À l'Ombre du désert.

par Sachy

dernière modification de Sachy à 25/12 04:34
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Sachy

À l'Ombre du désert.


La forêt de nuit c'est un petit bout d'enfer pour qui souhaite se déplacer discrètement... surtout lorsque les vents hurlant font bruire les feuillages, sans pour autant couvrir les craquements du tonnerre des pas de l'imprudent qui brise les branches mortes et piétine les feuilles.

Le sourire monte aux lèvres de Sachy.

Adossé à l'arbre, il entends le punk qui respire lourdement, son souffle muselé par un imposant masque à gaz. Tssss... aucune finesse. Grognant, le lourdaud pattasse un peu plus à sa droite.

Sachy inspire silencieusement alors que la brute le dépasse, esquivant au passage l'une des fosses qu'il avait creusé et soigneusement garnie de pieux. Hmmm... L'autre ahane comme un veau, fatigué de cavaler avec ses potes sous les frondaisons à une heure où ils sont habitués à boire en douce compagnie.

Levant les yeux au ciel, Sachy prit une nouvelle inspiration : il allait falloir aider cet imbécile.

Et un pas sur la gauche...

*Crac*

Le bruit de branche brisé se propage, plus fort que le vent et le froufroutement des ramures.

Là, maintenant s'immobiliser et faire croire que j'ai fait une connerie.

Donner un tout petit peu de temps, juste un instant, le temps que le gros lourdaud comprenne et se retourne ; le temps de simuler l'hésitation de la proie, figée par la terreur à l'idée qu'elle vient d'alerter le sommet de la chaîne alimentaire.

Aller !!

Faisant volte-face, Sachy s'élança...

                                                           ... sur quelques pas seulement.

Avant que Grosse-brute-au-masque ne comprenne pourquoi le mec qu'il poursuivait depuis le début de la nuit ralentissait, il s'était embronché dans la fosse couverte de feuilles.

Pas de bobos... jusqu'à ce que la botte de Sachy le cueille au creux de l'estomac tandis qu'il se relevait, chassant tout l'air de ses poumons. Plié en deux, Grosse-brute-au-masque cherche péniblement à reprendre sa respiration.

« ... tu comprends, ça marche aussi avec les chevaux. C'est que les chevaux... » Un autre coup lui démolit l'abdomen. « ...ça gonfle le ventre... » Un troisième, le punk commence à paniquer, manquant d'oxygène. « ... quand tu mets... la selle... »

Les mains en appui sur ses genoux, Sachy reprend son souffle en faisant un clin d'œil à son potentiellement futur tortionnaire. « ... Encore que ça risque d'être compliqué. Rapport au fait que je t'ai collé une branlée et tout, tu vois ce que je veux dire. » D'un signe de la main, il lui fait signe de ne pas bouger.

En deux enjambées, le jeune homme - d'apparence du moins - revint auprès de l'homme qui commençait à peine à récupérer et lui flanqua un solide coup de pied dans le foie. Le punk, submergé par les toxines libérées par le coup, s'effondra sr le tapis de feuilles, complètement groggy. « Non, non, non... j'ai besoin de toi tu vois ? Toi et moi on va faire équipe. »

Arrachant le masque sans ménagement, il attrape sa victime par les pieds et commence à le tirer en direction de l'orée de l'immense forêt qui l'avait abrité depuis qu'il était venu sur cette Ombre.
Sachy lui adresse un sourire d'encouragement. « Bien sûr, pas une équipe comme dans l'équipe de Starsky et Hutch, Batman et Robin, ou Spirou et Fantasio... non... » La jambe de l'homme retombe mollement, tandis que Sachy précise sa pensée à grands renforts de gestes. « Plutôt du genre Bonnie & Clyde, sauf que Bonnie serait particulièrement laide et stupide, et que Clyde s'en sortirait à la fin. Tu vois ce que je veux dire ? » Laissant tomber l'autre jambe, Sachy bondit sur Grosse-brute-au-masque et lui martèle à nouveau le foie du pied jusqu'à ce que le craquement écœurant d'une côte brisée l'arrête.

Sourire entendu.

« ... je sens que tu vois ce que je veux dire. »





Pierce, connu maintenant sous le nom de "Killroy", ouvrit lentement les yeux sur une aube naissante. Killroy était beaucoup mieux, ça lui avait donné beaucoup plus d'assurance pour ses premiers raids.

Franchement, vous fileriez un PAMAC à Pierce l'ancien agent de sécurité ? Alors que Killroy... Killroy tu l'intègre dans la bande, tu lui donne le droit de passer dans les dix premiers sur les filles et tu lui file, son putain de PAMAC.

Une vague envie de vomir l'envahit peu à peu.

Il sent les liens jouer autour de ses poignets de ses chevilles, encore que ces derniers aient été conçu avec un brin de cordes qui pourrait lui permettre de faire de petits pas.
Le vent décoiffe constamment la crête rocheuse sur laquelle il se trouve, propulsant des fragments de roches - comme une volée de grenaille - dans le canyon juste derrière lui.

Un mince pont de cordes brinquebale au gré des déferlantes.

La voix légèrement traînante du mec qu'ils étaient censés virer du coin lui fait ramener son regard de l'autre côté. « ... ouais, c'est là-bas qu'on va toi et moi. » Sourire moqueur. « En équipe. »

Bien à l'abri derrière son rocher, l'homme est accroupi sur ses talons, son manteau tombant en corolle autour de lui. Il maintient d'une main le feutre mou sur sa tête et de l'autre il enveloppe amoureusement une cigarette sur laquelle il tire avec le même que s'il buvait le nectar des dieux.

Rire sec. « J'aurais pu partir hier, tu vois. Passer le pont, tout couper, et en voiture Simone ! » Courte pause, le temps d'exhaler une nouvelle bouffée de fumée qui est immédiatement dissipée par les rafales. Le sourire en coin de Sachy ne disparaît pas lorsqu'il cesse de suivre les volutes dansant dans les airs pour revenir à son prisonnier. « Sauf que ça n'aurait pas été raisonnablement pour deux raisons... » Dressant l'index, il précise. « Primo, tante Flora m'a balancée ici pour que je devienne un peu plus raisonnable... or te laisser pourrir dans la forêt n'aurait pas été franchement sympa : tu te serais fait bouffer. Du coup tu vois, je vais attendre tes petits copains et je vais leur faire un merveilleux discours sur la valeur de la vie. Après quoi nous passerons le pont tous les deux, et je te libérerais pour que tu fasse le chemin en sens inverse pendant que je couperais les cordes. Personne ne crève, je suis raisonnable, et peut-être que je pourrais foutre le camp d'ici. »

Killroy s'agite un peu à la vue de la ligne de ligne de corde ballottée par les vents.

Haussement d'épaules. « Ouais, ben t'aura qu'à regarder où tu fous les pieds, je vais pas tout faire tout seul. » Léger signe de tête. « Promis, si tu tombes, je te retiens pas, comme ça ça ira vite. »

Le vent continue de battre la crête.

Après avoir regardé une énième fois par-dessus le rocher, Sachy se rassied en soupirant. « Bon, ça devrait plus tarder. De toute façon ils vont ratisser toute la forêt et finir par te voir, "partenaire"... »

Large sourire, alors qu'il tire une autre clope du paquet de Winfield. Après un regard au punk bâillonne, il secoue la tête. « Hon-hon, mes clopes, va te faire foutre. »

Le briquet craque sans que la flamme ne vienne. Jurant, Sachy secoue le Bic avant de tenter à nouveau sa chance. Craquement, flamme, soupir de satisfaction.

Le silence s'étire à mesure que la cigarette se consume.

Claquement de langue désapprobateur. Sachy secoue lentement la tête avant de sourire au punk par-delà la fumée ; à cet instant, il aurait fallut être Evelynne pour dire combien il était triste. Chose que Killroy n'était pas. « Sauf que rien n'a changé, je suis resté pour l'extatique frisson de l'adrénaline... »

Court signe d'assentiment avant de sortir une autre cigarette.

« Allez va, je te raconte le début. Et puis ça fera passer le temps. » Le regard du jeune homme se perds à nouveau dans le désert. « Jarvis, ça a commencé avec Jarvis... imagine-toi Manhattan, sur l'Ombre-terre. Dans les années 80, où un truc comme ça... »


 

Sachy

À l'Ombre du désert.




Je suis sur le toit de l'Havemeyer Hall, dans la prestigieuse université de Columbia. Le vent cinglant de novembre m'arrache la moindre volute de fumée que j'exhale. Mon attention est tournée vers un imbécile qui est en équilibre sur le rebord du toit, difficile de dire s'il joue à se faire peur ou s'il envisage sérieusement de sauter. La capuche de sa veste Woolrich bat la mesure de son indécision.

De mon côté, je n'aimerais pas qu'il saute. D'abord parce qu'on n'est pas censés pouvoir monter ici et qu'il va me faire griller, ensuite parce que le cours d'histoire et civilisation est loin d'être terminé et que je n'ai pas envie de devoir évacuer les lieux.

« Hey, le dépressif ! » Pas de réaction. « Saute pas, la vie est belle. Pour les filles ça s'arrange toujours. »

Les mains bien enfoncées dans les poches de sa veste, il se tourne à moitié et m'adresse un regard à la limite de la déception. « J'ai l'air d'être dépressif ? » Haussement d'épaules de sa part. 
« Tu m'as l'air vachement au bord. Pour un mec qui voudrait pas sauter, s'entend. »

Il descend vers un sol plus sûr. « En fait j'aimerai bien faire la partie chute, ça doit être sacrément grisant... c'est la partie où je m'écrase en bas qui m'intéresse moins. J'étais en train de voir à essayer de dissocier les deux. »

Je lève exagérément les yeux tout en soufflant un bon coup. « Ils appellent ça du saut à l'élastique. »

« Ouais, mais tu risques pas de t'écraser au sol. »

« Clairement pas non. »

« Du coup c'est moins grisant. »

« C'est l'évidence même. » dis-je en sortant une autre Winfield.

« Ok. » murmure-t-il en haussant les épaules.

Il s'affaisse à côté de moi et prend d'autorité la cigarette à peine allumée pour la ficher entre ses lèvres. J'en allume une autre. Bien obligé.
Je sais qu'apparemment on peut pas dissocier chute et réception, qu'il me dit. Je ne le lui fais pas dire. Nous passons les trois heures suivantes à discuter de la manière la plus simple qu'il y ait de ressentir le frisson d'une chute libre sans avoir à en supporter les conséquences. Le tout est d'avoir vraiment l'impression que l'on va y passer jusqu'au dernier moment. Les mégots s'entassent entre nous sans que la solution ne vienne.

« Je crois pas que c'est pour tout de suite. »

Je brise en deux la dernière cigarette et lui file la moitié avec le filtre. « Ouais, coincé. Tiens, faut prendre soin de ses poumons. »

Il allume consciencieusement son tronçon avant de l'appliquer contre le mien pour démarrer l'ignition. « Bien dit. Moi c'est Jarvis. »

« Sachy. »

« Nom de merde. »

« Conneries. »

Il peine à garder son sérieux et tousse un bon paquet de fumée, je ne peux m'empêcher de l'accompagner. « T'as raison, ça te va pas trop mal. »

« Je te le fais pas dire. » Que je lui réponds.

La sonnerie retentit. Nous nous levons de concert et je m’époussette. « Demain et après-demain j'ai des dîners auxquels je suis censé assister. On dit samedi à la même heure ? »

« I'm in. De toute façon, qui ça intéresse de voir l'équipe jouer les play-off de l'état? »

Je lui adresse un sourire moqueur alors que l'échelle de sécurité grince sous mon poids. « Alors à Samedi. »





Saraccelni est assis devant nous, énorme bonhomme à la lèvre inférieure pendante, comme une sorte de gros boule-dogue qui grogne son désintérêt devant ce que lui a apporté son maître. Depuis deux bonnes heures, nous discutons autour d'un (de plusieurs) verre d'alcool de marque. Wild Turkey, Cutty Sark, Jim Beam... l'alcool coule à flot.
Nous accompagnons aimablement le rire gras de Saraccelni, Jarvis en profite pour me glisser un regard éloquent. Mais qu'est-ce qu'on fout là ?

Il a raison, de poser la question. Parce que nous consommons beaucoup, il nous a reçus. Mais Saraccelni nous balade en essayant de nous fourguer de l'alcool contrefait pour de la consommation personnelle, il ne voit que des gosses de riche qui font semblant de vouloir entrer en affaire avec un baron du crime pour se donner de l'importance. Il a tort et il a raison, nous sommes simplement venus pour le frisson.

Il raconte une histoire comme quoi il aurait fait le Viêt-Nam, que c'est qu'en grand héros qu'il s'est fait la double cicatrice qui lui court le long de la joue : il aurait affronté trois Viets pour permettre aux brancardiers héliportés d'embarquer ses derniers camarades.

« ... m'ont fait prisonnier... m'ont envoyé à Cao Bang ces stronzatti m'ont coincé trois ans avant que les camarades me libèrent et... »

Mon rire éclate dans la pièce, un rire haut et forcé qui a le mérité d'interrompre la logorrhée de cet homme probablement atteint d'obésité morbide, il me donne également le droit au silence et à l'attention des hommes dans la pièce. J'allume une nouvelle cigarette dont je tire une longue bouffée, par-delà la braise je vois Saraccelni prêt à exploser. C'est qu'en bon patron, il n'aime pas être interrompu.
« Cao Bang, c'est un camp qu'ils ont utilisé pour les Français, mais je t'en veux pas, t'as du le lire dans un livre et tu t'es dit que c'était un tel effort que personne arriverait à reproduire l'exploit que ça a été... en conséquence tu pouvais utiliser le nom à ta guise. » Le brouillard que je souffle s'étire paresseusement entre nous. « Moi, on m'a dit qu'un russe t'avait cassé la gueule avec un tesson de bouteille, et je crois pas non plus que t'es fait l'armée parce que la seule chose plus grosse que toi c'est toi demain. »
J'écrase avec une énergie mesurée la cigarette à peine entamée. « Alors si t'arrêtais de nous raconter des craques et que tu nous disais comment et combien on peut vraiment se faire de fric en dealant de l'alcool frelaté à tout un campus de riches fêtards. »

Et il a rit.

Bordel heureusement qu'il a ri, parce que j'ai vu les frères Carizzo se mettre entre nous et la sortie, j'ai vu Larry "deux-sourires" plonger la main à l'intérieur de sa veste...
J'adresse un regard victorieux à un Jarvis qui doit suer au moins autant que moi. C'est pas passé loin, mais les arcs électriques qui fouettent nos corps et nous font sentir vivant... oui ça valait le coup. Cet instant où nous avons dansé sur le fil de la lame a été plus intense que les dix dernières années de ma vie. J'ai su que j'étais accroc à ça... un coup d'œil en direction de Jarvis m'a fait savoir qu'il était dans le même état d'esprit.

Le reste de la soirée se passe mieux, il nous montre comment faire livrer de la marchandise, comment passer l'argent... le modus operandi que nous avons besoin de respecter afin que tout se passe bien. Il nous apprend même à tirer avec une Kalachnikov.

« Alors bande de petits cons, vous avez déjà tiré ? »

Non, qu'on lui dit. Il cale amoureusement la crosse dans les replis de son énorme ventre avant de viser consciencieusement ces "che catzo de Russes" représentés par des bouteilles de Lagavulin. L'aboiement rageur de l'arme nous fait sursauter, cette langue de feu qui déchire l'espace pour cracher la mort est véritablement fascinante et nous sommes comme des papillons devant une flamme.

« À votre tour, mais des petites rafales sinon vous allez en foutre partout. Et faites gaffe, quand on a commencé à tiré, on arrive plus à s'arrêter. »

Il avait raison, dès qu'on a pressé la détente, l'arme semble prendre vie et tressaute de plus en plus violemment dans nos mains jusqu'à avoir recouvert la pièce de sa cargaison de mort. L'expérience me laisse tremblant, quasiment vidé de mon énergie. Je suis partagé entre l'envie de recommencer et celle de ne plus jamais faire de tentative de peur que le monstre d'acier ne se libère de mon emprise pour venir me tuer.

Ça a le mérite de les faire rire, et c'est à grand renfort de claques dans le dos qu'ils nous ramènent à la table. Ils veulent nous faire participer à la réception d'une cargaison de marchandises dans deux jours, ça sera notre premier chargement, il nous faudra amener trente mille dollars.

Jarvis donne notre assentiment et je confirme d'un signe de tête.

Game on.



La transaction se fait dans sur les quais de New-York Harbor, je suis étonné de les voir sortir en plein jour la marchandise, au vu et au su de tout un chacun. Nous essayons les échantillons et le transfert se fait, nous sommes censés chercher la marchandise selon la demande dans un entrepôt sur la 68[sup]th[/sup] East. Il y en pour douze milles bouteilles.
Nous marchons, côtes à côtes, mains dans les poches. La fumée pensive de nos cigarettes s'étire langoureusement derrière nous tant notre allure est lente, petit fil blanchâtre nous reliant à l'échange gris que nous venons de conclure.

« Sachy ? »

« Hmmm ? »

« Tu as conscience qu'ils vont nous refiler de quoi brûler les yeux de tous les étudiants du campus. Plusieurs fois. »

Léger coup d'œil dans sa direction. « Hon-hon. Je suis d'accord. »

« Qu'ils vont nous refiler de la camelote et que nos trente mille dollars sont partis en fumée. »

« Je te le fais pas dire. »

Il allonge le pas, mais sur une foulée seulement. Comme s'il voulait donner un coup de pied à quelque chose d'invisible. « Alors on se laisse juste rouler ? On les laisse nous donner de la marchandise au rabais ? »

Sourire. « C'est pour ça que je les ai payés avec de la fausse monnaie. »

Silence. Autour de nous, le port s'éveille lentement. Il est cinq heure du matin et les dockers commencent à prendre du service.

« Moi je crois que ça s'épelle comme P-R-O-B-L-Ê-M-E ce que tu viens de faire. »

Nouveau sourire. « Et c'est pour ça qu'on va aller parler à Kolyakov. »

« Bordel de merde. »

« Exactement »



« Salut Jarvis. »

« Salut Sachy. »

Il ouvre l'étui en argent et sort de délicates cigarettes faites mains. Il en allume une avant de me l'offrir. « Merci. » C'est un vrai délice, un met délicat que seuls les nantis peuvent s'offrir. Il a quarante-huit ans, CEO et Compagny Owner de Lehrer Associate, 124 milliards de chiffre d'affaire annuel. Lui-même pèse quasiment une centaine de millions de dollars. Il a une femme qui a la moitié de son âge, belle à tomber.

« Elle te trompe ? »

Signe négatif de la tête. « Je le saurais. » Nous continuons de fumer, moi accoudé à la rambarde, lui adossé au mur... du haut de l'étage quarante-sept, New-York s'offre à nous.

« Des enfants ? »

Même signe. « Non » Il expulse calmement la fumée. « Je n'avais pas fumé en vingt-cinq ans. T'es vraiment un emmerdeur. »

Je donne une légère pichenette à l'avant de mon chapeau pour toute réponse. « Shì de, xiãnsheng. Mais je te ferais dire que tu te balades avec un étui à cigarettes. »

« Va te faire foutre. Alors comme ça tu parles chinois ? »

Je lui souris. « Ouais, une amie m'a demandé d'apprendre d'autres langues, alors j'ai pris chinois et mongol. »

Sa cigarette s'est éteinte et le briquet a des ratés, j'en exhume un de ma poche intérieure. « Merci. Pourquoi ces deux-là ? »

« Elle ne parle aucune des deux, alors ça l'emmerde. »

Et nous rions.

Il ne reprend la parole que lorsque le calme est enfin revenu. « Alors, t'étais passé où ces vingt-cinq dernières années ? »

« Ça et là, je vadrouillais. »

« Conneries. Je t'ai cherché... et je t'ai fait chercher. J'ai suffisamment d'argent pour retrouver n'importe qui sur cette planète. Sauf toi. »

Je hausse les épaules et enfonce un peu plus mon chapeau dont le bord commence à sérieusement attaquer mon champs de vision. « Je me cache bien. »

Il s'accoude à côté de moi, tout doucement. Jarvis saisit doucement le mégot qui finissait sa combustion entre mes lèvres et le jette. Une chute de quarante-sept étages que nous contemplons, l'agonie de ce minuscule agglomérat de papier et de nicotine ne finit par crier son désespoir en tournoyant. « Et tu n'as pas vieilli. Ou pas trop. »

« Chirurgie esthétique. »

« Et ta sœur. »

Nous continuons de fumer tranquillement, l'agitation routinière des rues de New-York a laissé place à un gigantesque organisme tentaculaire qui étire ses bras d'acier multicolores dans toute la ville : c'est l'heure de la sortie des bureaux.

« Sachy ? »

« Hmm ? »

« Joue quelque chose. »

Je range le filtre presque consumé avec ses confrères dans ma propre boîte et je saisis la guitare qu'il avait disposée à mon intention. « D'accord. »

Cœurs Brisés de F.Tarrega sort en premier, suivi de Greensleeve et de Natalia de Moustaki. Que du classique qui nous berce et nous enveloppe pour figer l'instant unique que nous nous apprêtons à vivre. Ce n'est qu'à la fin de la Valse Venezulienne N°2 qu'il brise le silence. « Tu joues vraiment bien. Produits-toi en spectacle. » Il desserre sa cravate et laisse tomber l'épingle du même nom au sol. « Comment as-tu su qu'il fallait revenir ? »

« Non, et j'ai su. C'est tout. » Raclement de gorge, je chasse la boule qui s'installe insidieusement dans gorge. « Alors je suis venu. »

« D'accord. »

Jarvis s'est retourné, il fait maintenant face à l'intérieur de ce qui doit être sa chambre à coucher. À présent adossé à la rambarde, il contemple le luxe infini qu'il a réussi à acquérir en une existence consacrée à amasser autant de biens que possible.

« Je vais tout te léguer. »

Silence.

« Hmmm. J'en veux pas. »

Il penche la tête sur le côté. « Je m'en doutais, je vais tout filer à des associations. »

Je salue l'initiative de la tête. « Pourquoi maintenant ? »

« Parce qu'on a besoin de monter au sommet pour vraiment tomber, pour ressentir le frisson de faire s'écrouler un château de cartes infini. »

« De quarante-sept étages. » le corrigeais-je.

« D'accord, juste de quarante-sept étages. Mais ça fait beaucoup quand même. »

Je fus obligé de lui concéder.

Il continue de fumer en ma compagnie. Il ouvre la boîte pour en tirer une autre et à l'air légèrement contrarié. « Ah. » Qu'il dit. « J'aurais aimé que ce soit la dernière. »
Je termine la mienne et range le cadavre. « Alors donne m'en une. » Il secoue la tête. « Il en reste trois, c'est toujours pas bon. » Je laisse ma tête reposer sur mes avant-bras, eux-mêmes en appui sur la rambarde. Je sens mon souffle réchauffer mes avant-bras. « Jettes-en une, on fera comme si. »

Le bâtonnet blanc tournoie un instant dans notre champ de vision avant de disparaître. Jarvis fume tranquillement la dernière cigarette de son paquet qui semble se consumer en un éclair, je résiste à l'envie de manipuler ombre pour distordre cette réalité.

La cigarette est finie. Il se laisse tomber en arrière, dans le vide. Sans un cri.

Vraiment une belle chute.