Moby Dick - le sous-marin comptoir

Chapitre débuté par Bahca

Chapitre concerne : lechien, créo, Bahca , Huan, gelatine, chrashlakalach, syrith, Röntgen, jinichihoshino,

L’histoire est faite de recommencements… Ta gueule.

Vivre dans l'ombre d'une meute de corbeaux, c'est s’exposer aux miasmes de corps en décomposition. Le volatile aime la charogne et sait être pragmatique ; il n’est jamais à cours d’idée pour s’en mettre plein la panse. Bahca en avait connu, des oiseaux, du pigeon idiot au geai moqueur, de l’hirondelle libertaire à la pie voleuse. Mais le roi des cieux, ce n’était pas l’aigle impérial, non ; c’était ce foutu corbeau.

Mais l’odeur ne lui plaisait pas. Les perchoirs surpeuplés comme les cadavres n’étaient pas ce à quoi il aspirait. Fidèle à ses compagnons de voyage – Jino et Kiba –, il avait fait route vers le Nord ; s’éloigner un peu. Les affaires n’allaient pas si mal. Ils avaient réuni, finalement, autour d’eux, tout une bande de guenillards, plus prompts à la fuite qu’aux échauffourées. Ils avaient croisé la route de galériens, qui, comme eux, sentaient venir l’hiver, et filaient vers des terres plus propices à leur nichée. Il avait retrouvé l’étonnant roucmout Rontgen, un débrouillard de plus.

Une bande d’incapables, sans doute ; mais quand on part de rien, on peut tout. Ensemble, ils avaient traversé les marais ; ensemble, ils avaient campé sous les arbres géants. Des séquoias, peut-être. Ou des chênes ; le marin n’était pas bien calé en botanique. Ils avaient été rejoints par Chrash et Syrith, un couple aussi mal assorti qu’inséparable ; et par la clique d’un fier noir qui se faisait appeler Créo. Dans ses bagages, une compagne, lui aussi, et quelques esclaves ; mais l’infirme n’avait rien à y redire. Le monde avait changé, et si certains préféraient travailler pour quelques miettes, c’était leur affaire.

Le pasteur était mort. Il avait perdu l’envie de vivre ; on lui avait prodigué des soins, mais, subitement, il s’était révolté pour jeter tout ce qu’on lui donner et s’assurer une sale mort : celle des lâches. C’était peut-être une conséquence de la disparition de ses anciens compagnons de route. Il n’y avait plus qu’Huan, et seul son dieu savait à présent où il se planquait. Le corps avait été laissé dans une futaie, sans autre forme de procès.

Les morts se foutent de ce que pensent les vivants. Ta gueule.

Ils avaient atteint un rivage ; une simple flaque, au début. Mais en le longeant, il avait pu apercevoir, comme délicatement posé sur un haut-fonds, une masse claire. Au début, il avait cru qu’il s’agissait d’une sorte de mirage, d’un reflet sur l’eau paresseuse de ce stupide lac. En s’approchant, il avait senti son cœur s’emballer. Là, il était là. Il grimaça. C’était impossible ; presque trop facile ; il aurait du être sous une quelconque banquise, ou dans une base militaire parfaitement étanche. Il aurait du être sous la surface, au large, voguant fièrement. Il était pourtant là, plagiste indolent profitant d’un bain de soleil prolongé. Il avait rougi par endroits, grignoté par la rouille, là où une brèche racontait son histoire. Le malheureux.

« Moby Dick... » laissa-t-il filer subitement, d’une voix aussi enthousiaste qu’effrayée.

Ce n'est que le cadavre d'une baleine meurtrie... Ta gueule.


Moby Dick, c'était autre chose qu'un nom; autre chose qu'un but. C'était, pour lui, un réconfort, une trace du passé, un semblant d'ordre dans ce chaos. Un sanctuaire réconfortant, où il pourrait puiser un peu de force pour continuer. Moby Dick, c'était, ce serait. Pour lui, pour les autres, la sécurité. Un chez soi, à défaut d'un chez les autres.


Ah, les autres... Quoi les autres ? Ta geule.


Ils n'étaient pas nombreux; et en même temps... Oui, être seul, il avait connu, même au milieu de la multitude. Alors, à présent, ils étaient foule; une masse de petits gens sans grands espoirs, avec comme rêve de survivre un peu mieux demain que la veille. Le plan était tordu; peu d'entre eux pensaient la chose réalisable. Nager jusque là bas ? Avec les sacs ? L'eau n'était pas profonde partout, et il fallait profiter que les températures soient encore clémentes pour ne pas retrouver ses extrémités gelées. Et lui, avec sa patte folle, ne pouvait pas décemment nager un crowl endiablé. Chaque pas serait une épreuve; chaque pas le rapprocherait du sous-marin.


Le mouvement avait été lancé par Chrash. Il se disait le dernier des hommes bleus ; il n'en était pas moins l'un des plus courageux. Il faudrait approfondir cela, un jour, quand ils auraient le temps. Bahca et Syrith traverseraient ensuite, une fois sur que l'on pouvait bricoler une plateforme à proximité de la coque du sous-marin. Viendraient ensuite Créo et les siens... L'homme noir était avisé; et pragmatique.


Drôle d'équipage, hein, Captain ? Ta gueule.


Toujours cette petite voix moqueuse et ironique. Il faudrait un jour qu'il la fasse taire. La solitude l'avait fait naître, la compagnie la ferait peut-être mourir. Mais elle était toujours là, freluquette, indécise, sournoise. Une vraie salope. Sur un récif bétonné, en face, Chrash venait d'émerger. Il disparut un instant dans le ventre de la bête, véritable Jonas moderne, pour en ressortir, si ce n'est plus sage, toujours plus vivant. Il agita les bras : le signal.


"Allez la blonde... On se fout à l'eau."


Elle hocha la tête; ce n'était pas la première fois qu'elle ne lui retournait qu'un sourire narquois. Mais elle avait du caractère, cette brindille de plus, et retroussa son pantalon à mi-cuisse, pour s'avancer sereinement sur les premières langues de sable.


"Ben alors, le marin, on a peur de l'eau ?"


Peur de l'eau, lui qui avait passé un tiers de son existence en deça de la surface ? Il l'aimait simplement mieux séparée de lui par une muraille d'acier. Il ne répondit pas à la provocation, et emboita le pas à la donzelle.


"Je te guide, okey ? Avec ta jambe, ne va pas t'enliser dans la vase.
- Serviable, avec ça !
- Te fais pas d'idée; c'est que c'est toi qui traine le travois. Je voudrais pas faire tout ça pour rien !
- Ca se défend."


Il suivit les directives de la malicieuse, mot pour pot, pied par pied. Lorsqu'il manqua de se retrouver la tête sous la surface, elle était là, pour stabiliser l'assemblage de bois, de cordes et de paquetages, lui laissant les mains libres pour compenser ce que sa jambe ne pouvait lui apporter. La traversée dura longtemps; elle fut éreintante. Mais Bahca traversa, et s'allongea sur le socle maçonné qui avait empalé le titan de fer, lui brisant l'échine d'un coup sec.


"Il va en falloir, des bras, pour le remettre à flot..." c'était Chrash, qui revenait du tour du propriétaire. Il avait l'air convaincu; c'était une bonne chose. Cet îlot n'aurait pas assez de place pour le désespoir. Et dans les tréfonds de la bête, un sinistre appel faisait écho à leurs rêves.


"Biiiiip.... Biiiiip.... Biiiiip... Biiiiip..."

Le départ - Lune 13

Epuisé par sa longue marche dans le désert l'homme avait faim et soif, enfin il voyait le bout de son voyage mais le soulagement avait été de courte durée. Il ne restait presque plus rien du campement, rien d'autre que la trace imputrescible du passage d'un troupeau humain. La zone offrait le spectacle d'une scène de désolation. Sacs en plastique, emballages de pharmacie, canettes vides. La terre calcinée par le soleil semblait raclée, écorchée de trous, éviscérée comme une saucisse pourrie.

Il leva les poings de colère.

Pourquoi, alors qu'il était si près du but, pourquoi le destin s'acharnait-t-il à le persécuter ? Il n'avait pas traîné en chemin, et le gamin lui avait bien dit qu'on l'attendait de l'autre côté de la rivière, c'était convenu, non ?

De fatigue et de désespoir des larmes coulèrent le long de ses joues. Il tomba à genoux dans la poussière. Il lui prit l'envie de se plaindre aux Dieux, mais seuls les charognards se soucièrent de savoir s'il était vivant, ou mort.

Au milieu de cette désolation, il vit une tente. Eventrée, rongée par les mites, le vent chaud et régulier faisait claquer sa toile. Il entra. Des mouches à merde s'étaient réfugiées à l'intérieur, ça sentait fort l'urine et le foutre, un mélange d'ail, de sueur humaine et de choux. Au sol un tas de paille crasseux et dégoûtant, maculé de sperme, évoquait la litière d'un violeur. Un chemisier de coton pendait au dessus de la litière. La présence de selles humaines dans le fond et les jets d'urine de partout indiquaient qu'ici une créature devait accomplir sa tâche quotidienne, les jambes et les fesses écartées. Hiiiiiiiiiiiii ! L'entendre crier encore et encore, les yeux bloqués au fond de ses orbites... L'imaginer, au service de son maître... Une chaîne pour la garder, une gamelle de chien, pour la maintenir en vie.

Fermant les yeux, il revécut la scène... Il vit un homme sortir de la tente, suivit d'un autre homme et d'un chien blanc. L'homme s'adressait au chien, et le chien tournoyait comme un bolide autour d'une Ford Falcon, puis il entendit le rugissement du moteur.

C'est dans le silence qu'il rouvrit les yeux, la tente avait disparu emportant avec elle les morts, l'Oiseau de fer s'envolait vers son destin... Au volant, le vieil homme- Drakkar poussait le chien, Alleeez ! Assis à l'arrière, Huan et le pasteur. Ils échangèrent l'Oiseau de fer devant une mine, contre l'achat d'un comptoir. Une drôle d'affaire, ce tas de ferraille ? Les oiseaux -Noirs jacassent ! Ils se moquent ? Pauvres fous.