Le dernier des Kinaho

Chapitre débuté par Jean-Marc Fresquel

Chapitre concerne : sittingbull, Le Syndicat , Jean-Marc Fresquel,

Ce texte vaut une bière !

La matinée est bien entamée et le soleil écrasant. Au rythme où ils avancent, ils n'atteindront pas leur objectif avant quatorze heures. Les maigres couverts qu'ils utilisent ne fourniront bientôt plus la moindre ombre.

Adossé à un muret en béton fissuré, Fresquel partage le fond d'une bouteille d'eau entre son gosier desséché et le foulard grisâtre qui enserre son crâne. Ses vêtements sont imbibés de sueur et collés de poussière, cette saloperie s'infiltre dans le moindre repli de sa couenne de sexagénaire. Il a beau être aussi bien conservé que peut l'être un type qui n'a jamais bossé un jour de sa vie, ce marathon arythmique lui coûte cher. Sur son front, des veines serpentent et se tordent comme si elles essayaient de s'échapper.

À ses côtés, ses compagnons n'ont pas meilleure mine. Les costards ont perdu de leur superbe, tout le monde a tombé la veste et se ballade à divers degrés de cols ouverts, bras de chemises et coups de soleil.

La radio qu'il porte en bandoulière crache. Leur élément avancé leur signale que la voix est libre. Il faut déjà repartir.

Il se redresse avec difficulté, uniquement maintenu par ses nerfs et par l'arquebuse qui lui sert de béquille. Les autres l'imitent en maugréant, et ils se mettent tous à sprinter vers le prochain bâtiment en ruine, deux cent mètres plus loin. Autant dire le bout du monde.

Avant qu'ils n'aient atteint la moitié du trajet, la voix de Danton s'élève à nouveau.

Un-deux-trois SOLEIL!

Les six hommes se jettent au sol dans un concert de bardas cliquetant et de jurons étouffés. Il faut désormais attendre, immobiles, que le peau-rouge et sa squaw leur tournent à nouveau le dos. Comme six tranches de bacon sur une plancha. Serrer les dents, attendre.

Dix minutes, une heure? Il vaut mieux ne pas le savoir. Le temps s'étire, on finit par se dire que finalement, c'est peut être à ça que la vie se résume. Cuire au soleil, mariner dans sa crasse. Faire corps avec l'argile craquelée, le sable et les cailloux qui s'incrustent dans la chair. Ne penser à rien.

Mais il ne faut pas perdre de vue l'objectif. Fresquel vérifie régulièrement que personne n'est tombé dans les vapes. A voix basse, ils se comptent. La radio grésille.

Go!

Se décoller du sol brûlant, ramasser son fourbi surchauffé, courir. Ils ne sont pas obligés de s'infliger ça après tout. Sitting Bull prétendait vouloir commercer. Mais la cigale psychopathe a passé trop de temps à butiner de meurtre en larcin et n'est pas solvable. Et trop paranoïaque pour croire en la bonne volonté du peau rouge.

Enfin le prochain obstacle. La cloison en tôle de quelque hangar industriel, à demi couchée, arrachée à ses poutrelles de soutien. Assez d'ombre pour tout le monde en se serrant. Au sol, caillasse et nœuds de câbles électriques.
Ils se posent du mieux qu'ils peuvent et s'accordent une pause. On ouvre une nouvelle bouteille d'eau saumâtre qui passe de main en main. Juste assez pour tenir. Pas pour parler.
Échanges de regards las, mais déterminés. Le butin paraît de plus en plus dérisoire, mais il est surtout de plus en plus proche. Pas question d'abandonner maintenant.

Plus que quelques étapes avant l'assaut final. Alors que la fatigue augmente, il faut être particulièrement attentif et discret. Depuis sa position privilégiée sur le toit d'un bâtiment qui domine la zone, bien en vue du chef indien qui ne semble pas le considérer comme une menace, Danton leur a concocté un itinéraire millimétré sur la plaine dévastée.

Cinquante mètres nord-nord ouest, une épave de camion. Puis cent mètres nord est, un bosquet d'épineux morts depuis longtemps. Longer le ruisseau asséché par la droite pour éviter la pierraille. Retour plein ouest le long du talus, attendre Deux pas en avant, un pas en arrière.

Ils se divisent en deux groupes pour amorcer une prise en tenaille et continuent à avancer lentement, mais inexorablement. Danton descend de son perchoir et fait mine de repartir vers le sud, sort du champ visuel de l'indien et cours pour rejoindre son groupe planqué dans un fossé. Les deux groupes de la tenaille ne communiquent plus que par code, tapotant discrètement leurs radios pour ne pas être entendus. Trois coups rapides, la tenaille est en position. Ils laissent leurs sacs sur place, empoignent leurs armes et attendent le signal. Certains ont emmené de vieilles planches avec eux, boucliers improvisés contre les carreaux de l'indien. Mais ils comptent avant tout sur l'effet de surprise.

Pas de raison d'attendre plus longtemps, Fresquel lâche un bref sifflement et ils se mettent à courir.

Les hommes en chemise savent parfaitement ce qu'ils font. Précédé de son petit frère dans la colonne de chasse, North, lui, ne réfléchit pas autant, il s'exécute. Prendre un mauvais coup peu importe, mais pourvu que les cibles aient une réserve suffisante d'eau. Chaque pas en avant lui remue le crâne et lui procure des douleurs cervicales insoutenables. Cette douleur ci a supplanté toutes les autres, même celle des muscles trop peu irrigués. Les hommes sont en position et communiquent dans un silence d'une rigueur militaire.

Dans son demi-groupe de tenaille, Wyatt, Pénicaud, Danton, qui vient de se taper une pointe pour les rejoindre.
Ed les observe du coin de l'oeil, tous souillés par la poussière entre ocre et rouge, en passant par tous les tons de crasse possible. Ed est le mieux camouflé, ironiquement. Sa vieille tenue de prison qu'il a refusé le lâcher est passée d'une teinte orange fluo à un quasi camouflage des paysages locaux, il faut remercier la sécheresse pour ça.

North revient à la raison en chassant ses pensées d'un spasme de la tête incontrôlé. La concentration lui fait serrer les dents, ses tempes étreigent son cerveau. C'est maintenant ou jamais, il va falloir sortir du couvert inconfortable pour se risquer à une situation bien moins confortable encore. Il serre fermement le pied de biche en repositionant chacune de ses phalanges sur le fer brulant. Le soleil de plomb a rendu l'arme de fortune presque impossible à maintenir, mais ce n'est plus le moment de s'en inquiéter, il faudra faire avec.




Le touriste a donné le signal. D'un élan harmonieux, les deux groupes sont animés par la même force et convergent vers la cible comme un collet qui se ferme lentement sur la nuque d'une proie. En pleine course, chaque pas qui s'écrase sur le sol argileux rebondit dans les genoux et la carcasse desséchée des assaillants. Chaque pied qui claque le sol aussi dur que le béton armé, c'est un coup de marteau dans le crâne déshydraté d'Edward.

La cible est en vue, l'approche s'accélère.

L'attaque contraste tant avec l'attente qui l'a précédée, tout semble accéléré, incomplet, trop rapide pour en comprendre tous les détails. Le chef de tribu au centre du champ de vision, tout le reste est flouté dans un désordre d'où Ed' ne retire plus aucune information.

Il entend à ses flancs ses compagnons sans les voir, le regard fixe vers le dernier des Kinaho. Celui-ci se révèle de plus en plus massif à mesure que sa distance à eux s'amenuise. Son cou large diffuse des tatouages tribaux vers son buste épais. La proie ne va pas se laisser abattre sans opposer de résistance, c'est indéniable. La frénésie atteint son paroxysme.

Comme s'il ne contrôlait plus, l'ex tueur en série claque l'arrache-clou de son pied de biche contre une roche en serrant les dents. Il s'apprête à voir du sang. Le sien, celui de son frère, celui d'un autre acolyte, celui de Sitting Bull, peu importe. Cette prédiction certaine confère au psychopathe déchu une force supplémentaire. Ses muscles se raidissent à moins d'une vingtaine de secondes de l'impact, marche arrière impossible.

Ce texte vaut une bière !

Mais qu'est ce que je fous là déjà bordel ?!
Ah ouais merde c'est vrai, moi et ma foulure, on s'est auto-désigné volontaire pour jouer à l'éclaireur façon scout d'Europe.
Et tout ça pour quoi ?
Pour se faire chier et bouffer un soleil brûlant et rouge comme la peau d'un indien perdu dans un désert aride et sans fin.

Danton marmotte et radote seul depuis une bonne lune ...

Heureusement que j'ai ma chapka quand même, pense-t-il alors qu'il dégouline à grosse gouttes sous son couvre-chef destiné à protéger les soldats soviétiques par -20° Celsius.


A la lune précédente, par radio, il a communiqué l'itinéraire à suivre à ces camarades de bac-à-sable. Ils ont plus qu'à suivre le chemin, pendant qu'il sucotte son vieil insigne Mercedes, pour tenter de tromper la soif.

Putain la soif, cette vieille pute.
Elle lui fait tourner la tête et perdre la raison. Il commence à divaguer et à voir plusieurs indiens chelous à l'horizon. Ce qui est probablement le cas d'ailleurs. Ou pas.
Tout commence à tanguer sévère et il se sent partir.
Quasiment une lune qu'il n'a rien bu, le brave Danton.
Il est temps de ranger pudiquement les derniers morceaux de son estime personnelle, faut croire.

A gestes lents, il enlève sa chapka, la retourne pour s'en servir comme récipient.
Le soleil tape immédiatement sur son crâne trempé. Il n'a que peu de temps, avant l'insolation définitive.

Il sort alors son chibre rabougri par la désydradation et déverse le contenu de sa vessie bien remplie au fond du gobelet improvisé.

Le liquide est chaud, saturé d'urée et le boire est franchement infect. Mais putain, y a de l'eau dedans !

Sa chapka est à peine reposée sur sa tête, toujours aussi humide, mais avec un nouveau parfum inimitable, que le signal de la curée est donnée.
Revigoré par cette courte dégustation intime, Danton part rejoindre son groupe et se place derrière Edward, comme prévu.

L'indien se met à tourner frénétiquement les manivelles de l'arbalète médiévale pour l'armer. Un premier carreau fuse dans leur direction. Trop bas, il frappe le sol devant eux, se brise et ricoche en tournoyant entre leurs jambes. Pénicaud le reçoit dans le genou, trébuche se ramasse en jurant. Les autres ne lui accordent même pas un regard, pour autant qu'ils sachent il a pu se prendre le carreau dans le buffet. Ils savent tous pourquoi ils sont là et connaissent les risques. Ils foncent.

Les manivelles tournent derechef, mais Sitting Bull n'a pas le temps d'enclencher son second carreau. Fresquel, animé d'une ardeur démoniaque, le percute de plein fouet. Les deux hommes roulent au sol dans un chaos de poussière et d'armes antiques. Ils sont rapidement rejoints par le reste du groupe. Il faut s'y mettre à plusieurs pour maîtriser le peau rouge qui n'a pas reçu son nom par hasard. Coups de crosse, de batte, de pied de biche. L'approche interminable leur a donné aussi soif de sang que de flotte.

Fresquel est éjecté de la mêlée par un coup de pied qui aurait pu arracher une portière de bagnole. Recroquevillé au sol, il lutte pour reprendre son souffle. Ne pas essayer d'inspirer, expulser le peu d'air qui reste. En hoquetant, il avance à quatre pattes vers l'arquebuse qu'il a laissé échapper.

L'indien lutte toujours mais se fait savater de tous les côtés. Sa squaw tente tant bien que mal de repousser ses deux agresseurs. Tiens, Pénicaud est là. Il ne fait pas le fier avec un genou en sang et doit s'appuyer sur son sabre pour tenir debout.

Christian a laissé le sale boulot aux autres et est tranquillement en train d'étrangler leur esclave dans son coin. L'adorable petite raclure.

Le dos voûté et les dents serrées, le touriste tient son arquebuse à deux mains comme une massue et s'écarte de quelques pas. La femme, harcelée par les deux autres, recule dans sa direction. Il lui assène un monumental coup circulaire sur les cervicales et elle s'écroule comme un sac.

Dans un ultime effort, Sitting bull est parvenu à repousser ses agresseurs. Un genou à terre et les poings serrés, il tente de se relever. Une flaque de sang commence à s'élargir autour de lui, quelqu'un a dû toucher une artère.
Fresquel lève les six kilos de bois et d'acier de l'arquebuse au dessus de sa tête et abat la crosse sur le crâne du chef indien. Le coup est assez violent pour lui écraser le menton dans la poussière, le clouant définitivement au sol.

Penché au dessus de sa victime, les mains crispés sur le canon de l'arme, le touriste se met à lui asséner une série de coups de crosse. Le rythme est lent et méthodique, il veut prendre tout son temps pour profiter de chaque craquement. Voir à quel point il est possible de transformer sa tête à l'état de pulpe et d'éclats d'os, comme le voudrait le cliché.

Il fait presque cinquante degrés. Le soleil au zénith l'écrase tandis qu'il écrase le peau-rouge. La chaleur, le sang et le rythme lent des coups qu'il a arrêté de compter le plongent dans une sorte de transe.

La parcelle de lucidité qui lui reste a l'impression d’observer la scène de l'extérieur... et n'y trouve rien à redire. Il aime ça, à tous les niveaux.