La fille aux yeux blancs

par Darcy O Sullivan

dernière modification de Darcy O Sullivan à 16/11 10:33
mots clés: lessinguliers, darcyosullivan,

Darcy O Sullivan

La fille aux yeux blancs





Au fond de la poche de sa veste, elle tripota inconsciemment la carte de visite, jouant avec un coin jusqu'à trop assouplir le mince carton...

Ils étaient venus la trouver à la sortie de la fac, au beau milieu d'une après-midi humide comme Galway en connaissant tant. Quelqu'un avait dû les renseigner, le secrétariat peut-être, ou une de ses idiotes de grenouilles de bénitier qui pensait ainsi accomplir sa BA de la semaine. Et ils avaient lourdement, très lourdement insisté pour qu'elle vint, lui assurant de belles rencontres, des moments d'écoute et de partage, des activités sans comparaison avec ce qu'elle connaissait. Et du café à volonté.

C'était peut-être ce qui l'avait décidée, le café. Avec un peu de chances il serait meilleur que celui des distributeurs de l'université.

En attendant, elle se tenait là, sous la bruine, devant une porte qu'elle devinait en bois. Ses doigts se posèrent sur la petite plaque apposée sur le mur adjacent.



Galway Visually Impaired Activity Club



Tout un programme. Un soupir, et elle sonna avant de pousser la porte. La réunion était à 17h, elle avait encore une bonne dizaine de minutes pour goûter le breuvage noir avant de se tirer...

« Darcyyy vous êtes venue ! Venez vous installer ! Nous allons bientôt commencer. »

Et merde. Grillée. Faut dire que si elle n'était pas seule dans le coin, aucun n'était comme elle. Elle, on ne l'oubliait pas. Elle, on savait comment elle était. Elle, elle était connue comme le loup blanc.

Blanc, comme ses yeux neigeux.

La vieille lui fila une tasse et lui indiqua où s'asseoir, parmi d'autres, plus ou moins jeunes. Et la grande présentation commença. Athlétisme, équitation, vélo, peinture, cuisine, broderie, ici il y en avait pour tous, youpi. On pouvait tout faire, tout était A-DAP-TE. Aux non-voyants et aux mal-voyants.

Oui car il fallait toujours se comparer aux voyants.

Quoique au détour d'une phrase dont elle avait oublié le début, quelqu'un les nomma déficients visuels.

Ben tiens. Aveugle ça leur écorcherait la bouche ? C'était devenu insulte ? Incroyable comme tout devait être politiquement correct, même entre « eux ».

Et ça continuait... ou comment perdre 1h. Darcy songeait sérieusement à tous les planter là quand un homme prit la parole pour se présenter. Il avait une voix agréable. Du genre chaude, grave, un rien lente, qui vous enveloppait et vous faisait tendre l'oreille. Elle l'écouta, tenta de s'imaginer son visage, ses traits, ses lignes. Il y avait quelque chose de voluptueux dans sa façon de parler. Et ça aurait pu être sexy si ce qu'il débitait n'était pas le même ramassis de conneries que chez les autres.

Enfin, au moins arriva-t-il à la faire rester jusqu'à la fin. Pour le plaisir des oreilles, et son imagination fertile...


« Darcyyyy, alors ça vous a plu ? Quelle activité vous fait le plus envie dites-moi ? »

« Ben c'est-à-dire que je... »

« Oh voici Iain ! Iain, venez, venez. Je vous présente Darcy, notre petite nouvelle... »

Ca puait le guet-apens. La vieille la collait dans les pattes de Monsieur Belle Voix. C'était leur carte ultime pour recruter ? On envoyait le type quand on sentait que l'hameçon n'avait pas bien accroché et qu'on ne voulait pas laisser s'échapper la proie ?

« Désolé. Je dois y aller. On m'attend. »

Elle ne lui laissa pas le temps d'en placer une. Tant pis pour la politesse.

Darcy ne remit jamais un pied au Club.

Le café n'était même pas terrible.

Darcy O Sullivan

La fille aux yeux blancs


Dublin. The Mater Hospital.

Darcy s'y rendait une fois par an, plus pour faire plaisir à ses parents qu'autre chose. C'était une journée complètement chiante, où les examens se succédaient, tout comme les médecins et les questions. Et cela se terminait toujours avec le Dr Connell, celui qui la suivait depuis quasiment dix ans...



« Les résultats sont plutôt corrects, Darcy. Quelques taux sont plus faibles qu'auparavant, rien de grave, la maladie n'évolue pas vraiment, mais vous suivez toujours correctement votre traitement n'est-ce pas ? »

Non Paul, ça fait bien sept ou huit mois que j'ai pas avalé un de tes cachetons.

« Oui Docteur. »

« Parfait Darcy, on va faire attention à ça. Je vais le noter pour la prochaine fois... Tout va bien, à la fac ? »

Je t'emmènerai mes notes Paul, tu me fileras un bonbon ?

« Oui Docteur. »

« Bien. Et hum... rien de particulier à signaler ? Dans votre vie... privée ? Vous êtes heureuse Darcy ? »

L'aveugle fronça un instant les sourcils. Voilà qui était nouveau.

« Vous savez, nous avons des groupes de parole ici. Ou d'autres spécialistes, si vous en avez besoin. Je peux vous écouter aussi. »

Rêve pas Paul, tu me sauteras pas. Contente toi de mes échographies et de mes bilans sanguins pour t'émoustiller.

« Tout va bien Docteur. »

« Bien. Tant mieux... Au fait... Des travaux récents sont sortis sur une anomalie quelque peu simil... »

C'est toi l'anomalie. Signe mon papier que je puisse enfin me tirer d'ici.

« Ah oui ? »

« … on comprendra peut-être un jour comment ça a pu se produire pour vous. »

Formidable. Ca révolutionnera ma vie.

« Cool. Ca sera... intéressant. »

« En effet Darcy. Tenez, voilà votre ordonnance. S'il y a quelque chose, appelez-moi. N'hésitez-pas. Vous le savez. »

Tu me sauteras toujours pas Paul.

« Oui Docteur. Merci. A l'année prochaine. »

Connard.

Darcy O Sullivan

La fille aux yeux blancs

Ce texte vaut une bière !

«Pourquoi ? »

Il était en train ranger ses affaires de sport quand elle lui assena la question. Des mois qu'elle avait senti pour la première fois le parfum d'une autre sur sa chemise. Elle n'avait rien dit. Ni ce jour là, ni les autres fois. Elle s'en fichait un peu, tant qu'il rentrait. Et elle savait qu'il savait qu'elle savait.

« Pourquoi ? Tu me poses vraiment la question ? »

Monsieur Belle Voix feintait la surprise.



Un an et demi plus tôt, ils s'étaient recroisés dans une épicerie. Il l'avait reconnue bien sûr, lui le voyant au grand cœur, le bon samaritain, le fils de bonne famille qui œuvrait pour ces pauvres aveugles. Elle avait accepté d'aller boire un verre avec lui. Puis elle avait accepté un autre rendez-vous, et un troisième. Tant qu'il ne jouait pas au boy-scout avec elle, ça lui convenait. Et elle avait fini par emménager chez lui...



« Oui Iain. »

Il soupira. Elle reconnut ce soupir, celui qu'il avait quand il était agacé ou quand il se préparait à une rude journée. Mais elle s'en foutait, elle voulait juste comprendre. Ca durait quand même un peu trop ses conneries !

« Darcy, chérie... Tu vas tout gâcher. »

« Dis moi. »

« Bon... Tu sais qu'il y en a une autre... Tu te doutais que ça arriverait non ? J'allais pas te présenter à mes parents... Allons, tu sais très bien... »

Il jeta son sac vide dans un coin de la chambre, comme à chaque fois.

« J'ai des responsabilités. La réputation de ma famille à tenir. Et toi... »

« Moi ? »

« Toi t'es malade ! On sait pas dans quel état tu seras dans dix ou vingt ans ! Je peux pas vivre avec toi, te faire des gosses, imagines que tu leur refiles ton truc ! Si y'avait que tes yeux encore, ça jouerait en ma faveur... Mais le reste... Tu veux que je dise quoi à mes parents ? Que t'as un joli cul et que tu suces à merveille, et qu'on oublie le reste ? Tu sais très bien que c'est impossible. »

Il perdait sa jolie voix quand il s'énervait.

« Bon écoute... on a encore quelques mois tranquilles ok ? On en profite... Je t'emmène en voyage. Tu veux aller où ? Allez, Darcy, fais pas la gueule, viens... »

« Vas te faire foutre. »

Là dessus, la fille aux yeux blancs quitta la chambre, attrapa son sac et sa veste, et laissa derrière elle Monsieur Jolie Voix, l'appartement, le chat, les plantes vertes et ce qu'il lui restait de rêves enfantins.

Darcy O Sullivan

La fille aux yeux blancs

Ce texte vaut une bière !

« Il avait une tête à avoir une petite bite de toute façon ! »

« Mha' ! Tu l'as vu qu'en photo ! »

« Et alors ? Ca n'empêche pas qu'en plus d'avoir une tête de con, il l'avait aussi à avoir la queue minuscule, j'y peux rien. Tu vas pas le défendre quand même ? »

Elles éclatèrent de rire ensemble. Il faisait toujours bon de s'installer sur le vieux canapé d'Ealga. Darcy y trouvait à chaque fois le meilleur des refuges. Et encore une fois, Ealga ne la décevait pas...

« J'espère que tu lui faisais des tisanes comme je t'ai appris, pour qu'il tienne la route hein ! Parce que les pilules que vend ton père là, c'est vraiment de la merde ! Comme tout le reste...»

L'aveugle soupira.

« Pourquoi tu l'as jamais aimé ? »

« Iain ? »

« Mais non Mha', Papa. »

« Ah... C'est pas que je ne l'aime pas, mon cœur. C'est juste que ton père... Bah ton père n'a jamais accepté ta différence. Il voulait que tu sois comme tout le monde... »

« Il pensait que c'était le mieux, tu le sais. »

« Peut-être, mais il refusait de voir ton potentiel. Ta Singularité. Il a tourné le dos aux Dieux et il n'a pas compris qu'ils t'avaient fait un don. »

« C'est un scientifique... Il est... pragmatique. »

« Il est con, excuse-moi. Gentil mais con. »

La jeune femme se remit à rire, loin de s'offusquer des propos de son excentrique grand-mère.

« Bon. Si on descendait au pub ? J'ai envie de quelques pintes, et de ne pas rentrer dormir sur ton canapé déglingué cette nuit. »

« Un peu de respect jeune fille ! Ce canapé a vu passer Fergus Slattery ! C'est peut-être même ton grand-père ! »

« Il avait pas une petite bite celui là ? »

Les rires fusèrent encore, alors qu'elles se levèrent pour se préparer.

« T'as raison, va dormir ailleurs... Ca fait longtemps que je n'ai pas fait grincer ce canapé ! »

Darcy O Sullivan

La fille aux yeux blancs


« Votre cours n'a pas été renouvelé pour ce semestre. »

Voilà donc la raison de sa convocation chez Mr Reid. L'annulation de son contrat. La jeune femme n'en revenait pas.

« Mais... pourquoi ? Ca se passait bien et... »

« Votre travail n'est pas remis en cause Mrs O'Sullivan. »

« C'est une question budgétaire ? »

« Non. Cela vous laissera plus de temps pour vos recherches, qui sont importantes pour notre département, vous le savez. »

« Je les menais très bien à côté, je ne comprends pas. S'il y a quelque chose à changer... »

Soupir à l'unisson des trois personnes présentes dans le bureau. Agacé, nerveux, mal à l'aise.

Lancez-vous, merde.

« Des étudiants sont venus nous voir. Ils sont... »

« Ils sont ? »

« Comment dire ça... Dérangés, à cause de vos yeux. »

« Pardon ? »

« Ils ont du mal à soutenir votre regard, Mrs O'Sullivan. Si vous acceptiez de mettre des lunettes de soleil, comme tous les non-voyants, nous pourrions peut-être envisager une solution et vous... »

« Des lunettes de soleil ?! Alors que je ne le distingue même pas ?! »

« Beaucoup d'aveugles en portent, ça ne change rien pour vous. »

« Si ça change quelque chose ! Ca change que je dois masquer ce que je suis pour ne pas gêner vos petits étudiants ! C'est ça votre politique d'intégration et d'ouverture ? Je peux aussi faire mon cours de dos hein, ou derrière un mur. Ou avec un sac sur la tête ! »

« Allons Mrs O'Sullivan, n'exagérez pas... »

« C'est vous qui exagérez ! Je n'ai pas à me cacher ! »

« Ce n'est pas ce que nous avons dit, nous pensons que... »

Blablabla. Tous aussi cons les uns que les autres. Ouais, ça mes recherches vous intéressent, pour la gloriole de votre université, mais le reste...

« … mieux pour tous, et en premier pour vous. »

« Vous savez quoi ? Je ne renouvelle pas mes recherches avec vous. C'est fini. »

« Darcy enfin, non, nous avons... »

Blam. La porte du bureau claqua.