Combustion spontanée.

par Mercy

dernière modification de Mercy à 12/12 00:13
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Mercy

Combustion spontanée.

Ce texte vaut 2 bières !

Peinturlurée. Le métro passe, un des derniers. Elle pousse un soupir en pénétrant dedans. La lumière est glauque. Elle rajuste son châle sur ses épaules. Tente de coiffer ses cheveux englués de laque. Putain de caméléon, qu'elle se dit, en croisant son reflet dans la vitre. Un support vide, sur lesquels ils peuvent projeter tout ce qu'ils veulent. Elle arrache ses faux ongles, en les mordant avec ses dents. Putain de colle forte ! Dans quelques jours elle recevra ce résultat. Toujours aussi différent, toujours aussi ressemblant. Elle sera collée, placardée, montrée, vendue. Encore et toujours du mensonge. Elle vaut pas un clou. Pas plus de dix faux centimètres de hauteur. Marcher sur des aiguilles... la blague !

Tout ça pour un chèque. Le mec en face d'elle la mate.


-Quoi ?

Elle ressert le châle sur ses épaules.

-Tu veux ma photo ?

Et d'un seul coup, elle se marre. Rho putain que ça fait du bien. Le gars tire une drôle de tronche. Elle pose ses coudes sur ses genoux, s'avance vers lui. Elle a un sourire un peu fou, carnassier.

-Elle sera placardée dans tout le métro d'ici quelques jours, mon gars. T'en fais pas, toi aussi, tu pourras te branler dessus.

Elle se lève. Son arrêt.

-Vous vous branlez tous sur des putains de mensonges, de toute façon.

Retour dans les tunnels. Ses pieds la tiraillent. Elle retire ses talons, et les pose devant le premier clodo qu'elle croise.

-C'est du croco mon gars.

Un sourire. Monter, pied nu. Rentrer. Retrouver Arno. Elle a le cœur qui fait des petits bonds de papillons rien que d'y penser. Les immeubles foncés s'effacent et la rue froide redevient coton sous ses pas. Elle sourit, se marre seule. Dans son sillage, une traînée de Guerlain fait se retourner les passants. La crinière laquée cocote les produits divers, et ça sent aussi la poudre, la lessive, et le tabac froid. Elle arrive dans la chambre de bonne, monte les escalier quatre à quatre, débarque... Elle s'attend à une lumière chaude, un nid, leur nid... Une odeur de bouffe et d'herbe, une légère musique... Une couette épaisse...

Que dalle. Un mot. Lumières éteintes. Personne.

Elle pleure. Connard.

Le billet pour la Roumanie est acheté à peine un jour plus tard. Destination choisie au pif en posant son doigt sur un globe terrestre.

Mercy

Combustion spontanée.


Sympa, les Carpates. Y'a pas à dire. Montagnes magnifiques, du vert partout. Des paysages bucoliques à perte de vue. Des lacs et de la neige, même. Dommage qu'elle ai pas eu à ce moment là le cœur à apprécier le décor, la Mercy... Le cœur, faut dire, elle l'avait plutôt à se morfondre. A picoler dans les rares bars et auberges qu'elle pouvait trouver dans la campagne profonde. Se dire qu'elle ferait mieux de crever ici, tiens, de toute façon, personne viendrait s'en plaindre. Enfin, le genre de choses stupides qu'on se met à penser lorsqu'un enfoiré vous plaque comme si vous étiez qu'une merde sous sa botte...

Le bistrot, dans un minuscule village. Un nom imprononçable, mais elle a même pas pris la peine d'essayer. Pas ici pour découvrir la culture locale. Enfin, presque. Le gars, lui, était là tous les soirs. Surement la seule chose qui l'empêchait de changer de décor depuis quelques jours. Bloquée ici, comme une biche prise dans les feux d'une voiture dès qu'il braquait ses yeux sur elle. Ils parlaient pas la même langue, évidemment. Comme si on avait besoin de ça pour se comprendre, qu'elle se disait. Encore sentimentale, Mercy.

Un soir, elle commande un truc local. Un genre de gnôle abjecte mais qui compensait le gout par l'efficacité. Elle avait au moins le plaisir de se dire qu'au bout de trois verre, elle ne sentirait plus aucuns arômes. C'est le moment que le gus en question choisit pour aborder la grande bringue à la crinière folle et blondie par le soleil qui se morfond au comptoir. Elle, elle sent que ça se retourne tout partout dans elle. Elle baisse même les yeux quand il la mate, puis se force à les relever ! Elle est Mercy, ou bien ?! On la lui fait pas, celle là, merde !

Elle soutient le regard. La voix, elle, semble combler tous les trous de son âme. Tous les warnings de son cerveau s'éteignent. Une proie. A portée de main.

Le reste... Mercy se souvient pas. Ni le nom, ni la nuit. Le réveil, par contre...

Mercy

Combustion spontanée.

Ce texte vaut une bière !

D'abord, c'est une drôle de sensation de brûlure. Le genre entêtant et prégnant. Qui ne s'arrête jamais, ne fluctue pas. Extrêmement douloureuse et étonnante. Presque comme un rêve étrange qu'on serait curieux de poursuivre, bien qu'il soit désagréable... mais on sait que c'est un rêve ! Jusqu'au moment ou ça n'en est plus un. Et là... c'est le drame. Et c'est précisément ce qui arrive à la jeune fille à poil qui s'éveille dans sa chambre d’hôtel. Les rideaux blancs, tirés, laissent passer la légère lumière du petit matin. Lumière qui lui semble étrangement douloureuse. Comme une putain de migraine de gueule de bois, mais généralisée au corps tout entier. En pire, en fait. Plus cuisant. Elle ferme les yeux, gémit, se passant les mains sur le corps, comme pour trouver la source de la brûlure, mais rien...

Juste ce putain de soleil qui la rend presque aveugle quand elle ouvre les yeux. Un cri lui échappe. Elle a l'impression qu'elle va crever, merde ! Alors elle se cache les yeux, le visage, sous l'oreiller, se sentant soudain légèrement soulagée à ce niveau là... Mais pas au niveau du reste, nan. Elle se lève. Croise son reflet dans le miroir. Son reflet. Un froncement de sourcils. Ce qu'elle peut distinguer à travers les points lumineux qui se baladent sur sa rétine est légèrement inquiétant. Elle s'est jamais vue aussi pâle. Ni avec de tels yeux. Ni avec ces putains de deux traces sur le cou. Les légendes lui reviennent dans la tronche, forcément, mais elle a trop mal partout pour réussir à faire le tri. Instinctivement, elle va se planquer dans le placard en embarquant la couette avec elle pour tenter de recoller les morceaux de sa mémoire loin de la lumière.

Et ça va tout de suite mieux. Oh, elle se sent fatiguée, mais ça va. Elle a même pas froid, là, assise sur la couette moelleuse. En fait, elle a plutôt l'impression qu'elle ne sait plus vraiment à quoi correspond la sensation de froid... Un autre froncement de sourcils, alors que le mec lui revient en tête. Elle se revoit monter à l'étage avec lui, entrer dans sa chambre... elle se souvient à peu près de la partie de jambes en l'air assez folle qui s'en est suivie... mais pour le reste, c'est comme un énorme black out. Plus rien. Et finalement, elle se rend compte qu'elle est même pas certaine de se souvenir de sa tronche.

Elle est un peu paumée, mais finalement, elle se sent tranquille. Comment dire qu'elle ne s'est, de fait, jamais sentie aussi vivante. Aussi palpitante. Aussi... capable. C'est un truc étrange. Vrai que sa rupture, elle a plus trop l'impression que c'est grave. Comme tout le reste. Le seul truc qui vient ternir le tableau de sa joie, à vrai dire... c'est sa faim.

Mercy

Combustion spontanée.

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Les tunnels glauques s'étendent de part en part de ce que Mercy nomme "sa cave". L'eau a coulé, depuis les Carpates. Le sang aussi. Il faut c'qu'il faut. Le lieu est une petite planque pas franchement si dégueulasse qu'on pourrait l'imaginer. Des tapis au sol, un matela propre, des bouquins absolument partout, des lampes agréables. C'est chiche, limite ça fait monastère, mais elle aime bien. Et elle passe toutes ses journées dans ce trou. Elle préfère pas trop déambuler à l'extérieur. Peur de tomber sur un rayon de soleil ?

Ouai. Sans doute. Peur de tout, la Mercy. Elle se méfie. Pas envie d'avoir trop d'amis, trop de connaissances. Pas envie d'exhiber plus ses canines. Pas envie d'être encore le monstre d'un autre. Elle est déjà la petite "Puce" du Vieux. La suceuse de rat. La suceuse tout court, pour les plus vulgaires. Rappeler sans cesse que ses premiers jours ici s'étaient soldés par de l'humiliation pure et dure. Elle avait faim. Elle avait faim sans vouloir encore sentir cette pulsion atroce qui la pousse à sucer jusqu'à la moelle un être tressautant et chaud. Le sentir se vider dans sa bouche comme un os de ragoût bien cuit. Sentir le liquide chaud lui redonner de la force et imprégner son corps.

Alors elle avait pas tenté le diable. Ou d'une autre manière. Oh, pas de pipes, non. Trop risqué. Ils sont pas fous. Juste... dans un coin de tunnel, là. Un peu de sang contre un peu de sexe. Et elle qui déballait en tremblant son aiguille stérile pour la planter dans le bras du pauvre con qui venait de l'empaler sans remords. Elle qui murmurait un léger "merci". Et lui qui riait. Elle s'est promise, depuis, de ne plus jamais dire merci. Plus jamais.

Mais les temps ont changés. Elle ferme les cuisses depuis un bail, la Mercy. Nouvelles méthodes. Elle a appris à se retenir. Se retenir de tout boire jusqu'à la dernière goutte. En prendre juste un peu. Laisser le reste pour que la vie continue son petit bonhomme de chemin.

Et ça toque à l’ersatz de porte.


-Ouai. Entre.

Le gars entre. Un sourire. Elle, elle peut pas s'empêcher de se sentir encore un peu gênée. Il s'installe sur le lit. Sort son avant bras. Déjà, dessus... Deux traces de dents. Entre les anciennes cicatrices. Seringue. Il parait que le venin émis durant la morsure rappelle des souvenirs aux anciens qui se foutaient de la merde dans les veines. Tous ceux qui se sont débarrassés de la guenon qui leur mordait la nuque reviennent voir Mercy. Elle accepte pas les autres. Elle le sent, quand le sang est trop impur. Idem pour l'alcool. Et puis eux, ils savent. Ils connaissent la sensation, sauf que celle-ci est sans contrepartie. Le coagulant rend l'expérience euphorisante, agréable. Pas addictive. Enfin... peut-être psychologiquement. Pas physiquement.

Il tend son bras. Elle se fait pas prier. Mord dans les anciennes morsures. Et le sang qui lui jaillit dans la bouche. Goulue, la sangsue aspire à grandes lampées. Son corps est agité de spasmes. Ses mains, qui agrippent le bras, tremblent. On pourrait la voir lutter contre elle même, si le gus en face était pas trop occupé à apprécier son fix pour la regarder. Elle halète. S'arracher, vite. Se séparer. Le mouvement est brusque, elle se jette presque en arrière. La honte la transperce de part en part. Elle tremblote. C'était tellement bon... tellement bon ! Les mains viennent essuyer le visage encore couvert de sang. Elle se change, là. Encore sale, la Mercy. Trop affamée. L'expérience vient avec le temps. Chaque monstre est trop seul pour apprendre d'un autre.

Elle va s'asseoir sur l'autre matelas. Le mec, en face, semble prendre son pied. Tranquille.

Elle, comme après chaque séance, elle chiale. Elle chiale en se disant que peut-être, ce soir, la lumière de la lune saura la consoler.

Mercy

Combustion spontanée.


Lasciate ogni speranza, voi che'ntatre !

Laissez toute espérance, vous qui entrez !

Et ils croyaient pas si bien dire. Enfin, là ou elle vit, on est loin des visites touristiques et de tous ces orbites vides qui vous observent fixement. Très loin des chinois qui prennent des photos et des guides. Il s'agirait plus de longs tunnels entrecoupés de salles plus ou moins grandes, certaines connues et peuplées, d'autres non. Des salles taguées ou des mecs viennent poser du son, en dansant et se défonçant entre les pilier qui relient le sol bétonné au plafond. On croise aussi d'anciennes portes de caves et de bunkers. D'ailleurs, c'est là qu'on remarque que le bunker des résistants parisiens était pas si loin de celui des allemands, sans que personne ne se soit douté que les ennemis complotaient à tout juste une cinquantaine de mètres l'un de l'autre.

Les coins squattés, aussi. C'est dans un de ces endroits qu'elle a élu domicile. Pour des raisons pratiques, d'abord. Calfeutrer son appartement et se déplacer uniquement de nuit s'était avéré être une méthode assez déprimante. Vouée à une vie de solitude, à vider des chats sauvages de leur sang. Et puis elle ne pouvait plus travailler, non plus... Donc l'appartement est vite passé à la trappe, ne lui laissant que peu d'options. Hors de question de se pointer dans un hosto. Trop peur qu'ils la gardent. Alors voilà... Ses errances, et des rumeurs l'avaient menée ici. Dans les catacombes, sous la ville. Elle ne s'attendait pas vraiment à y croiser qui que ce soit. Erreur, d'ailleurs. Même en mettant à part les camés, aventurier et squatteurs... Il y'avait d'autres types. Ceux du Potlatch. Un groupe de tarés centrés sur un genre d'idéologie anarcho-situationniste, proprement indéfinissable. Elle qui avait lu Ringolevio, pensait souvent aux Diggers en les observant parler et agir. Il y'avait le Vieux. Wanda. Quelques figures connues du mouvement, et toute une foule d'individus qui gravitaient. Des camés, des originaux, des curieux, des malfrats... Elle ne pouvait jamais voir les actions mises en place à l'extérieur, mais avait tout de même des échos de leurs marchés gratuits et autres distributions de nourriture, happening planants et soupes populaires aux acides... Mais elle a toujours préféré rester à l'écart, la Mercy. Du moins au début. Avant qu'on ne s’intéresse à elle.

Le Monstre. La Sangsue. D'abord, c'était une curiosité. Comme un étrange objet planté dans un cabinet. On passait la voir, sachant qu'elle mendiait du sang. D'abord contre du cul, puis contre rien d'autre qu'une expérience planante. C'est là que ça a commencé à défiler dans la planque de Mercy. Et les échos se répercutent vite, dans les tunnels... Jusqu'aux oreilles de certains malins. Celui, surtout, qui avait mis à profit ce qu'elle appelait jusque là un handicap.

Etre un monstre aux yeux des autres présente un tas d'inconvénient et d'avantages. Mais elle n'est pas juste un monstre. Elle n'a pas une tête difforme, elle n'est pas naine... elle n'aurait, de fait, pas vraiment sa place dans un freak-show.

Mercy était avide de redonner un sens à une vie qui n'en avait déjà pas énormément avant. Avide de se sentir utile et valorisée, presque autant qu'elle ne l'est de sang. Sauf qu'il n'est pas toujours bon de répondre à ses envies...

Mercy

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De nuit. Elle se balade. La lune est belle, surtout quand elle éclaire les sorties de la blonde. Sa longue crinière, son corps fin et élancé, sa peau pâle, ses yeux changeants, tout ce qui participe au charme du prédateur peut enfin s'exprimer tranquillement. Hors de la frustration due à l'enfermement. Juste... exister. Se sentir forte. Enfin ! N'être plus cet individu condamné à la mendicité et à l'étrangeté. Etre enfin la Reine de la Nuit. Comme le loup dans sa forêt, Mercy arpente en ultime et piètre prédateur les rues de sa ville. Sans réelle espérance. Juste pour le plaisir, ce même plaisir que l'on retrouve en respirant des fleurs ou en buvant un bon pinard.

Oh, elle trouve à manger, parfois. Des chats. Des chiens errants. Pas d'humains. Pas comme ça. Trop dur. Interdit. Peur d'être le monstre qu'on l'accuse d'être. Peur d'aimer trop ça. Peur de tomber dans cet autre penchant qu'elle sent poindre trop souvent. Comme si un animal en cage tambourinait à l'intérieur d'elle même, hurlant sa frustration. Un animal bien trop heureux d'être libéré, qui se nourrirait de chaque frustration supplémentaire, de chaque bravade, insulte, moquerie, douleur... Et tout ce conglomérat de mal être et de colère qui ne demande qu'à prendre la place de ce qu'elle juge comme étant "elle". De son identité. Pas toujours choisie, parfois et même souvent subie, mai tout de même. Cette partie d'elle même qui lui appartient encore.

C'est ce qu'elle se dit en s'empêchant de saliver sur ce clodo, là. Comme si la soif ne s’épanchait jamais ! Elle s'est pourtant nourrie à de multiples reprises mais elle sait bien que si elle s'écoutait elle ne ferait sans doute que ça.

Elle songe à tout ça lorsqu'elle aperçoit dans la rue une silhouette connue. Plus que connue. Intimement connue même. Arno. Elle le reconnait de loin, mais principalement à l'odeur. Oh, elle aimait déjà son odeur. Elle la connaissait. Mais de là à la sentir d'aussi loin... En tout cas pas de doutes. C'est bien lui. Elle ne peut s'empêcher de le suivre discrètement. Très discrètement. Observer sur quelle sonnette son doigt se pose, de loin. Aller vérifier. Relever le nom. Nom de femme.

***

Quelques jours plus tard. Le soir ou Arno ne vint pas chez la femme. Son prénom n'est plus là. Peut-être elle ne s'appelait pas. C'était une blonde. De ces femmes chez lesquelles le visage crémeux exprime une forme de fadeur. Fadeur qui se répercute, mais dont on a besoin comme d'un coton dans les oreilles pour s'échapper de trop de bruit.

Elle l'avait mordue ce soir là jusqu'à ce qu'il ne reste absolument plus rien d'elle. Puis le corps avait été laissé dans la baignoire, en charpies. Elle avait eu l'impression d'absorber tout l'amour qui lui était dû. Amour maternel. Amour charnel. Exemple. Modèle. Confiance.

Le manque était énorme et la soif insatiable bien entendu. Elle ne suffisait pas. Elle ne suffirait jamais.

Mercy

Combustion spontanée.


-Comment il est ?

La vieille brosse les cheveux de Mercy. La vieille n'est pas si vieille, comme toutes les vieilles, elle est aussi un peu enfant. Elle a les cheveux gris, et passe souvent ici bas pour déposer des affaires et des vivres, et respirer le bon air misérable aux relents de paupérisation. Sans doute que sa balade au pays des laissés pour compte lui donne des petites bouffées de plaisir lorsqu'elle remonte à la surface et retourne à nouveau sa veste de vison.

La vieille, elle aime Mercy. Elle aime Mercy comme on aime l'étrangeté. Comme on aime les faits divers, les massacres, le sang, ce qui est malsain et qui éveille ce qu'on voudrait être au fond. Le diable. Elle aime Mercy comme on aime le Diable. Et Mercy aime la vieille comme on aime quand on a pas le choix.


-Il a les yeux bleus.

Un temps. Vampirella regarde fixement le mur en face. Il est orné d'un genre de drap, pour cacher les pierres nues et poussiéreuses de son tombeau. Elle sourit bêtement comme une adolescente qui a le béguin. Et c'est un peu ça. Elle vient de voir un ange. Un ange qui passe la voir souvent. Il a même l'innocence au fond des yeux et les doigts fins des anges. L'auréole y est, presque tout. Il ne lui manque plus que les plumes. Elle rougit. Elle vient de se demander, comme Saint-Augustin, si les anges avaient un sexe.

-C'est tout ? Tu sais son prénom, tout de même !

Un froncement de sourcils de la part de Mercy. Elle se sent idiote, d'un coup. Les yeux ont tout absorbé l'espace d'un instant et elle sait qu'elle s'est trahie. Elle revient doucement.

-Martin. Il s'appelle Martin. Enfin... j'crois.

***

Martin était roux, avec ses cheveux longs et son nez aquilin. La peau pâle et l'auréole de fierté. Les allures de dandy avec des yeux d'enfant torturé. De quoi vouloir le caresser nuit et jour et s'assurer qu'il ne manque jamais de rien. De quoi avoir l'impression de frapper un chaton à chaque mot dur. Une tragédie ambulante, voué à être énergiquement piétiné jusqu'à devenir dur comme un roc et d'une cruauté sans nom. Mais Mercy ne lui en laissa pas le temps.

Malgré ses airs d'ange tentateur, le bon Martin n'était pas dénué de certaines pulsions que même les enfants ont. Peut-on le lui reprocher, de ne pas rester indifférent devant les courbes de la jolie Mercy, ses longs cheveux dorés et son visage autrefois placardé ? Surement pas. Mais Mercy, elle, ne voulait pas. Elle résistait à la tentation. Et Martin, il sentait si bon.

Et puis ce jour. Ce jour ou le barrage à cédé. Ou en un ballet passionnel les deux corps se sont unis, et tout le toutim. Je vous fais pas un dessin, vous êtes assez grands pour imaginer des cochonneries tout seuls. Mais ce jour là... l'orgasme de Mercy s'est terminé en bain de sang. La tentation trop grande, l'envie, trop grande. Trop résister. Sentir son corps absorber jusqu'à la dernière goutte sans relâche de ce corps tressautant dont on veut se séparer. Ne pas parvenir à s'arracher à temps. S'emporter comme en un prolongement du désir.

Elle avait tué son amour.



"Pourtant chacun tue ce qu'il aime
Salut à tout bon entendeur
Certains le tuent d'un œil amer
Certains avec un mot flatteur
Le lâche se sert d'un baiser
Et d'une épée l'homme d'honneur."

Mercy

Combustion spontanée.

Ce texte vaut une bière !

Son état lui permet d'échapper au Grand Mensonge. Vous savez ?

Mais si, vous savez...

"Il est un estuaire à nos fleuves de soupirs
Ou l'eau mêle nos mystères et nos belles différences...."

Ce Grand Mensonge entre d'autres. Tuer ce que l'on aime comme si l'acte était anodin. L'étouffer sous un poids d'envies, de vouloirs et d'espoirs comme s'il ne s'agissait pas d'une projection. Faire comme si la franche envie pouvait exister. Comme si nous étions insensibles à l'inconscient. Comme si les rancunes incontrôlées n'étaient que mensonges et projections frustrées. Comme si une fois la barrière de l'enfantement construite il y avait un retour au radicalisme possible. Comme si le suicide sans procréation n'était pas la seule possibilité.

Bullshit.

On a beau se foutre de tout que ce n'est pas assez. Les mots ne suffisent pas. On termine dans la détestation. La frustration de ce qu'on a pas choisit. La haine. Le moindre "je t'aime" devient un "je t'aime par conditionnement". La barque de l'amour s'échoue sur les écueils du quotidien. Du nouveau monde. Des répétitions incessantes. Du ménage.

Ou sont les lèvres ensanglantées ? Les Capulets, les Montaigus ? Les amours impossibles ? Les suicidés ? Les empêchements ? Les amants des bois et les mélusines découvertes ? Les amours anarchistes et les accidents ? Les libérations, les seins à l'air, les trahisons ?

Tout s'enfonce dans la mélasse bien pensante du "pas trop fort". Elle sourit. Le gars s'approche.


-Tu viens ?

Elle répond, dans sa gouaille habituelle:

-Ouai. Combien ?

Un temps.

-Cinq-cent balles.

Les canines se retroussent. Elle le suit.

Pourtant, elle se fout du court du dollar...

Mercy

Combustion spontanée.

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Comme une envie de clouer ses couilles sur une porte d'église. Double peine, rançon du désœuvrement des uns, et de la malchance des autres. Il paierait pour tous ces mythes, toutes ces conventions établies que personne ne devait jamais mordre. Il paierait pour avoir insufflé en elle la honte et la culpabilité toute chrétienne. Toujours à faire croire que le bonheur pouvait être ignorant. Comme si la conscience de toutes choses n'entrait pas dans la définition. Le bonheur ignorant s'appelle le mensonge, lorsque l'on retire le rideau d'hypocrisie. Tiens, une autre illusion qu'il avait faite avaler au petit gigot qu'elle était à l'époque, emmaillotée dans l'amour de sa mère et les espoirs vains de son père. Toute cette fausseté lui donne encore des hauts-le-cœur. Elle se demande bien ou ils ont pu aller la chercher. Bien qu'elle ne lui en veuille pas, à elle. Elle a fait comme elle a pu. Elles font toujours comme elles peuvent, jonglant avec l'admiration et le désamour des hommes, comme avec une patate chaude. Ou avec une bombe, qui vous pète tôt ou tard à la gueule.

La prison se dresse ici. Un nid, pour d'autres. Un nid de mensonges et d'illusions. Un grand nid, cossu, beau, travaillé. Le genre de nid que peu d'oiseaux peuvent se permettre d'habiter. Le nid réservé aux blanches colombes. Celles qui ont la chance de transporter un symbole de paix et de propreté avec elles. Mais les oiseaux chient tous pareils, non ? Ils ont tous les mêmes parasites. Ils puent pareils.

Elle passe la barrière du jardin. Le joli petit jardinet propre ou ils aimaient s'affairer tous les deux. En faisant semblant que tout était normal. Elle sort ses clés, ouvre la porte.

Ah, et voilà la cheminé. Ils aimaient s'y retrouver. A Noël, elle ouvrait les cadeaux, là, entourée de sa famille. Et tous faisaient comme si c'était tout à fait normal de lui fourguer des machins en plastique à la pelle en bouffant comme des porcs. Nor-mal. Les mains dans les poches, le sourire au lèvres, l'appareil photo à l’œil. Un doux mystère d'hébétude et de tendresse idiote. Comment on peut toujours se tenir si droit avec tant de merde qui vous pèse dans la tête ?

Elle ouvre le frigo. Premier réflexe. Avant de se souvenir qu'elle ne peut rien manger de ce qu'il y'a dedans. Alors elle le referme, plutôt brutalement. Ça fait du bruit. Elle peut entendre, au dessus, les pas. L'homme traîne des chaussons, trébuche presque dans l'escalier, jure tout bas. Puis, la voix encore endormie:


-Qui est là ?

Elle est plantée dans la cuisine allumée. Elle le regarde droit dans les yeux, un drôle de sourire aux lèvres.

-Salut, Papa.

Mercy

Combustion spontanée.


Le vieux tire une gueule pas possible, là. Enroulé dans son peignoir en coton bio tricoté par des maoris et revendu avec une marge de cent cinquante balle, ses chaussons aux pieds, sa petite croix en or autour du cou et son air de douce respectabilité, façon princier, à en faire des tartoches. La trogne se déforme un peu, tout de même. Tout travaillé qu'il est par ses boniments et sa politesse névrotique, il peut pas s'empêcher de plisser du sourcils et d'avoir l’œil un poil chassieux. Oh, elle sait qu'il est miro. Qu'il y voit pas à deux mètres et qu'il la reconnait qu'à sa voix particulièrement inchangée depuis ses douze ans. Enfin, si. Le ton est plus glacial et cynique, tout de même. Elle n'avait pas forcément la désillusion précoce, à cet age-ci.

Toujours est-il qu'il est scié, et qu'elle en profite pour s'avancer. Mais pas de bise, pas de poignée de main, quetchi. Une calotte surprenante derrière la tête, qui lui tire un glapissement étonné. Et elle fait un petit geste innocent en posant un doigt sur ses lèvres tandis qu'elle attrape une poignée de ses cheveux amoindris par l'age pour le forcer à se poser le cul sur la chaise qu'elle recule d'un coup de pied. Ici, même les chaises sont bien à leurs petites places. Dans leurs petites cases.


-Tu voudrais pas réveiller toute la baraque, à cette heure, hein ?

Elle a un sourire cruel. La machine est lancée. L'humain disparaît devant ce qui a pu prendre sa place, peu importe le nom. Lui, il chie dans son froc. D'abord parce qu'un homme pris par surprise perd une bonne partie de ses couilles et de son intelligence. Comme ces girafes, qui sont vulnérables quand elles boivent. Lui, il faut le laisser tranquille quand il baise, quand il mange, quand il dort, quand il chie, mais aussi quand il ment. Surtout ne pas déranger.

Une bonne petite tape sur la joue du vieux. L'air de dire "bon chien". Puis elle s'assoit en face, se tire une chaise.


-Alors, comment va la vie, depuis deux ans ? Hum ? Pas comme si on s'était donné beaucoup de nouvelles, hein ? Alors que t'sais à quel point j'adore t'entendre parler de ta secte, des pétunias de maman et d'la nouvelle école de commerce qu'va intégrer Holly l'année prochaine !

Un regard par en dessous. Le vieux reste muet. Elle le fixe plus longuement. Le silence est froid et long avant qu'il ne retrouve sa langue qui devait se trouver quelque part, brinquebalant entre son estomac et son cul. Le cerveau est seulement sa troisième fonction principale.

-M... Mercy, je ne comprend pas très bien ce que tu me veux, pourquoi tu viens ici... Je sais que tu as toujours été en colère que nous ne soyons pas en accord avec ton choix de carrière mais de là à en arriver à une telle violence, à me réveiller ainsi au beau milieu de la nuit alors que je travaille tôt demain...

Elle ricane. Elle l'arrête d'un signe de main. Et la rire l'agite de plus en plus fort. Elle ose même une grande tape sur sa cuisse qui fait sursauter le padre assit en face d'elle.

-Mon choix d'carrière, hein ?

Un autre petit rire.

-Putain t'as vraiment rien compris c'est dingo. Vous autres bourgeois vous êtes vraiment qu'une bande de p'tites ordures incapables de voir au delà du putain de rideau d'illusion dans lequel vous êtes enroulés. Et vous savez quoi ?

Un temps. Elle se fige, le regarde dans les yeux.

-Le pire, c'est qu'parfois, j'vous envie.

***

Le corps est retrouvé le lendemain. Vidé de son sang, un crucifix planté dans l’œil droit jusqu'à la cervelle.