chemin emprunté par l'intrus.

Jericho rampe jusqu'à la paroi, se redresse, se colle à elle, lève son bâton et attend. S'ils sont plusieurs, il est foutu. Il aura le premier, sans doute, mais après ? A supposer qu'il soit armé, le premier, faudra récupérer son arme et... et... Et rien du tout. L'intrus est là. Sous les yeux fatigués et rougis de Jericho. Une musaraigne.

Une... putain... de musaraigne.

Le soupir trouve enfin la sortie. Faut qu'il fasse quelque chose. Qu'il réagisse avant que la parano ne lui ronge complètement le cerveau. Une musaraigne, bon sang. Il a failli chier dans son froc à cause d'une foutue musaraigne ! Il s'attendait à quoi, bordel ? Qui viendrait se perdre dans un trou paumé pareil ?

L'animal n'est en tous cas pas bien sauvage. Ou désespéré, allez savoir. Ceux de son espèce ne sont déjà pas bien gros, mais celui-là est, en plus, rachitique. Un long museau et trois poils au bout. Et il reste là, avec ses petites opales brillantes, à fixer cet énergumène qui brandit un bâton. Energumène qui, venant d'une espèce de grand dadais, semble pas mal rachitique aussi, à bien y regarder.

De toute évidence, le doute habite autant l'un que l'autre. Le plus petit se demande si, quand même, il ferait pas mieux de passer son chemin. Le plus grand se demande s'il devrait pas écraser l'autre pour en faire son quatre heure. Être seul, à nouveau.

Jericho

Tempête dans un verre d'os


Il a dix-neuf piges quand il part au front pour la première fois, le soldat Jerry Connelly. Engagé depuis moins d'un an, en partie pour perpétuer la tradition familiale d'un père, d'une mère et d'un grand-père militaires. En partie seulement car, volontairement ou non, il aurait de toute façon fini en kaki. La guerre... La guerre ne meurt jamais. Et elle est on ne peut plus vivace depuis ces dix dernières années. Elle éclate un peu partout dans le monde, en flux continu qui grossit, au point que les gens ne savent plus s'ils doivent parler de troisième ou quatrième guerre mondiale, au train où vont les choses... Pas plus qu'ils ne savent s'il s'agit de guerres politiques, économiques ou de religions. Parfois les trois. C'est selon la propagande du moment, ou du lieu.

Le jeune Jerry ne se pose pas vraiment la question. Il sait que tout cela le dépasse et il se contente de suivre les ordres. D'aller où on lui dit d'aller, de faire où on lui dit de faire, de ramper quand l'ordre est donné. Son éducation l'a bien préparé à ça. Cette même éducation qui lui a inculqué le sens du devoir. Il ne sait pas bien pourquoi il porte l'uniforme, pourquoi on l'envoie à tel endroit, pourquoi il porte une arme, comment on en est arrivé là, et il a peur, c'est humain, mais il sait une chose : ce qu'il fait est bien. Il protège. Il ne sait pas non plus très bien ce qu'il protège... Un mode de vie ? Une idéologie plus grande que lui ? Sa famille ? Le compte en banque d'une élite ? Dieu ? Le cul de son capitaine ? Peu importe. Il protège quelque chose. Ça il le sait. Et protéger, c'est bien. Sûr et certain.

Puis, bon... Les hélices, le moteur, ça bourdonne, ça tremble, on débarque, il fait chaud, moite, les bonbons collent, les ordres claquent, comme à l'entrainement, le coeur bat, le coups de feu retentissent, les balles fusent, la vue se trouble, la tête d'un camarade éclate, pas comme à l'entrainement, le sang gicle, une grenade emporte les deux meilleurs tireur qui faisaient la fierté du sergent-instructeur, on s'agrippe à son arme, on serre les dents quand un éclat se loge dans la cuisse, on se jette à terre, on se pisse dessus, ça bourdonne, les ordres se mélangent, un gradé donne un coup de pied dans les côtes, ordonne de se relever, se prend une balle, hurle, en prend une autre, on hurle, on ferme les yeux, on pleure, on prie, on s'oublie.

Le soldat Jerry Connelly, dit Jericho, seul survivant de son escouade, a dix-neuf ans quand il reçoit quelques médailles sous le regard de ses parents, dont la Purple Heart pour sa blessure à la cuisse. Il les portera comme on porte un fardeau. Celui de la honte.

Jericho

Tempête dans un verre d'os

Ce texte vaut une bière !

L'idée fait son chemin. Et si la musaraigne n'était PAS l'intrus ? Et si c'était un leurre, une diversion, un malentendu, une coïncidence ? Que le véritable intrus était toujours dans le coin ?

Rien à faire. Il faut qu'il en ait le coeur net ou ça continuera de tourner dans sa tête jusqu'à lui sortir par les oreilles ou tout autre orifice... Faut dire que les effets du stress sur le système digestif sont encore pires que ceux de cette eau dégueulasse qu'il récupère. Quoiqu'il en soit, il se redresse, armé de son ridicule bâton et, en toute discrétion, en prenant toutes les mesures de sécurité nécessaires, il se dirige vers l'entrée de la grotte.

Dehors, il fait froid. Des milliers d'oiseaux ne s'envolent peut-être pas. Mias des flocons, oui. On peut même parler de blizzard tant ça siffle et souffle, tant il est difficile de voir quoi que ce soit à travers les flocons qui dansent, emportés par un vent violent et sans doute mal luné. C'est d'autant plus difficile de voir quand on laisse à peine dépasser un oeil de sa grotte, une fraction de seconde, répétant l'opération autant de fois que nécessaire pour avoir jeté le dit oeil partout... Puis l'oeil jeté se fige ! Les doutes se confirment : il y a du monde.

Deux silhouettes. Relativement éloignées mais trop proches à son goût. Surtout quand on a vu personne dans le coin depuis... Depuis quand ?... Au moins des mois ! Et se pointer ici en plein blizzard... Ils veulent quoi ? Ils lui veulent quoi ?!

La panique retombe un tantinet quand la musaraigne grimpe sur son épaule et fourre son petit museau dans le creux de son oreille, comme si elle pouvait passer pour une fourmilière. Ça le chatouille et, connement, ça le détend... Il a peut-être bien fait de ne pas la buter. ou le buter ? Faudra prendre un moment pour déterminer si c'est Madame Musa ou Monsieur Raigne. Merci pour le semblant de lucidité retrouvée, en tous cas.

Retour aux intrus. Il les observe autant que possible. La silhouette au sud-ouest lui parait menue, petite... Il devrait pourvoir gérer, en cas d'attaque. Celle du sud-est, c'est une autre affaire... Plus costaud, à priori. Difficile de vraiment juger avec aussi peu de visibilité... Bordel, il manque de données. Et avec le blizzard, la neige, il n'est plus tout à fait sûr de maîtriser le terrain... Retourner en lieu sûr. Connu. C'est le mieux, pour le moment. Et rebrousser chemin tout aussi discrètement !


Ploc, ploc. Son bon vieux récupérateur d'eau. Connu. Ça le rassure. Ploc, ploc. Se concentrer dessus, se calmer. Réfléchir. Ploc, ploc. Un vague espoir subsiste. Celui que ces deux-là ne soient pas venus là pour lui. Ou pour ses maigres possessions... Trop vague, l'espoir. Ploc, ploc. Et s'ils n'étaient pas que deux ? S'ils encerclaient la grotte et qu'il ne les avait pas repéré ? Ou mal. Ploc, ploc. Il va devoir sortir et les tuer. Pas le choix. Si ? Ploc, ploc. La musaraigne joue avec ses lacets, entre ses pieds. L'insouciance. Quelle chance. Jericho se demande si, lui aussi, un jour, il pourra à nouveau retrouver cette... Krrrsshhhhhhhh

Sa radio. Bordel de merde ! Sa radio reçoit une communication entrante ! Non, non, non, bordel, non, arrête connasse de radio de merde, arrête ! Le bâton s'élève déjà, prêt à fracasser l'appareil, quand la friture laisse la place à une voix... féminine. Plutôt douce. La silhouette menue ? Oui, les mots le confirment... Elle se dit perdue, sans souvenir, sans savoir où elle est, qu'elle s'appelle Gaia et veut savoir si... si ses intentions, à lui, sont malveillantes ?

Il reste là, comme un con, presque en panique, devant sa radio. Elle l'a vu. Putain. Il s'est rouillé à rester trop longtemps dans cette foutue grotte humide... Perdu de son efficacité. Et elle l'a vu ! Chier. Faire le mort ? C'est une solution... Et la radio qui poursuit sa friture comme pour le pousser à y mettre fin. Merde.
Clic.

- Je... Je veux de mal à personne, mais... Je crois que je vous ai vu, tout à l'heure. Il se remet à neiger et je ne vois plus rien. C'est peut-être aussi bien. Je... Bon vent.

Clic. Mais qu'est-ce que c'est que cette réponse de merde ?! Et ce ton hésitant ? Pas comme ça qu'il va la faire fuir ! Et maintenant qu'elle est sûre que la grotte est habitée, elle va sans doute... Merde, elle répond. Elle a pas l'air méchante... Elle le met en garde sur le froid, sur le fait d'être seul, qu'elle a peur pour lui, que plus on est de fou, qu'ils ont formé un groupe à trois lieues d'ici... Hum. Peut-être un piège. Après une brève hésitation, il se redresse et retourne vers l'entrée de la grotte. En rampant, bâton au poing. Coup d'oeil à l'extérieur... En effet, les silhouettes se sont rassemblées. Hum. Clic.

- Je connais la solitude. Il... Il ne faut pas avoir peur pour moi... Je ne compte pas. Et... Et quand on est plus nombreux... On... On a juste plus à perdre.

Toujours hésitant mais la voix lui a paru un peu plus sûre d'elle. Faut qu'il fasse gaffe... Il y prend goût. Communiquer. Encore un peu et il commençait à se confier. Il a vraiment rouillé. Peut-être la voix de cette jeune femme qui lui rappelle... Avant.

Quoiqu'il en soit, la friture s'arrête et les deux silhouettes ne tardent pas à disparaître sous le manteau blanc. Jericho reste là, tremblant de froid mais fidèle au poste, à scruter l'horizon. Pendant près de quatre heures. Jusqu'à ce que la musaraigne se mette à couiner comme pour se plaindre. L'homme hoche la tête, comme pour concéder à l'animal qu'il a peut-être raison, qu'il s'en est fait pour rien et que les intrus sont effectivement partis pour de bon.

Bien.

Dès qu'il est de retour dans la grotte, sous les opales apaisées de la musaraigne, Jericho rassemble ses affaires. Qu'importe les intentions de cette Gaia et des ses compagnons, l'endroit est connu. Terminé. Il faut disparaître à nouveau. Plus qu'à espérer que le blizzard se sera calmé, demain.


Jericho

Tempête dans un verre d'os


Les années ont passé. Le jeune soldat Jerry Connelly est devenu le capitaine Jerry Connelly. Et il n'y a bien que sa femme pour l'appeler encore ainsi... Car, pour le reste du monde, alliés comme ennemis, il est le Capitaine Jericho.

Ce grade n'a cependant de valeur que pour ce qu'il reste de l'administration militaire. Ce qu'il en reste, oui, car le monde tel que le jeune Jerry a pu le connaître n'existe plus... Il n'y a plus que conflits, armés ou non. Partout. Sur toute la surface de la planète. Cette troisième ou quatrième - personne n'a jamais réussi à confirmer et plus personne ne se pose, aujourd'hui, la question - guerre mondiale a dégénéré en une multitudes d'affrontements, à petite ou grande échelle, impliquant toutes les armées, groupes paramilitaires ou rebelles, factions, cartels du monde. Ethnies, religions, rapport de force entre les classes sociales... Tout avait été bon pour légitimer l'entrée en guerre, de gré ou de force, du moindre petit pays du globe. La guerre totale. Entre pays voisins, comme entre voisins, tout court.

Black-out, guerres civiles, génocides successifs n'empêchèrent en rien l'appel aux armes de chaque gouvernement diffusant leur propagande inlassablement. La diffusant d'ailleurs avec les moyens du bord... Après dix années consécutives de cet interminable carnage, les moyens de communication furent revus à la baisse. Ou à l'ancienne, c'est selon. Il n'y eut bientôt plus de pays, seulement des "camps". Le statut de "civil" lui-même devint bien vite obsolète. Tout individu répertorié était soit soldat, soit déserteur. Ou, selon le point de vue des uns et des autres, soit rebelle, soit terroriste... Exception faîte des enfants en bas-âge et des femmes enceintes - et ce, uniquement dans quelques "camps" -, étant parqués dans des bunkers sécurisés car... Oui... Sans surprise, la population mondiale avait chuté de façon drastique. Et il fallait bien élever la chair à canon des décennies à venir.

Alors on se retrouvait capitaine sans forcer. On se voyait affubler d'une batterie de médailles à titre symbolique - car on ne s'emmerdait plus à les fabriquer. On devenait un héros de la Nation, du "camps", deux fois par semaine... Pour la seule raison qu'on tenait une arme et qu'on respirait encore. Comme le capitaine Jericho.

Il avait sa petite réputation. Celle de survivre à tout. A l'image de sa toute première mission, les suivantes ne firent que le confirmer. Peu importe l'endroit, le moment, le contexte, il revenait toujours. Et il revenait seul. C'est sans doute ce qui fit de lui un capitaine sans escouade. Rien à voir avec les effectifs qui s'amenuisaient comme peau de chagrin, personne ne voulait partir en mission avec Jericho. C'était l'assurance de ne jamais revenir. D'entendre ses trompettes. Comme on disait. Alors, on l'envoyait seul.

Comme cette fois-là... La mission dont il ne revint pas.