Les histoires du père Fresquel

par Jean-Marc Fresquel

dernière modification de Jean-Marc Fresquel à 22/11 15:23
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Jean-Marc Fresquel

Les histoires du père Fresquel

Ce texte vaut 6 bières !

Tu veux savoir comment j'ai atterri dans l'crime organisé?

Bon déjà techniquement j'organise pas de crimes. J'me vois plutôt comme un amateur en fait, un visiteur. C'est pour ça qu'ils m'ont surnommé "le touriste". Ils le font pour se foutre de moi mais c'est assez bien vu, je l'apprécie à sa juste valeur. Mais commençons par l'début.

Tu sais que le crime c'est surtout un truc de pauvre hein? Bien sur y en a qui s'font un pognon d'enculé mais c'est la minorité. Et honnêtement ils se font beaucoup moins que ceux qui spéculent sur les marchés financiers en toute légalité. Mais si y a un marché, y a une offre... J'digresse encore là, tu m'arrêtes hein?

Donc j'disais, la plupart des délinquants le sont par déterminisme social. Dure vie, pauvreté, ghetto, alcoolisme et compagnie. Moi? J'y suis parce que j'ai du pognon à plus savoir qu'en foutre. J'avais, du coup, vu qu'l'argent à plus d'valeur maintenant. J't'aurais bien proposé quelques billets pour te torcher mais j'avais pas le coffre fort de l'Oncle Picsou, la plupart d'mes actifs étaient dématérialisés. J'en ai jamais vu la couleur quoi. Triste hein? Puis de l'immobilier bien sur, des entreprises... Bref j'ai plus rien.

Mais va pas croire que j'm'en plaigne hein? Au contraire. Tu vas m'dire que c'est cliché d'dire ça, surtout pour un connard friqué comme moi... Je m'en fous, je le dis : si y a bien une chose que j'ai appris c'est que l'argent fait pas le bonheur.
Attention! J'parle de l'argent en lui même hein? C'est bien d'en avoir, mais toute la question c'est comment tu l'obtient, ou c'que tu vas faire avec. Ouais j'ai eu pas mal d'occasions d'y réfléchir.

Mon père par exemple, c'était l'archétype du capitaliste. Il a accumulé plus de fric qu'on aurait pu en dépenser en dix générations. Quel intérêt tu vas m'dire? Et quel rapport avec moi? J'y viens, laisse moi causer.
Mon père donc, son truc c'était pas tant d'avoir de l'argent que l'action même d'en gagner.

T'as lu l'Alchimiste? Le voyage plus important qu'la destination, tout ça. Bah c'est ça.

Il aimait diriger son monde dans un but précis, mais l'but avait moins d'importance que l'action. Quand il rachetait une grosse entreprise après des mois de négociation, il s'en foutait de savoir qu'il allait rajouter un zéro sur ses dividendes. Il gagnait tellement qu'il pouvait même pas vraiment savoir combien, à ce stade l'argent à plus d'valeur en soi. C'est pas un moyen parce qu'aucune dépense que tu peux faire va vraiment entamer c'que t'as. Une villa? Un yatch? Une île? C'est de l'argent de poche. Du coup l'argent c'est une fin, mais une fin que tu t'en fous d'atteindre parce que t'y es déjà. Le voyage, la destination. La victoire pour la victoire. Un peu comme un sport. Y a une certaine pureté là dedans, quelque part. Évidemment lui il voyait pas ça aussi clairement, tête dans l'guidon comme il était, mais j'peux te dire que c'était ça. C'était ça mon père.

Du coup moi tu te doutes que j'ai été élevé dans c't'esprit là, le travail avant tout sans vraiment savoir pourquoi. Ça m'rappelle une phrase de Coluche tiens : "l'ouvrier sait comment on fait l'travail, le patron sait pourquoi on fait l'travail". Faux. Archi faux. Le patron il marche, mais il a aucune idée d'où il va. La preuve c'est qu'on a fini par y arriver. Regarde autour de toi.

Donc moi j'ai jamais vraiment eu l'esprit d'entreprise comme ça, mais bon au début d'ma vie j'ai quand même suivi l'mouvement. J'ai fondé ma propre boite très jeune - en partie avec les sous d'papa hein, faut pas déconner. J'me suis marié aussi, tout comme il faut. J'avais la trentaine, on commençait à penser à faire des gosses, comme il faut aussi. Et là mon père est mort, AVC des familles comme tu te doutes. Il a tout fait pour.

Du coup je me retrouve avec le jugement paternel en moins et des milliards en plus. Et je me dis, en gros, qu'est-ce que je vais faire? Qu'est-ce que j'ai vraiment envie de faire?

J'ai quitté ma femme. Elle a pas a s'plaindre va, elle est pas partie les mains vides. Après j'ai voyagé.

J'ai été partout. Au début je faisais les trucs de base, agence de voyage, première classe. Mais même si proportionnellement ça m'coutait moins cher que si tu t'achetais un pain au chocolat, j'avais quand même l'impression de pas en avoir pour mon argent. Étonnant hein? Ouais j'aurais pu l'voir venir, mais bon on dira qu'y fallait tester.
Du coup j'ai cherché des trucs de plus en plus paumés, de plus en plus exotiques. Je faisais du trek au Népal, je passais un mois seul sur une île déserte, j'allais voir des éleveurs de rennes au fin fond de la Laponie, je faisais le Burning Man dans le Nevada... J'ai commencé à vraiment rencontrer des gens tu vois, et là j'vais encore déblatérer un poncif mais c'est quand même la vraie richesse, les gens.

Mais bon tu peux pas carburer toute ta vie à la menthe à l'eau, hmm?

J'ai été dans des fêtes de fou furieux en Californie, dans des coins où les gens ont aucun mal à trouver quoi faire de leur fric. J'ai chassé les Big Five en Afrique du Sud. J'ai visité des bordels thaïlandais où les filles sont pas toutes majeures et pas toutes des filles. Tu parles à un homme qui s'est payé des putes dans presque tous les pays du monde et qui est encore en vie pour le raconter, hahahaha. Quand t'as le pognon que j'avais, tu peux trouver une chatte sans virus même dans les coins les plus crades. Ou plusieurs.

Ça a été assez progressif, une chose en emmenant une autre. Mais de fil en aiguille j'me suis retrouvé dans des plans de plus en plus glauques. Et plus c'était glauque, plus je me sentais vivant. J'avais trouvé ma voie.

J'ai commencé à visiter des zones de guerre, c'est encore à la guerre que l'humanité se révèle le mieux dans toute sa splendeur. C'est là qu'tu sens quelque chose.
J'ai trainé en Afghanistan, en Ukraine, au Mali et dans d'autres coins charmants dans ce genre. C'est pas ce qui manquait, d'ailleurs plus ça allait et moins t'avais besoin de t'éloigner pour en trouver.
Je regardais, un peu comme un journaliste mais sans reportage. Mais une fois que j'ai mis le doigt dans l'engrenage il m'en fallait toujours plus, évidemment. J'allais pas retourner branler des palmiers à Hawaï.

J't'ai parlé de la chasse? Je reviens un peu en arrière, dans ma période bisounours j'ai pas mal chassé. Le loup en Sibérie, le cerf en Bavière, le cochon sauvage au Texas, l’alligator en Floride, et cætera. Tu vois où j'veux en v'nir hein? "The most dangerous game", l'gibier le plus dangereux. Des types m'ont proposé de payer pour "faire le coup de feu", comme on dit. Aller dans un pays en guerre et descendre un passant, ni vu ni connu. Intraçable.

Y avait tout un business, c'était vachement bien organisé. Fais pas comme si ça t'étonnait. J'ai dit tout à l'heure que les humains c'est la plus grande richesse. J'ai pas dit qu'on peut pas l'acheter.

Bon, au début j'ai quand même hésité, disons qu'ça se présentait comme un point de non retour. Mais en vrai j'l'avais déjà dépassé.

J'ai tiré sur un jeune Syrien qui traversait un champ de ruines avec son bidon d'flotte. Devait même pas avoir la vingtaine, j'pouvais voir ses poils de moustache qui poussaient à peine dans le viseur.
Eh, c'est toujours mieux que d'être tué par un vrai sniper. Tu sais pourquoi? Le vrai sniper il te tire dans le genou pour que tu tombes au milieu de la rue, et il te laisse agoniser là en plein cagnard. L'idée c'est que tu cries comme un goret et que des gens viennent t'aider pour qu'il puisse les choper aussi. Ça marche mieux avec les enfants, les gens supportent pas de les voir souffrir. Un bon jour tu peux en aligner trois voire quatre comme ça.

Ouais, j'ai testé aussi. Mais plus tard.

Au début je restais dans du pas trop risqué. T'as pas idée de ce qu'on peut faire pour même pas si cher que ça. Et avec le monde qui partait en couille c'est pas les occasions qui manquaient.
Tu veux tuer quelqu'un? Suffit de connaître les bons types, de payer la moitié avant la moitié après, et au milieu tu fais ce que tu veux. Ce que tu veux!

Mais bon j'ai jamais retrouvé les sensations de la première fois, en environnement contrôlé c'est pas pareil. C'est comme pécher la truite dans un bassin quoi, ou tirer un faisan d'élevage.

Du coup je suis parti en Afrique et j'ai financé un seigneur de guerre local. En échange je suivais sa troupe et je participais quand je voulais.
Bon, le risque était relativement modéré : la plupart des combattants là bas rateraient un éléphant à trois mètres dans un couloir. Et vas y que je te lève la kalash à bout de bras au dessus de la tête "à la libanaise", et vas y que j'règle la hausse sur un kilomètre parce que je crois que ça sert à régler la puissance, et de façon générale t'as pas besoin de viser parce qu'Allah ou un autre s'occupera du reste.
Donc j'arrivais avec ma petite garde personnelle, les gars avoinent tout autour de moi en gueulant leurs cris de guerre, et moi je me cale avec ma R8 - la même que j'utilisais pour le buffle d'eau et le lion - et j’aligne les mecs en face un par un, clac-clac. Je sais même plus pourquoi ils se battaient, je sais pas s'ils savaient eux mêmes. L'Alchimiste, tout ça.

Bref, je te raconte pas toutes mes péripéties dans le genre mais c'est comme ça que j'me suis retrouvé à l’Hôtel. Pour un bon client comme moi, c'est le meilleur endroit où trouver de bons fournisseurs. Et aussi rencontrer de beaux échantillons d'humanités, parce que quand même... c'est encore ça la plus grande richesse.

Jean-Marc Fresquel

Les histoires du père Fresquel

Ce texte vaut 3 bières !

Comment j'ai survécu? Eh bien j'avais un peu vu venir le truc et juste au cas où je m'étais fait faire quelques bunkers planqués un peu partout comme font les suisses. Avec tout c'qu'il faut à l'intérieur, armes munitions bouffe flotte carburant et cætera... Et ça m'a servi à rien!

Si j'avais vraiment été parano j'me serais enterré et j'aurais attendu, mais franchement j'serais mort d'ennui avant que ça pète. Si tu m'connais un peu tu sais que je suis plutôt du genre épicurien et que j'préfère vivre dangereusement. Donc j'ai continué ma vie habituelle, toujours à droite à gauche.

J'avais un réseau d'contacts un peu partout, qu'ce soit dans les ambassades ou dans "le milieu". J'pensais avoir des chances raisonnables d'anticiper.

L'premier soir où j'ai commencé à recevoir des appels à la chaine du genre "IT'S HAPPENING", j'te cache pas que j'étais comme un gosse. J'me suis calé dans l'bunker le plus proche et j'ai écouté la radio.
Vingt quatre heures plus tard, toujours rien et c'est retombé comme un soufflé. Fausse alerte. Tant pis.

En fait mon problème tu vois c'est que j'étais trop bien informé. Je percevais le moindre soubresaut des relations internationales qui partaient en couille. Trois fausses alertes, quatre, dix, douze... A chaque fois je passais deux jours à attendre, et rien. Ça devenait ridicule, du coup j'ai commencé à tenter ma chance façon roulette russe. "Cette fois c'est peut être la bonne" j'me disais. Une fois sur deux, une fois sur trois, de moins en moins. Ça a duré des mois.

Et forcément, c'est tombé sur une fois où j'me disais que c'était surement rien. Marrant non? Moi ça m'fait marrer. Un peu moins sur l'moment, mais quand même.

Du coup panique à bord, j'étais das un bled de province et la cache la plus proche hors de portée. Il a fallu improviser avec ce que j'avais sur moi, pas grand chose. J'avais quand même un flingue, un petit Sig en .380 pour pas m'encombrer. Six balles.

Le premier truc à faire c'était d'séloigner d'la civilisation. Je suis monté dans les collines et j'ai cherché quelque part où me planquer. C'est tombé sur une vieille ferme pas mal située au fond d'une vallée, avec tout ce qu'il fallait. Ce genre d'endroit a toujours une cave. Une brave famille de paysans qui avaient rien d'mandé à personne.

Évidemment vu les évènements en cours ils étaient un peu réticents à l'idée d'laisser entrer un parfait inconnu qui tape à leur porte à onze heures du soir, même s'il leur colle une liasse de billets sous le nez. J'ai pas insisté, je suis reparti garer ma caisse un peu plus loin et je suis revenu en faisant le tour par la forêt. Qui dit ferme dit chiens, ils m'ont repéré desuite et ont commencé à faire du boucan. Le fermier est sorti avec son douze et sa lampe pour voir. L'gars était un amateur complet, mais mieux armé que moi sur c'coup là. J'pouvais pas me permettre de merder.

Donc je reste planqué dans les buissons et j'attend ma chance. La nuit à la campagne t'as pas beaucoup d'efforts à faire pour rester invisible. Sauf si l'gars à un chien, et voilà justement qu'il va pour ouvrir son chenil. Là c'est quitte ou double, si je le laisse faire je suis cuit.

Il me tourne le dos et il galère à ouvrir en tenant sa torche et son fusil. J'étais trop loin pour tenter le tir en nocturne avec un .380 de poche, alors je sors de ma planque et je cours pour me mettre à portée.

Tu connais la règle des sept mètres? C'est un truc de flics, ils sont supposés voir ça pendant leur entrainement. En gros t'as un flingue et y a un type qui te fonce dessus par surprise pour te suriner. La règle dit que s'il démarre à sept mètres ou moins de toi, bah t'as pas le temps de dégainer et de le plomber avant qu'il te chope. Pour dire que c'est vite traversé, sept mètres.

Bref, je lui ai fait une variante a distance où j'ai cavalé quoi, dix mètres? Le temps qu'il m'entende par dessus les aboiements et se retourne je suis à quinze, vingt mètres de lui. Ça parait court mais c'est quand même facile de rater à cette distance, surtout si tu viens de taper un sprint.

Je lui tire dessus trois fois. L'idée c'était de lui faire un Mozambique mais franchement si je l'ai touché une fois c'est le bout du monde. Je t'expliquerai le Mozambique une autre fois sinon tu vas dire que j'étale encore ma science.

Donc, j'arrive à le toucher et il tombe. En même temps il tire mais c'est plus par réflexe qu'autre chose et ça part dans le sol. Je lui remet une balle en visant mieux pour me donner le temps de courir encore et de me mettre à bout portant. Je l'achève en lui tirant dans la tête pour être sur. Là tu vois j'étais un peu fébrile. Si t'as compté tu sais qu'il me restait une balle, plus une cartouche dans son juxta.

Là où j'ai vraiment eu du bol, c'est qu'y avait pas d'autres armes dans la maison. Mais ça je le savais pas encore donc je cours pour me coller contre le mur de la ferme avant d'me faire allumer par la fenêtre.
Il leur avait fait fermer la porte derrière lui, une bonne porte de campagne en chêne. Pas d'autre choix que de faire sauter la serrure avec le fusil, et j'entre avec mon pétard presque vide.

Dedans j'trouve le reste de la famille, comme prévu. J'avais lu les noms sur la boîte aux lettres : la mère et deux filles, dans les quatorze, quinze ans. Terrorisées, elles comprenaient pas ce qui leur tombait dessus.

Du coup je me retrouve devant un problème logistique : trois vies, une balle et quelques bombes qui peuvent nous tomber sur le coin de la gueule d'un moment à l'autre. Pour te dire, ça commençait à vibrer. Va savoir ce qu'ils visaient, la centrale électrique peut être.

Mon seul avantage c'est qu'elles savent pas combien de coups il me reste. Y avait probablement d'autres cartouches ailleurs pour le douze mais j'pouvais pas me permettre de les chercher et de recharger sous leur nez, elles se seraient douté que j'étais à sec.

J'étais un peu frustré à ce stade donc je la joue expéditif. Je les braque pour les faire s'agenouiller dans la cuisine et je me met derrière elle pour les égorger avec un couteau à viande. Je commence par la mère, mais elle me fait le coup de l'énergie du désespoir et commence à se débattre. Obligé de l'abattre avec ma dernière cartouche.

Les deux gamines vont pour se carapater et j'arrive à en rattraper une avant qu'elle sorte, et là j'aime autant te dire que c'était pas propre. Elle a lutté, j'ai perdu mon flingue qui est parti je sais pas où sous un meuble. J'arrive à la plaquer contre un mur avec un bras et je la plante plusieurs fois dans le dos. Après j'avais plus le temps je l'ai laissée se vider.

Pendant ce temps sa sœur a pu se barrer. Et une fois qu'elle cavale dans la cambrousse vas y pour la rattraper avec juste un couteau et mes soixante balais essoufflés.
Ça va que c'était l'apocalypse, sans quoi j'étais dans la merde avec un témoin dans la nature.

Par la fenêtre on avait vue sur la plaine et je pouvais voir que ça pétait à l'horizon. D'habitude la nuit tu vois les lumières des villes mais là c'était le black out total, sauf quand y avait une explosion. D'aussi loin ça paraissait presque dérisoire d'ailleurs. Mais ça se rapprochait. Je crois qu'à ce stade ils visaient même plus ils envoyaient tout ce qu'ils avaient. Destruction Mutuelle Assurée.

J'ai ramassé tout ce que j'ai pu comme flotte et provisions et je suis descendu à la cave. Une bonne vieille cave taillée directement dans le calcaire, ça a fait le job comme tu peux l'voir. Pendant que ça pilonnait dehors je me suis fait un nid douillet avec des vieux draps et j'ai attendu dans le noir complet.

Évidemment les pétoires sont restées en haut, et j'm'en suis mordu les doigts après. Je sais pas combien de temps j'ai passé là dessous, peut être deux semaines? Mais quand je suis sorti y avait plus de maison. Ça m'a pris deux jours rien que pour déblayer la trappe, j'ai cru que j'y restais. Rien de récupérable à part des gravats.

Du coup j'ai embarqué c'que j'ai pu et je me suis mis à marcher.

Jean-Marc Fresquel

Les histoires du père Fresquel

Ce texte vaut 2 bières !

Elle est pas mal cette barbaque. Tu sens que le gars était relativement frais. Y a encore de la couenne, c'est bien blanc.
Après quelques mois à cavaler dans le désert je trouve qu'on prend tous un goût de venaison. Plus prononcé, mais aussi plus coriace. Non?

Peut être que je peux plus facilement comparer parce que j'ai déjà mangé des gens avant tout ça. Je t'ai pas raconté?

Je sais pas où on en était restés la dernière fois. Le Brésil? Mais ça a pas d'importance en fait.

La première fois que j'ai eu envie de bouffer quelqu'un, c'était dans une séance privée. Ça je t'en ai déjà parlé je crois : tu files du pognon a des yougoslaves louches, ils te fournissent une fille, ou un garçon - au choix - et un endroit ou personne l'entendra crier. Cette fois je crois que c'était une tchétchène, style traite des blanches package standard : eau oxygénée, trop de maquillage, avants bras comme un parcours de golf et pas d'existence légale. T'as pas vu de vraie femme-objet avant d'en avoir eu une.

C'est à peine si elle résistait. La résignation de ces gonzesses... Ils les brisent tu vois? Ils en font des marchandises, du bétail.
Y a une forme d'art là dedans. Ou plutôt de l'artisanat. Ces mecs là ils font ça de père en fils.

Bref. Je la tabasse un peu, j'essaye de la violer, mais je bandais mou. J'suis pas un animal, quand ça veut pas ça veut pas.
Tu sais comment disait Brassens : "S'il n'entend le cœur qui bat, le corps non plus ne bronche pas."


Mais ça m'énervait. Quelque part j'étais heurté dans ma fierté. Vis à vis de moi même, mais le contexte joue aussi même si c'est con. Tu penses au yougo de service qui va passer nettoyer derrière toi, lui aussi il te juge.

Là tu vois je traverse un moment de remise en question. C'est trois heures du matin, je suis dans neuf mètres carrés de béton quelque part sur un chantier abandonné, j'ai une chaise pliante, un matelas crasseux et dessus une fille en position fœtale qui attend de crever. Qu'est-ce que je fous là?

Rien ne m'empêche de la laisser là et de me casser. Le yougo finira le boulot, la coulera dans une dalle de béton et j'aurais perdu que du fric.

J'aurais aussi pu me démerder pour embarquer la gamine, la ramener chez moi, lui filer à bouffer et une piaule, la désintoxiquer, la sortir du système quoi. J'y ai songé un instant.

En vrai je savais que c'était peine perdue. Cette gonzesse elle était morte bien avant cette nuit.

Par contre, le simple fait de m'imaginer essayant de la traiter comme un être humain, ça m'a redonné un semblant d'intérêt. Je commençais à comprendre que le meilleur meurtre, c'est celui où tu établis une connexion avec ta victime. Le cœur et le corps. Sinon autant tuer un grille pain, tu vois?

Je me suis couché derrière la roumaine et je l'ai prise tendrement dans me bras. Elle sentait le parfum cheap et la mort, mais c'était une mort sexy avec des petits cheveux bouclés sur la nuque. Putain rien qu'à la raconter ça me fait quelque chose tiens, y a qu'à voir comment je dis n'importe quoi.

Et là je lui ai niaqué le cou aussi fort que j'ai pu. Et je lui ai gerbé dessus.
Tu m'feras pas croire que t'as jamais eu envie de mordre ta copine pendant l'acte, hum? Dans le feu de l'action t'y met un peu les dents. Mais vraiment y aller t'imagines bien que ça fait une grosse différence. D'un coup t'as la gueule pleine de viande crue et de cartilage. Ça résiste. Rien que traverser la peau c'est pas facile. C'est pas pour rien qu'on les dépèce et qu'on les cuit.

Une parenthèse tiens : je trouve ça excellent d'ailleurs, comme quasi tout le monde s'est mis au cannibalisme le plus naturellement du monde. Y en a qui le justifient en disant que c'est par nécessité, mais ce que je trouve encore plus excellent c'est que dans la plupart des cas c'est faux. un groupe un minimum organisés il peut trouver sa propre bouffe. Mais on utilise tous le cannibalisme parce que c'est plus facile, et ça permet de sauvegarder la main d’œuvre pour d'autres trucs. Une arme logistique à disposition de tous, en quelque sorte. Le but ultime reste peut être la survie, mais il me semble qu'à ce stade on a tous quelque chose de plus. Une raison de se lever le matin quoi. Non?
Mais je suis encore parti dans une tangente, excuse moi.

Donc là j'ai la biélorusse qui agonise dans mon vomi mélangé à son sang, et bizarrement j'ai plus envie de violer quoi que ce soit. Je lui met une balle dans le crâne, je paye le yougo et je rentre chez moi me laver les dents trois fois de suite.

Suite à cet épisode je me suis un peu calmé pour quelques temps, mais j'ai continué à y penser en arrière plan. Et plus je me disais "franchement sur ce coup là t'as abusé", plus j'avais envie de le refaire.

Je te raconterai à l'occasion, mais ça sera pour une prochaine fois.


...

Tu finis pas?