Il faut saigner le soldat Ryan

par Aloïs Wyatt

dernière modification de Aloïs Wyatt à 19/10 03:19
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Aloïs Wyatt

Il faut saigner le soldat Ryan


La nuit était tombée depuis longtemps maintenant. Le trio avançait doucement à l’approche du médiocre campement du soldat Ryan. L’homme avait apparemment pu faire du feu. Mais vu l’heure, il n’éclairait guère plus que le voile grisâtre que diffusait le joli croissant de lune au-dessus de leurs têtes.

L’individu était affalé à côté du foyer et gratifiait les visiteurs d’un doux ronflement, aussi léger et régulier qu’un ronronnement.

Il n’était surement pas conscient que son acte de fin de journée avait laissé un goût vraiment plus qu’amer dans la bouche des membres du Syndicat. Lui et son ami le Hmong avaient tenté de se jouer du groupe de malfrats. Alors que le foutu bridé avançait dans leur direction, il s’était tout à coup arrêté net à l’approche de la véritable douane que représentait, sans le vouloir, le groupe dont faisait partie le révérend Wyatt. Il cachait peut-être quelque chose… Pourquoi s’était-il arrêté ? Rien de ressemblait plus à un groupe de clochards dans le désert qu’un autre groupe de clochards dans le désert… Leur réputation les aurait surement précédés…

Alors il leur avait fait des grands signes amicaux sans daigner avancer davantage. Pas d’inquiétude donc pour le moment. Mais voilà que sur les coups de 16h, fin d’après-midi, croyant trop en son talent de soldat du 6 juin 44, Ryan s’était élancé, visiblement bien chargé à l’assaut des dunes qui s’enchaînaient à plus de deux kilomètres du poste de contrôle de la « frontière ». Rien n’échappa au guetteur de quart, qui informa le reste de la clique de la présence de ce fou furieux, courant par 40 degrés avec une hotte pleine de cadeaux sur le dos.

Il n’y a pas de la neige à Noël ?? Étonnant…

Mais c’est qu’il ne faisait pas semblant le con ! Il donnait tout ! Une livraison express pour Black Hawk Peak ? Ils ne laisseraient pas passer ça…

Alors le trio de contrôleurs fiscaux, reconvertit en douaniers, s’étaient saisis de l’enquête et lancé à sa poursuite pour la saisie des biens non déclarés.


Wyatt avançait à pas duveteux. C’était un art de ne pas faire entendre ses pas. Surtout dans ce sable tranchant et crissant. Bien sûr, il n’était pas inaudible mais sa discrétion avait de quoi impressionner. On sentait que c’était sa discipline, son domaine. Ryan dormait comme un bébé et ça se comprenait vu ce qu’il avait donné plus tôt dans la journée… Aloïs n’était plus qu’à une dizaine de mètres du soldat. Son attention s’attarda néanmoins sur quelque chose d’autre : Une magnifique épée posée sur le paquetage du coursier, juste à ses pieds. Voilà donc le pourquoi du comment… Il fait signe à ses deux collègues contrôleurs de bien identifier l’objet responsable de cette mascarade, en le pointant du doigt, le sourire aux lèvres, montrant sa ferme intention de le lui dérober.


Jean-Marc Fresquel

Il faut saigner le soldat Ryan

Ce texte vaut une bière !

Fresquel a empaqueté ses mocassins dans les vêtements déchirés d'anciennes victimes afin de réduire son emprunte sonore sur les derniers mètres qui les séparent de la prochaine. Il faudra qu'il se trouve des chaussures plus adaptées au désert un de ces jours. Avec un peu de chance le soldat fera la même pointure que lui.

Il prend une bonne bouffée d'air nocturne et expire lentement. Il ne s'est jamais senti aussi vivant que depuis ces dernières semaines. Lui qui a toujours cherché une certaine authenticité dans le crime sans jamais pouvoir l'approcher d'assez près à son goût peut enfin profiter de véritables enjeux. Survivre, marcher et tuer au même niveau que tout le monde.

Le plus petit détail l'émerveille. La façon dont cette épée décorative kitsch devient une raison valable pour assassiner un homme. Le sérieux avec lequel les autres survivants s'accusent et tentent de se discréditer les uns les autres pour un meurtre, un vol ou une trahison. Ont-ils déjà tous intégré les nouvelles règles, ou essayent-ils désespérément de se raccrocher à une illusion de civilisation?

A l'unisson, les trois hommes entourent le soldat et prennent quelques seconde pour le regarder dormir, profitant de la sensation de pouvoir. Il est déjà totalement à leur merci.

Ça me rappelle un poème de Rimbaud. Vous savez? "Le dormeur du val".

Le dormeur se réveille en sursaut et sa main file vers le manche de son épée plus vite que s'il allait éteindre un réveil. Mais il n'y a que le vide là où elle devrait se trouver.
A peine réveillé, Ryan tente tout de même de se relever pour affronter les deux silhouettes encostardées qui le surplombent dans l'obscurité. Mais il n'en aura pas l'occasion. L'épée décorative tenue par le prêtre s'abat dans son dos.

Aloïs Wyatt

Il faut saigner le soldat Ryan


L’épée était fermement maintenue pointe en bas dans les mains du révérend. De l’une d’elles pendait un chapelet de bois… Tel un juge envoyé par le Divin. Sur terre, ici pour accomplir sa volonté. La volonté d’éradiquer les erreurs de parcours. Les créations du tout puissant… Celles des fins de semaines… Trop défoncé pour se rendre compte de ce qu’il avait fait… Alors au matin, après un fond de vodka orange, une petite roulée, penché sur le vaste monde, il se rendra compte qu’il doit les effacer. La pilule du lendemain.

« A dieu, soldat ! », annonça Aloïs. L’arme décorative, légère et émoussée tomba avec une extrême violence dans le dos du pauvre dormeur qui grimaça un instant de douleur, regardant impuissant le Touriste et le Juriste, assister, le sourire en coin, à sa mise à mort.

« Ton combat est terminé… Puisses tu trouver le salut.. » Aloïs peina à enfoncer davantage l’épée dans le corps du malheureux. Il essaya alors plus fort. Mais rien à faire. Du sang sortit de la bouche béante du soldat. Il fronça les sourcils et râla dans un dernier effort. Ses bras pendaient à quelques centimètres du sol et balançaient au rythme des efforts d’Aloïs pour extraire la camelote du tas d’os et de chaire. La douleur devait être indescriptible. Mais bientôt la conscience quitta son regard laissant place à un blanc terrifiant dans ses orbites. Aloïs remua à nouveau le jouet et finit par l’extraire du tout jeune cadavre. Ryan s’écroula sur le sol les fesses en l’air, la nuque à 90°. Mort.

« Bon… On le met en pièces et on l’enterre ? »