par Sjénica Burrows

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Sjénica Burrows


Sjénica grimaça, soupira lourdement, puis ouvrit les yeux avec difficultés. La brusque lumière l’aveugla durant quelques secondes, la faisant ciller à plusieurs reprises – une éternité dans les brumes à se demander où elle était, et ce qui s’était passé depuis sa dernière phase de conscience.
Se protégeant les yeux d’une main, elle s’assit lentement, précautionneusement. Pas de grosses douleurs à noter, que des courbatures un peu partout, comme si elle s’était faite passer à tabac. Bien que n’ayant aucun souvenir d’un tel évènement. La bouche déshydratée et les muqueuses sèches. Et un bon gros mal de crâne des familles pour parachever le tableau.

A peu près consciente, Sjénica examina les alentours. Et tomba des nues.
A perte de vue, que du sable chauffé à blanc par un soleil implacable. Sauf sur sa droite, il lui semblait apercevoir un ruban lumineux miroitant et ondulant – une rivière ? un fleuve ? ou un mirage ?
La quadra referma les yeux, abasourdie. Cherchant à rassembler ses dernières bribes de souvenirs. Du béton, froid, humidité, odeur de renfermé… le labo. Elle était descendue dans le labo, ça elle en était sûre. Elle fouillait dans les dossiers, et puis soudain ? Un grand bruit, du mouvement, de la poussière, un grand cri – ah non, ça c’était elle…
Un black out complet.
Et puis… CA.
Rouvrit les yeux.
Le non-sens le plus absolu. Du sable, de la chaleur, de la sécheresse… Elle pourrait croire à un rêve, si ce n’était le morceau de papier rouge encore froissé dans sa main droite…

Mais déjà au loin des silhouettes se dessinaient, mouvantes dans les volutes de chaleur de ce qu’il fallait bien finir par appeler désert… Amies, ennemies ? Qui pouvait savoir… Mais peut-être détentrices d’une vérité qui lui faisait cruellement défaut… Alors ?
Alors, Sjénica se leva, épousseta son jean pour faire tomber le plus de sable possible, et se prépara à leur rencontre.

Sjénica Burrows


Flashback.


Prénom ?
Sjénica.

Nom ?
Burrows.

Nationalité ?

Née en Croatie, adoptée par un industriel Anglais résidant en France… faites votre choix dans la liste.

Je suis née il y a un peu moins de 50 ans, quelque part en Croatie. Déposée âgée de quelques jours sous le porche d’un orphelinat de Zadar tenu par des religieuses. Je n’ai que quelques souvenirs de cette période. Ni heureuse ni malheureuse, enfin, pas plus que ça. Juste une routine d’enfant, entourée d’autres enfants, gérée par des sœurs plutôt attentives. Apparemment j’aurais pu tomber sur bien pire.

Lorsque j’ai eu 4 ou 5 ans, un homme et une femme sont venus à l’orphelinat. Ils avaient des valises. La mère supérieure a regroupé une vingtaine d’enfant du même âge que moi. L’homme et la femme ont parlé à chacun de nous. Je me souviens que je ne comprenais pas ce qu’ils disaient. L’homme prenait des notes pendant que la femme nous souriait et nous donnait du chocolat.
Au final, ils ont pointé du doigt six d’entre nous, ils ont donné les valises aux sœurs et sont repartis. Les sœurs nous ont appris que ces deux personnes travaillaient pour un orphelinat en Angleterre et que nous avions été choisis pour aller nous faire adopter là-bas. Il y avait 3 garçons, et 3 filles. Je me souviens de certains d’entre eux, Luka, Zoran et Lucija. L’homme et la femme sont revenus une semaine après, et nous ont emmenés en Angleterre, accompagnés par une jeune fille de la congrégation qui n’avait pas encore prononcé ses vœux et qui allait nous servir de nourrice traductrice le temps pour nous d’apprendre l’anglais.

Une fois en Angleterre, je n’ai plus revu l’homme et la femme qui nous avaient amenés. Notre nouveau « chez nous » était beaucoup moins imposant que l’orphelinat de Croatie. Il n’y avait que quelques gamins, une grosse quinzaine tout au plus. Au moins nous n’étions plus dix par chambrée.
Notre nourrice / traductrice n’est pas restée longtemps avec nous. Un matin, elle est partie sans prévenir. Nous n’étions que des mômes, une explication quelconque nous a suffi à l’époque.
Au fil des mois, mes camarades ont été adoptés. Je suis partie la dernière. Une femme est venue me chercher, et je suis partie pour la France, rencontrer mon nouveau bienfaiteur, l’industriel et pdg Charles Burrows, de la Burrows and Chandler Corporation.
Celui que j’ai par la suite eu l’insigne honneur d’appeler Père.

Sjénica Burrows


Que dire de Charles Burrows, de la Burrows and Chandler Corporation ?
Un riche industriel à la tête d’un grand groupe industriel, spécialisé dans la production d’engins de travaux publics. Un univers à part dans les années 70, centré sur lui-même et totalement hermétique aux femmes – sauf à celles qui portaient la mini-jupe, faisaient de la dactylo et passaient sous le bureau. Je me revois, lors des premières années qui ont suivi mon arrivée, gambadant et furetant dans les ateliers de fabrication, babillant dans un sabir anglo-croate incompréhensible, seule présence féminine au milieu des ouvriers sales, de la graisse et de la poussière, ressortant quasiment noire de la tête aux pieds de mes aventures extraordinaires – et subissant les foudres de la gouvernante qui passait son temps à me courir après…

Oui, une gouvernante. Jusqu’à mes 10 ans. La vie m’avait donné un père, mais surtout sur le papier en fait. M Burrows n’était pas ce qu’on pouvait appeler un parent présent et chaleureux. Elevé par une famille à l’ancienne, fils unique, envoyé rapidement en pension, éduqué à reprendre le flambeau de l’affaire familiale, évoluant dans un monde machiste, jamais marié… Avec le recul, je me demande bien comment lui est venue un jour l’idée d’adopter une petite fille. Pourtant je n’ai jamais eu la sensation de manquer d’attention de sa part, malgré ses absences continuelles lors de ses déplacements professionnels et ses horaires de travail à rallonge ; j’avais toujours droit à des petits cadeaux, des appels téléphoniques, des lettres, ce genre de petites choses qui visent à combler le vide. Sans doute n’étais-je pas malheureuse parce que je n’avais jamais vraiment connu l’affection et la tendresse d’un vrai foyer…

Mon père a tout fait pour gommer mon ancienne vie. Lors de notre première rencontre, il décida de changer mon prénom. J’avais été baptisée Marija par les sœurs à l’orphelinat ; lui décida de m’appeler Sjénica, ce qui en croate signifie « mésange » car il disait que j’étais son petit oiseau. C’est le surnom qu’il me donna tant que je restais enfant ; par la suite, il s’adressa à moi simplement en m’appelant « mon ange », une déclinaison ludique de « mésange » devenu « mes anges », puis logiquement au singulier « mon ange »
J’ai reçu une instruction de haut niveau, entourée des meilleurs précepteurs se succédant à notre domicile pour m’enseigner, d’abord le français – que j’allais devoir parler dans la vie – mais également l’anglais – pour perpétuer la culture de la famille Burrows. Puis se sont succédés les cours de mathématiques, physiques, chimie, biologie, histoire, géographie, langues vivantes, remplacés ensuite par des notions de droit, de lettres, de gestion, de comptabilité, de management, au fur et à mesure que je vieillissais, que ma compréhension du monde grandissait. J’ai rapidement compris qu’il me formait, me façonnait, pour prendre sa succession un jour.
Voici ma vie telle qu’elle m’apparaissait, naïvement, dans toute sa simplicité.
Je me trompais.

Sjénica Burrows


Lorsque mon père se retira des affaires en 2009, je pris sa succession. J’avais atteint la quarantaine et suffisamment d’expérience pour reprendre le flambeau – mon père ayant eu l’ingéniosité de me faire intégrer professionnellement l’entreprise en bas de l’échelle, pour me confier peu à peu des postes à responsabilité dans chacun des services du groupe. De ce fait la transition ne se passa pas trop mal, même s’il y eut un peu de grogne chez certains membres du Conseil d’Administration – quelques vieux irréductibles machos persuadés qu’une paire d’ovaires ne saurait mener l’entreprise qu’à la faillite. Les mois qui suivirent leur démontrèrent le contraire assez rapidement.

Je passais de longues soirées à me plonger dans les dossiers de la Burrows and Chandler Corporation. J’avais des papiers jusqu’à par-dessus la tête. Des piles de dossier autant chez moi que sur mon bureau. Enfin, « chez moi », ça restait toujours d’une certaine manière dans l’entreprise. En effet lors de sa construction, le dernier étage de la tour Burrows and Chandler avait été aménagé en deux appartements spacieux, un pour chacun des deux fondateurs de l’entreprise. Mon père avait pris l’un, mais l’autre était resté vide depuis la mort de son collaborateur au début des années 70 dans un accident d’avion, quelques années à peine après la fin de la construction du siège de l’entreprise. L’appartement vide m’échut tout naturellement lorsque je pris mes fonctions – mon père conservant l’autre à titre de PDG d’honneur ; tout comme son bureau d’ailleurs. Je ne voulus pas m’y installer, ayant la sensation que ce faisant j’aurais définitivement détrôné le vieux lion en le dépossédant de son entreprise ; je préférais avoir mon propre bureau – sorte de confirmation du changement de direction à la tête de l’entreprise.

La prise en main de la compagnie et de ses filiales me prit énormément de temps. Mon père, depuis l’ombre, continua un moment à m’épauler, à me conseiller – puis s’éclipsa complètement. Je commençais alors à comprendre – à admettre, plutôt – les si cruelles absences de mon père étant plus jeune. Ma propre vie était rythmée par l’entreprise familiale. Debout à 6h, couchée à 1h. Peu de relations privées, toutes tournant dans le monde des affaires – et toutes vouées dès le départ à l’échec. Toujours à jongler entre le bureau, les réunions, les projets, le marketing, les salons, les soirées de ci, de mi, les vernissages, bref, tous ces lieux où il fallait avoir été vu.

De décalages horaires en décalages horaires, sans attache familiale autre qu’un père vieillissant à l’image peu changeante, je ne vis pas le temps passer – jusqu’à me retrouver un soir de 2017 , assise sur un des fauteuils de mon bureau, mains sur les genoux, serrant un téléphone d’où s’échappait en continu un discret mais audible «allo ? allo ? », une larme coulant silencieusement sur ma joue droite.

Mon père venait de mourir.