Tempête dans un verre d'os

Chapitre débuté par Jericho

Chapitre concerne : Jericho,

Il ne sait plus depuis combien de temps il est là, terré comme un rat. C'était avant les première neiges. Avant les précédentes, même. Combien d'années ? Quand avait-il cessé de s'occuper de son système pileux ? Combien de fois était-il allé chier au fond de cette grotte ? Il ne sait plus.

Ce qu'il sait, c'est qu'il est content de s'être terré ici. Même si la conception du bonheur lui a échappé comme tant d'autres choses, il sait qu'il est content d'être ici. Loin de tout. Seul. Au nord, de l'eau à perte de vue, au sud, le bordel... Des tas d'âmes paumées qui font comme si tout ça avait encore un sens. Qui vivent, ou croient le faire. Loin de lui, et c'est très bien. Sa radio capte leurs échanges, leurs disputes, leurs coups de gueule... Leur futilité. Ils gueulent tous "écoutez-moi, je vis !", même ceux qui annoncent leur mort. Surtout ceux-là, en fait. Et ça l'amuse d'écouter tout ça. Il aime l'humour absurde. Enfin, il aimait ça... avant. Et quoi de plus absurde que des morts clamant leur existence ?

Il ne s'en mêle pas, lui. Non, non, surtout pas ! Pour oublier, pour s'oublier, faut déjà être oublié soi-même... Et il espère encore y parvenir ! Voilà pourquoi il est bien dans sa grotte, au loin, là où rien n'a d'intérêt. Surtout maintenant que la neige a recouvert le peu qu'il restait. Il a quelques conserves, quelques pièges posés au cas où, son petit système de goutte-à-goutte pour récupérer la flotte - aussi dégueulasse soit-elle -, un petit stock de vieux médocs... Et, surtout, il est seul ! Personne pour l'emmerder, personne à surveiller, personne à protéger. Personne à perdre. C'est tout ce qu'il demande.

Et ça aurait dû continuer ainsi. Mais non. Forcément.

Un son vient troubler l'interminable litanie du goutte-à-goutte qui l'avait bercé tant de nuits... Jericho se fige, mettant aussitôt la main sur sa matraque - un bout de bois. Il n'est pas sûr de ce qu'il a entendu... Le son revient ! Des pas ? Quelque chose qui gratte ! Ça résonne dans la grotte ! Comme le couinement qui suit !

Bordel, ils sont là. Ils l'ont trouvé ! Des pilleurs, des esclavagistes ou des putains de cannibales ! Ils se valent tous... Des nuisibles ! Ils veulent sa peau ! Ou son cul. Ou ses trois boîtes de conserve ? Ils ont su pour les conserves ?! Ça ou autre chose, de toute façon, ils ne sont bons qu'à semer la mort en attendant d'être faucher quand viendra leur saison !

Jericho se jette au sol, observe, commence à ramper le plus silencieusement possible... Ça gratte encore. Des pas qui résonnent. Ils sont plusieurs ? Avec sa chance, il est forcément tombé sur des pervers ! Du genre qui vont s'amuser à le faire agoniser lentement comme des putains de chats avec une souris à moitié crevée ! Merde, merde, merde...

Des bruits d'os. Jericho ferme les yeux et tente de reprendre le contrôle sur la panique, tout en s'efforçant de ne pas expirer trop profondément pour éviter d'être repéré... Car, lui, il a repéré l'intrus. Intérieurement, il se félicite. Après chaque repas - avant que la neige ne l'empêche de chasser -, il prenait le temps de récupérer les os les plus fins du gibier, quand ce n'était pas des arêtes, pour les disposer en petits tas à chaque entrée de la grotte. Parfois même, ficelés façon attrapes-rêves. Ou attrapes-couillons, dans le cas présent, car il n'avait plus aucun doute sur le chemin emprunté par l'intrus.

Jericho rampe jusqu'à la paroi, se redresse, se colle à elle, lève son bâton et attend. S'ils sont plusieurs, il est foutu. Il aura le premier, sans doute, mais après ? A supposer qu'il soit armé, le premier, faudra récupérer son arme et... et... Et rien du tout. L'intrus est là. Sous les yeux fatigués et rougis de Jericho. Une musaraigne.

Une... putain... de musaraigne.

Le soupir trouve enfin la sortie. Faut qu'il fasse quelque chose. Qu'il réagisse avant que la parano ne lui ronge complètement le cerveau. Une musaraigne, bon sang. Il a failli chier dans son froc à cause d'une foutue musaraigne ! Il s'attendait à quoi, bordel ? Qui viendrait se perdre dans un trou paumé pareil ?

L'animal n'est en tous cas pas bien sauvage. Ou désespéré, allez savoir. Ceux de son espèce ne sont déjà pas bien gros, mais celui-là est, en plus, rachitique. Un long museau et trois poils au bout. Et il reste là, avec ses petites opales brillantes, à fixer cet énergumène qui brandit un bâton. Energumène qui, venant d'une espèce de grand dadais, semble pas mal rachitique aussi, à bien y regarder.

De toute évidence, le doute habite autant l'un que l'autre. Le plus petit se demande si, quand même, il ferait pas mieux de passer son chemin. Le plus grand se demande s'il devrait pas écraser l'autre pour en faire son quatre heure. Être seul, à nouveau.

Il a dix-neuf piges quand il part au front pour la première fois, le soldat Jerry Connelly. Engagé depuis moins d'un an, en partie pour perpétuer la tradition familiale d'un père, d'une mère et d'un grand-père militaires. En partie seulement car, volontairement ou non, il aurait de toute façon fini en kaki. La guerre... La guerre ne meurt jamais. Et elle est on ne peut plus vivace depuis ces dix dernières années. Elle éclate un peu partout dans le monde, en flux continu qui grossit, au point que les gens ne savent plus s'ils doivent parler de troisième ou quatrième guerre mondiale, au train où vont les choses... Pas plus qu'ils ne savent s'il s'agit de guerres politiques, économiques ou de religions. Parfois les trois. C'est selon la propagande du moment, ou du lieu.

Le jeune Jerry ne se pose pas vraiment la question. Il sait que tout cela le dépasse et il se contente de suivre les ordres. D'aller où on lui dit d'aller, de faire où on lui dit de faire, de ramper quand l'ordre est donné. Son éducation l'a bien préparé à ça. Cette même éducation qui lui a inculqué le sens du devoir. Il ne sait pas bien pourquoi il porte l'uniforme, pourquoi on l'envoie à tel endroit, pourquoi il porte une arme, comment on en est arrivé là, et il a peur, c'est humain, mais il sait une chose : ce qu'il fait est bien. Il protège. Il ne sait pas non plus très bien ce qu'il protège... Un mode de vie ? Une idéologie plus grande que lui ? Sa famille ? Le compte en banque d'une élite ? Dieu ? Le cul de son capitaine ? Peu importe. Il protège quelque chose. Ça il le sait. Et protéger, c'est bien. Sûr et certain.

Puis, bon... Les hélices, le moteur, ça bourdonne, ça tremble, on débarque, il fait chaud, moite, les bonbons collent, les ordres claquent, comme à l'entrainement, le coeur bat, le coups de feu retentissent, les balles fusent, la vue se trouble, la tête d'un camarade éclate, pas comme à l'entrainement, le sang gicle, une grenade emporte les deux meilleurs tireur qui faisaient la fierté du sergent-instructeur, on s'agrippe à son arme, on serre les dents quand un éclat se loge dans la cuisse, on se jette à terre, on se pisse dessus, ça bourdonne, les ordres se mélangent, un gradé donne un coup de pied dans les côtes, ordonne de se relever, se prend une balle, hurle, en prend une autre, on hurle, on ferme les yeux, on pleure, on prie, on s'oublie.

Le soldat Jerry Connelly, dit Jericho, seul survivant de son escouade, a dix-neuf ans quand il reçoit quelques médailles sous le regard de ses parents, dont la Purple Heart pour sa blessure à la cuisse. Il les portera comme on porte un fardeau. Celui de la honte.

Ce texte vaut une bière !

L'idée fait son chemin. Et si la musaraigne n'était PAS l'intrus ? Et si c'était un leurre, une diversion, un malentendu, une coïncidence ? Que le véritable intrus était toujours dans le coin ?

Rien à faire. Il faut qu'il en ait le coeur net ou ça continuera de tourner dans sa tête jusqu'à lui sortir par les oreilles ou tout autre orifice... Faut dire que les effets du stress sur le système digestif sont encore pires que ceux de cette eau dégueulasse qu'il récupère. Quoiqu'il en soit, il se redresse, armé de son ridicule bâton et, en toute discrétion, en prenant toutes les mesures de sécurité nécessaires, il se dirige vers l'entrée de la grotte.

Dehors, il fait froid. Des milliers d'oiseaux ne s'envolent peut-être pas. Mais des flocons, oui. On peut même parler de blizzard tant ça siffle et souffle, tant il est difficile de voir quoi que ce soit à travers les flocons qui dansent, emportés par un vent violent et sans doute mal luné. C'est d'autant plus difficile de voir quand on laisse à peine dépasser un oeil de sa grotte, une fraction de seconde, répétant l'opération autant de fois que nécessaire pour avoir jeté le dit oeil partout... Puis l'oeil jeté se fige ! Les doutes se confirment : il y a du monde.

Deux silhouettes. Relativement éloignées mais trop proches à son goût. Surtout quand on a vu personne dans le coin depuis... Depuis quand ?... Au moins des mois ! Et se pointer ici en plein blizzard... Ils veulent quoi ? Ils lui veulent quoi ?!

La panique retombe un tantinet quand la musaraigne grimpe sur son épaule et fourre son petit museau dans le creux de son oreille, comme si elle pouvait passer pour une fourmilière. Ça le chatouille et, connement, ça le détend... Il a peut-être bien fait de ne pas la buter. ou le buter ? Faudra prendre un moment pour déterminer si c'est Madame Musa ou Monsieur Raigne. Merci pour le semblant de lucidité retrouvée, en tous cas.

Retour aux intrus. Il les observe autant que possible. La silhouette au sud-ouest lui parait menue, petite... Il devrait pourvoir gérer, en cas d'attaque. Celle du sud-est, c'est une autre affaire... Plus costaud, à priori. Difficile de vraiment juger avec aussi peu de visibilité... Bordel, il manque de données. Et avec le blizzard, la neige, il n'est plus tout à fait sûr de maîtriser le terrain... Retourner en lieu sûr. Connu. C'est le mieux, pour le moment. Et rebrousser chemin tout aussi discrètement !

Ploc, ploc. Son bon vieux récupérateur d'eau. Connu. Ça le rassure. Ploc, ploc. Se concentrer dessus, se calmer. Réfléchir. Ploc, ploc. Un vague espoir subsiste. Celui que ces deux-là ne soient pas venus là pour lui. Ou pour ses maigres possessions... Trop vague, l'espoir. Ploc, ploc. Et s'ils n'étaient pas que deux ? S'ils encerclaient la grotte et qu'il ne les avait pas repéré ? Ou mal. Ploc, ploc. Il va devoir sortir et les tuer. Pas le choix. Si ? Ploc, ploc. La musaraigne joue avec ses lacets, entre ses pieds. L'insouciance. Quelle chance. Jericho se demande si, lui aussi, un jour, il pourra à nouveau retrouver cette... Krrrsshhhhhhhh

Sa radio. Bordel de merde ! Sa radio reçoit une communication entrante ! Non, non, non, bordel, non, arrête connasse de radio de merde, arrête ! Le bâton s'élève déjà, prêt à fracasser l'appareil, quand la friture laisse la place à une voix... féminine. Plutôt douce. La silhouette menue ? Oui, les mots le confirment... Elle se dit perdue, sans souvenir, sans savoir où elle est, qu'elle s'appelle Gaia et veut savoir si... si ses intentions, à lui, sont malveillantes ?

Il reste là, comme un con, presque en panique, devant sa radio. Elle l'a vu. Putain. Il s'est rouillé à rester trop longtemps dans cette foutue grotte humide... Perdu de son efficacité. Et elle l'a vu ! Chier. Faire le mort ? C'est une solution... Et la radio qui poursuit sa friture comme pour le pousser à y mettre fin. Merde. Clic.

- Je... Je veux de mal à personne, mais... Je crois que je vous ai vu, tout à l'heure. Il se remet à neiger et je ne vois plus rien. C'est peut-être aussi bien. Je... Bon vent.

Clic. Mais qu'est-ce que c'est que cette réponse de merde ?! Et ce ton hésitant ? Pas comme ça qu'il va la faire fuir ! Et maintenant qu'elle est sûre que la grotte est habitée, elle va sans doute... Merde, elle répond. Elle a pas l'air méchante... Elle le met en garde sur le froid, sur le fait d'être seul, qu'elle a peur pour lui, que plus on est de fou, qu'ils ont formé un groupe à trois lieues d'ici... Hum. Peut-être un piège. Après une brève hésitation, il se redresse et retourne vers l'entrée de la grotte. En rampant, bâton au poing. Coup d'oeil à l'extérieur... En effet, les silhouettes se sont rassemblées. Hum. Clic.

- Je connais la solitude. Il... Il ne faut pas avoir peur pour moi... Je ne compte pas. Et... Et quand on est plus nombreux... On... On a juste plus à perdre.

Toujours hésitant mais la voix lui a paru un peu plus sûre d'elle. Faut qu'il fasse gaffe... Il y prend goût. Communiquer. Encore un peu et il commençait à se confier. Il a vraiment rouillé. Peut-être la voix de cette jeune femme qui lui rappelle... Avant.

Quoiqu'il en soit, la friture s'arrête et les deux silhouettes ne tardent pas à disparaître sous le manteau blanc. Jericho reste là, tremblant de froid mais fidèle au poste, à scruter l'horizon. Pendant près de quatre heures. Jusqu'à ce que la musaraigne se mette à couiner comme pour se plaindre. L'homme hoche la tête, comme pour concéder à l'animal qu'il a peut-être raison, qu'il s'en est fait pour rien et que les intrus sont effectivement partis pour de bon.

Bien.

Dès qu'il est de retour dans la grotte, sous les opales apaisées de la musaraigne, Jericho rassemble ses affaires. Qu'importe les intentions de cette Gaia et des ses compagnons, l'endroit est connu. Terminé. Il faut disparaître à nouveau. Plus qu'à espérer que le blizzard se sera calmé, demain.

Les années ont passé. Le jeune soldat Jerry Connelly est devenu le capitaine Jerry Connelly. Et il n'y a bien que sa femme pour l'appeler encore ainsi... Car, pour le reste du monde, alliés comme ennemis, il est le Capitaine Jericho.

Ce grade n'a cependant de valeur que pour ce qu'il reste de l'administration militaire. Ce qu'il en reste, oui, car le monde tel que le jeune Jerry a pu le connaître n'existe plus... Il n'y a plus que conflits, armés ou non. Partout. Sur toute la surface de la planète. Cette troisième ou quatrième - personne n'a jamais réussi à confirmer et plus personne ne se pose, aujourd'hui, la question - guerre mondiale a dégénéré en une multitudes d'affrontements, à petite ou grande échelle, impliquant toutes les armées, groupes paramilitaires ou rebelles, factions, cartels du monde. Ethnies, religions, rapport de force entre les classes sociales... Tout avait été bon pour légitimer l'entrée en guerre, de gré ou de force, du moindre petit pays du globe. La guerre totale. Entre pays voisins, comme entre voisins, tout court.

Black-out, guerres civiles, génocides successifs n'empêchèrent en rien l'appel aux armes de chaque gouvernement diffusant leur propagande inlassablement. La diffusant d'ailleurs avec les moyens du bord... Après dix années consécutives de cet interminable carnage, les moyens de communication furent revus à la baisse. Ou à l'ancienne, c'est selon. Il n'y eut bientôt plus de pays, seulement des "camps". Le statut de "civil" lui-même devint bien vite obsolète. Tout individu répertorié était soit soldat, soit déserteur. Ou, selon le point de vue des uns et des autres, soit rebelle, soit terroriste... Exception faîte des enfants en bas-âge et des femmes enceintes - et ce, uniquement dans quelques "camps" -, étant parqués dans des bunkers sécurisés car... Oui... Sans surprise, la population mondiale avait chuté de façon drastique. Et il fallait bien élever la chair à canon des décennies à venir.

Alors on se retrouvait capitaine sans forcer. On se voyait affubler d'une batterie de médailles à titre symbolique - car on ne s'emmerdait plus à les fabriquer. On devenait un héros de la Nation, du "camps", deux fois par semaine... Pour la seule raison qu'on tenait une arme et qu'on respirait encore. Comme le capitaine Jericho.

Il avait sa petite réputation. Celle de survivre à tout. A l'image de sa toute première mission, les suivantes ne firent que le confirmer. Peu importe l'endroit, le moment, le contexte, il revenait toujours. Et il revenait seul. C'est sans doute ce qui fit de lui un capitaine sans escouade. Rien à voir avec les effectifs qui s'amenuisaient comme peau de chagrin, personne ne voulait partir en mission avec Jericho. C'était l'assurance de ne jamais revenir. D'entendre ses trompettes. Comme on disait. Alors, on l'envoyait seul.

Comme cette fois-là... La mission dont il ne revint pas.

Comme une invitation à mettre les bouts - une activité somme toute agréable quand c'est bien fait -, le blizzard s'en était allé, au petit matin, quand Jericho sortit de sa grotte. Après avoir pris toutes les mesures de sécurité nécessaires avant, pour s'assurer que personne ne traine dans les parages, bien entendu. Et l'horizon était, comme le ciel, dégagé. Même si l'immense manteau blanc qui s'étendait à perte du vue avait de quoi brûler la rétine de ses yeux fatigués.

Nous y voilà, il est temps. Temps de quitter, baluchon sur le dos, ce doux cocon sombre, humide, puant et parfaitement anxiogène auquel le petit soldat de plomb s'était attaché au fil des... mois ? Années ? Il y avait ses habitudes, son petit confort, son petit train-train, son petit coin à caca, mais toutes les bonnes choses ont une fin, à peu près aussi sûrement que les mauvaises... Il est venu le temps de quitter sa planque ! Pour s'en trouver une autre. Et vite.

Après un tour de cet horizon qui pique les yeux mais dégagé, l'homme jette son dévolu sur une forêt au Sud. C'est bien, une forêt. Pour la cueillette des champignons, oui, mais aussi pour s'y cacher. Ce qui est à double tranchant, bien entendu, puisque celui qui y entre n'a pas forcément idée de ce qui s'y cache déjà... Perspective qui ne manque pas de provoquer quelques sueurs froides au paranoïaque. Evidemment. Mais il faut bien prendre des risques, de temps à autre, pour s'assurer une sécurité toute relative. Non ?

Les risques, toutefois, Jericho les aime mesurés. C'est donc une sorte de limace discrète, rampant quasiment dans la poudreuse, qui trace son sillon - le moins profond possible pour pas laisser de traces - en direction de la forêt. Musa - car oui, c'est une madame -, droit devant, joue les éclaireuses, filant sur la neige comme un prophète sur les eaux.

Si ramper dans la neige est clairement épuisant et chronophage, ça permet au moins d'être furtif et de pouvoir observer à loisir les environs. Rassurant, ça, pour un Jericho qui commence déjà à regretter sa grotte moisie mais à lui. Il n'en reste pas moins évident, bien qu'il n'ait aucun rendez-vous, qu'il arrivera en retard. Cela dit, faute d'arriver à l'heure, il arrive à l'orée. La cime des arbres a beau être tout aussi couverte de neige que le plancher des vaches, le bois n'en est pas moins sombre... Inquiétant, même. Plein de mystères. Jericho n'aime pas les mystères, pas quand ils peuvent abriter sa mort prochaine, d'autant plus quand elle a deux chances sur trois d'être violente. Cependant, pour couper court à son hésitation nouvelle, Musa tranche et se faufile vers le sous-bois. Elle donne le La et, suiveur dans l'âme, Jericho marche au pas.

Mouvements lents mais précis, glissant de troncs en troncs, les consignes de sécurité sont respectées et l'infiltration réussie. Puis contact ! Une silhouette dans une minuscule clairière ! Approche furtive, silence total, observation. Hum... Jericho en avait déjà aperçu quelques-uns avant de se terrer sans sa grotte - à tout jamais, croyait-il. Un zombi, comme certains les appellent. Pas de ceux qui mangent les cervelles, plutôt de ceux qui n'en ont plus. Sexe masculin qu'on reconnait à la barbe, bras ballant, bave gelée aux lèvres, une certaine bedaine et le regard ahuri typique... Pas de danger immédiat, à priori, donc, mais deux sécurités valant mieux qu'une, Jericho laisse l'homme à sa contemplation interminable d'un rocher pour poursuivre son infiltration et reconnaissance de terrain. Direction le Sud. Encore.

Le coeur de la forêt est bien plus exigüe. L'étau se resserre, comme l'espace entre les arbres. Entre ça et la neige, le déplacement devient plus compliqué. Et si on y ajoute la fatigue qui se fait ressentir, la discrétion finit par en pâtir. Le soldat continue de jeter des coups d'oeil nerveux dans toutes les directions mais ne rampe plus, forcé à de grandes enjambées pour minimiser l'effort de s'arracher à la neige à chaque pas. Ça devient compliqué et la lumière, se faisant de plus en plus rare, lui laisse supposer que la nuit approche... Il va bien finir par falloir se trouver une planque adéquate...

Au bout d'un moment, les arbres se resserrent tellement que la neige au sol se fait plus éparse, reposant plutôt sur la couche que leur offre les branches entremêlées. Jericho, rendu moins alerte par la fatigue, observe cette voute opaque quand son pied rencontre un obstacle ! Il trébuche puis chute pour se retrouvez nez à nez avec le dit obstacle... Un cadavre.

Petit cri tirant plus que légèrement sur les aigües tandis que Jericho, stupéfait, s'écarte vivement pour se retrouver sur le cul, à reculer nerveusement... Jusqu'à atteindre une distance qu'il juge raisonnable. Coups d'oeil frénétiques et désynchronisés offerts à tous les points cardinaux existants, avant que son regard hébété ne se fixent sur le cadavre sans plus pouvoir s'en détacher, tandis qu'il tente péniblement de retrouver son souffle... Et de réaliser que, finalement, il préférait largement tomber sur du mort que du vivant. C'est tout de même moins dangereux. Et plus reposant pour les nerfs. Il finit donc par se calmer. Un peu. C'est que ça l'angoisse d'être calme. Quand il est calme, il est moins sur le qui-vive, et c'est angoissant de ne pas l'être ! De l'être, aussi, mais c'est pas pareil. N'empêche qu'il se calme. Assez, en tous cas, pour revenir vers l'obstacle et l'observer...

Homme. La trentaine. Noir, type africain, tenue folklorique pas du tout adaptée à un hiver aussi froid. La cause du décès doit sans doute se situer par là. Et en parlant du décès... C'est frais. En fait, c'est même froid. Le corps, hein. Très froid. Limite congelé. Comme... comme au congélo. Parce que oui, les trois conserves de bolognaise qui trainent dans son sac ne suffisent pas à lui faire perdre de vue l'essentiel. Le gibier est affreusement rare, ces temps-ci... Alors quand on tombe sur un bon gigot au congélo...

N'empêche. Il soupire. Ça lui plait pas. Ce serait pas la première fois, mais ça lui plait pas quand même. Pas le goût, hein. Ça, ça va. Peut-être... Peut-être que la bolognaise pourrait suffire ? Au moins un temps ? Non ? Il soupire.

Musa soupire nettement moins, elle. Le petit mammifère - soi-disant insectivore - fait le tour du gigot, renifle de son petit museau fin, inspecte puis, finalement, se met à boulotter le lobe de l'oreille. Un bel appétit.

Jericho hoche la tête. Elle a raison. C'est pas un temps à jouer la fine bouche. Faut survivre. Puis il se réconforte en se disant que ce n'est pas lui qui l'a tué, ce pauvre mec. En se disant que jamais, ô grand jamais, il ne tuerait un de ses semblables pour bouffer. JAMAIS ! Même si bon... Ce mec lui est pas si semblable que ça, au fond, si ? Si ? Même, ça reste un animal au bout du compte. Non ? Les animaux sont aussi ses semblables ? Bon. Merde. Faut survivre.

Plutôt que de tourner autour du pot, va falloir casser les os aux entournures pour tailler dans le gras. Ben ouais, les lobes d'oreilles, ça nourrit pas son homme. Faut trouver l'outil et... Merde ! Il lui semble avoir entendu un pas ! Il relève la tête, tend l'oreille, scrute le sombre sous-bois... Rien. Coup d'oeil pour Musa : elle s'en branle, elle bouffe. Bon, il a dû rêver. Il est trop nerveux, aussi. Même pour lui. Quoiqu'il en soit, il repère le caillou qui va bien. Assez épais, assez tranchant et à portée de main, que demande le peuple ? Il s'en munit, dénude une jambe, prend une grande inspiration et...

Une pression sur son épaule ! Réflexe ! Il pivote et BAM ! Le tranchant de son caillou frappe directement l'arcade de l'homme qui se penchait sur lui. Sans prévenir. Erreur funeste. Bruit d'os broyé typique. L'inconnu tombe à terre, boîte crânienne très anormalement déformée et grande ouverte, pissant le sang en petits gisements réguliers.

Et merde. Le voilà face à deux gigots. Pas de doute, pour le bien de l'humanité et pour le bien de son humanité à lui, il n'aurait pas dû quitter sa grotte.