Chronique du Sous-marin blanc

Chapitre débuté par Bahca

Chapitre concerne : Bahca ,

Ce texte vaut 3 bières !

Une nuit sans étoile, c'est une nuit sans âme. Ta gueule.

Allongé dans la poussière, les bras et jambes en croix, l'homme ouvrit les yeux. Un peu de verre brûlé vint déchirer la chair ferme de son avant bras. Indifférence. Il cligna des yeux, et se perdit dans ce noir absolu et total. Néant. Il se rendormit.

L'air était frais, léger, comme une brise de début de printemps, qui portait les effluves des fleurs en devenir et les miasmes des premiers accouplements échaudés. Autrefois. Il rouvrit les yeux, fit jouer ses doigts dans le vide, chassant les courbatures, maltraitant ses douloureuses articulations. Il n'y avait rien, autour de lui. Si. La désolation d'un monde nouveau. Terre brûlée, immeubles éventrées, goudron fondu. Le nouveau monde puait.

Il s'appuya d'abord sur l'un de ses coudes, le droit. Le gauche était couvert de croûtes fraîches, et un peu moins, stigmates d'une survie de justesse. Quelle survie ? Il chercha dans sa mémoire quelques relents d'un passé troublé. Zéro. Comme le nombre de visage qu'il se rappelait. Une voie sans-issu, ou son esprit venait de se fourvoyer. Il n'y aurait plus à espérer de ce côté là. Le monde voulait du neuf.

Il se dressa sur son séant, frotta son uniforme. Tiens, il en avait un. Un veston marine, au liserée blanc. Méticuleusement, il déposa le blazer, attrapa un bout de fer, et découpa des lanières de tissus, avant de se les enrouler autour de chacune des plaies qui suintaient.

Ne pas laisser son âme s'enfuir. Ta gueule.

Il se releva, difficilement ; il bomba son torse, cambra son dos, étirant ses muscles noueux. Il avait vieillit, en l'espace d'une sieste, de plus de dix ans. Il n'était que l'ombre du jeune homme qu'il croyait se rappeler avoir été. Il se frotta le visage, se révélant une barbe broussailleuse ; il se tata le crane, découvrant que le peu de cheveux qui lui restait, filasse, partaient à présent à la moindre contrariété. Il avait été d'un blond terne. Il n'était pas fait pour la gloire dorée des blonds lumineux et royaux.

Il avança d'un pas, manqua de chuter. Sa jambe gauche ne le soutenait plus. Il releva le bas de son pantalon, et découvrit une vilaine prothèse exosquelettique en carbone, aussi légère qu'inesthétique. Ses paupières papillonnèrent.

« Flûte ».

Sa voix était grasse, émaillée de petites toux agressives, comme une huile de tournesol refroidie après avoir séjourné trop longuement dans une friteuse de cantine. Il fouilla ses poches. Un paquet de clopes, un briquet, et une alliance. Il n'avait pas envie de tabac, et jeta le paquet. Le briquet serait utile. Il inspecta l'alliance. Pourquoi ne la portait-il pas ? Il souffla, avant de la ré-enfourner sur un doigt dont elle n'aurait pas du partir. Du moins, imaginait-il.

Se rappeler de quelque chose, un nom, par exemple. Ta gueule.

Il avait du en avoir un, mais il était incapable de mettre la main dessus. Il se rassit, chercha dans l'obscurité quelque chose qui pourrait lui dire ce qu'il était. Il n'y eut pas de miracle, mais une barre chocolatée.

« Bahca ».

Et bien, si une friandise pouvait porter ce nom, lui aussi. Il l'enfourna dans sa bouche, dévorant son identité nouvelle. Demain, il faudrait qu'il comprenne.

Ce texte vaut une bière !

Mange le. Ça ne te donnera pas pour autant des ailes… Ta gueule.

Il contemplait, allongé dans les gravats, un papillon bariolé qui virevoltait autour d'une pousse de cactus fleurie. Deux heures qu'il hésitait entre gober l'insecte, ou se repaître de la plante ; deux heures qu'il était hagard devant ce duo improbable, au milieu des détritus d'un monde en décomposition. La nature reprenait ses droits, et c'était une belle chose ; mais ce qui restait de cette dernière était composé d'insignifiances, de détails, d'absences. Ici, il n'y avait que quelques herbes folles parmi les blocs de bétons ; là, c'était quelques racines qui soulevaient un goudron malmené par les grondements passés de la terre.

Hier avait succédé à demain, sans apporter plus d'explication. Il se résignait peu à peu à n'être plus que Bahca, l'homme au nom d'un amas de glucides. Un pauvre type plus proche du cadavre que de l’esthète, avec une jambe en carbone. Il passa une main nervée, constellée de croûtes en tout genre, sur ce membre qui lui manquait, comme pour se rappeler ce que serait son existence. Parfois, son pieds le démangeait atrocement.

Peut-être qu'on t'a coupé le moignon pour le bouffer… Peut-être que dans quelques jours tu te trancheras une main pour faire de même… Ta gueule.

La faim était un problème constant, mais il n'avait pas une constitution gourmande. C'était donc un soucis secondaire. La soif par contre, et la fatigue, étaient des adversaires bien plus coriaces. Il avait pris sa décision ; avec un couteau de chasse, il découpa deux des cinq pousses joufflues, gonflées d'épines. Il n'était pas là pour massacrer un peu plus ce monde. Il se retourna péniblement sur le dos, et, sans aucune précaution, pressa la chair récoltée au-dessus de ses lèvres. Un liquide ténue colora légèrement ses lèvres crevassées ; il les lécha avidement. Quelques poils de sa moustache sauvage avaient retenu quelques gouttes, mais il n'échappèrent aux élans de sa langue cambrée. Risible résultat.

Bravo, tu as sans doute gagné quelques heures de plus… Ta gueule.

Il tacha de se relever, prenant garde de ne pas écraser la plante suffisamment meurtrie pour aujourd'hui. Il était las. Il tira sur sa jambe folle, soulevant un monticule de poussière qui lui arracha une vilaine toux. Pourquoi lui ? Quel ironique destin que celui là, celui d'un homme qui ne savait rien. Il regarda le ciel ; pas un nuage ne venait gâcher la pureté pastel du ciel. Il fallait avancer ; où ? Qu'importait. Il avança donc, tortue déterminée à accomplir quelques pas de plus.

Personne. Depuis qu'il était né, il n'y avait personne, pas un visage, qui peuplait ses souvenirs. Il ne connaissait de l'humanité que son reflet dans un par-brise étoilé. Il n'avait pas aimé ce qu'il y avait vu et avait détourné le regard. Il lui semblait que la solitude lui avait toujours convenu ; quel joyeux luron il avait du être. Il s'arrêta pour nouer un chiffon au dessus de son crane, autant pour se protéger du soleil, que pour retenir la sueur. Il devrait boire sa pisse, un jour, il le savait : autant commencer par des fluides moins rebutants.

« Fais chier. »

La semelle de sa godasse s'était désolidarisée du cuir beige supérieur. Il chercha à s'accroupir, bascula sur le côté, gêné par sa prothèse, se releva, grogna, râla. L'effort impromptu pour se maintenir en équilibre lui arracha quelques geignements. Il suintait par tous les pores de sa peau, le long de sa colonne vertébrale. Cette dernière n'était d'ailleurs pas droite ; il avait certainement une vilaine scoliose à force de courber la tête. Il détacha les lacets, les noua autour de la fragile chausse, comme un rôti ; il saliva à l'idée de ce dernier, cracha de dépit, regretta cette expulsion labiale et le peu d'humidité à laquelle il venait, stupidement, de renoncer. Il termina rageusement son œuvre, et s'allongea. Il n'y avait que dans cette position que son corps lui laissait un répit relatif.

Tu crois que tu passeras la nuit, comme lorsqu'ils te l'ont pris ? ta gueu… Hein ? Qui ? Quoi ?

Ce texte vaut une bière !

Tu vas te noyer. Ta gueule…

Ce n'était que quelques gouttes, au départ. Un crachin, tout au plus, qui était venu rafraîchir une journée trop chaude. L'homme avait béni cette manne tombée du ciel ; il avait écarté grand sa gueule cassée pour percevoir rapidement son du. Il avait vite déchanté. L'eau était suffisamment acide pour provoquer de sérieuses démangeaisons. Il avait insulté le ciel et sa mère, avant de s'emmitoufler dans des guêtres déchirées à la va vite sur quelques cadavres fraîchement croisés. Il n'était pas seul, finalement : la mort guettait.

Voilà vingt minutes que le ciel s'assombrissait à en éteindre le soleil, et mille aiguilles tombaient à présent. Mille couteaux, mille canines d'un monde qui avait décidé que l'humain était de trop. Et, manque de chance, il en était un. Il avait trouvé refuge sous un vieil arbre mort dont il ne restait qu'un tronc calciné et deux branches tordues comme les doigts crochus d'une sorcière de dessin animé. Il avait creusé la terre, si friable qu'elle n'était surtout que poussière, pour se blottir dans ce terrier improvisé.

Mais il pleuvait toujours. Ses fripes étaient gorgées d'eau, et il sentait déjà sa peau frémir sous les brûlures de ces langues d'acides. Il cherchait à offrir aux cieux son dos, et à protéger son ventre et son visage ; son précieux visage, fouetté par les vents de la veille, aujourd'hui brûlant de fièvre, et demain… Il suffoquait. Il se retourna, se bagarra avec un morceau de jean qui s'était enamouré de son avant bras, s’empêtra dans sa défroque de bric et de broc, déchira un tissu, grinça des dents, grogna. Ça passerait. Il fallait que cela passe…

L'eau de feu dévorera bientôt ta gorge, tes poumons… Ta gueule !

La panique. Il perdait pied. Le poids des vêtements imbibés le rendait pataud et maladroit ; le poids de son corps irrité l'oppressait un peu plus à chaque respiration. Cette dernière était sifflante, rapide, et courte. Il portait le monde, son calvaire, et sa rédemption. Souffrir pour expier. Il ne voulait pas souffrir, il n'avait rien à expier : il était innocent, vierge de ce passé qui surgissait au grès des jeux du sable. Etait-on en droit de le punir pour les péchés des autres ?

Il rejeta au plus loin qu'il le pouvait son armure d'étoffes, de rubans, de laines et de cotons ; plus rien ne pouvait le protéger suffisamment. Il se redressa sur sa patte de carbone, et il courut. Il courut autant qu'il put, sous les cris de la tempête, à travers le tumulte de l'orage, sous la clameur vindicative des éléments.

Et dire qu'ils sont en sécurité, eux... TA GUEULE !

Il voulait se frapper la tête, mais ses ongles raclaient déjà frénétiquement sa peau meurtrie. Il voulait hurler à la mort, mettre fin à tout cela. Les piqûres, la soif, la faim, son humanité, tout le tiraillait. Il voulait abandonner, il voulait crever, n'être plus, ne plus sentir, mourir. Renoncer, se renier, abandonner, enfin, oui, pour toujours. La paix.

Derrière le rideau de pluie, un vieil immeuble effondré surgit. La porte avait été éventrée, et son troisième étage était passé depuis longtemps à travers le plancher du second ; mais c'était son salut, pourtant, qui lui tendait les bras. Sans précaution aucune, uniquement aiguillonné par le désir de se mettre coûte que coûte à l'abri, Bahca se jeta par l'ouverture béante, et s'effondra dans un hall étroit qui puait la moisissure.

Il resta sur le sol quelques longues minutes. Il ne savait pas s'il sanglotait, ou si ses cheveux filasses s'égouttaient sur son visage, mais il n'en menait pas large. Le contact avec ce carrelage froid, mais sec, le réconfortait, et il n'envisageait pas de l'abandonner de suite.

«T'as pas l'air d'être un fameux intellectuel, toi. T'es qui, mon petit père ?»

Comme l'écrevisse dans la nasse… Ta gueule !

La voix raisonnait encore du vide de ce hall que seule peuplait, jusqu'à présent, la carcasse amoindrie de Bahca. D'où venait-elle ? A qui appartenait-elle ? L'infirme fit un effort pour se renverser sur le côté. Il se recroquevilla rapidement, malgré la pesanteur de sa lassitude. Reflexe de survie; un fœtus encaisse mieux les coups qu'un crucifié.

« Pas besoin de craindre quoi que ce soit, petit père. On est tous dans la même galère. »

Un rire acheva la sentence, avant de se transformer en toux grinçante, elle même communicative. Le marinier cracha lui aussi un bout de poumon, scellant tacitement leur même nature et l'ironique condition de leur survie analogue. L'autre cracha ; lui se redressa sur son séant afin de faire face à son interlocuteur. Lorsque ses yeux percèrent enfin la pénombre, il put distinguer le congénère qui le fixait curieusement. Un homme, robuste par le passé, amaigri par le présent. Il portait deux petites bésicles de verres, renforcées au scotch de chantier. Une moustache longiligne tailladait en deux parts égales son visage osseux. Pas de cheveux, ou alors, très ras ; impossible à dire. Il clignait souvent des yeux, comme une chouette aux aboies.

« Putain de pluie.
-Tu l'as dit, putain de pluie, mon petit père. »

Le silence envahit de nouveau les gorges. Sur le plafond du premier étage, le déluge s'abattait sans discontinuer ; une flaque se formait sur le pas de porte. L'air sentait l'urine ; les deux s'en rendirent compte.

« Ca fait plusieurs jours que je suis ici. J'avais pas le courage de retourner dehors pour pisser. Me traîner jusqu'au coin, la… » Il indiqua d'une main molle la direction du couloir menant à un ascenseur hors d'usage. « C'est déjà bien assez d'efforts pour mes genoux cagneux. »

Bahca hocha du chef. Il ne comprenait que trop bien ce que les articulations pouvaient réclamer comme attention. Il fit jouer sa tête sur ses épaules, à droite, à gauche, et quelques circumductions, pour faire craquer sa nuque. L'autre se leva à l'aide d'une canne grossièrement taillée dans un morceau de chataigner. Il se rapprocha de quelques pas, le bois ferré de son outil tapotant le sol à cadence irrégulière.

« T'as pas l'air mieux foutu que moi, mon petit père. Tu t'appelles comment ?
- Bahca. Enfin, je crois.
- Elle est bien bonne celle là. Moi c'est Nathan, pour ce que j'en sais. J'étais ferronnier d'art, avant ça. Je bricolais surtout des portails pour des gens de la haute, sur de jolies propriétés bien entretenues. Et toi ? Avant ?
- Je n'en sais rien.
- Je vois. »

Il ne voyait pourtant pas grand-chose ; il se dirigea interminablement vers l'ouverture béante, afin de constater l'avancer de l'orage. Il resta là, quelques minutes, le dos tourné à son invité, à contempler la valse des détritus que le vent soufflait devant lui. Les éclairs ne déchiraient plus la chape de plomb qui s'installait progressivement. Sa silhouette décharnée se dessinait en négatif par baie ; c'était donc ça, l'humanité. Il se retourna énergiquement, pivotant sur un pied, comme une ballerine dont on aurait contrarié l'agilité. Il souriait, peut-être. En tout cas, il n'avait plus beaucoup de dents.

« La tempête se calme, mais il fera bientôt nuit. On ferait mieux de dormir tout notre saoul, tant qu'on a un toit ; demain, il faudra de nouveau mettre les pieds dehors. Je marche vers l'Est, va savoir pourquoi. Tu pourrais venir.
- Pourquoi pas. »

Prudence est mère de Sûreté, débile. Ho… Ta gueule…

Pour la première fois depuis qu'il s'en souvenait, Bahca avait dormi. Ce n'avait pas été une sieste de quelques dizaines de minutes, entrecoupée de réveils hagards, d'angoisses et d'incompréhensions ; il avait dormi d'une traite, reposant son corps endolori, rassemblant les quelques forces qui lui restaient pour capitaliser dessus. Le bon sommeil était tout aussi précieux qu'un litre de flotte fraîche et traitée. Il apprenait difficilement.




Sous la voûte crue en béton armé, là où la lumière blafarde de quelques projecteurs faisait danser les ombres, il s'amusait, distraitement, à déchiffrer les songes du passé. Les impacts de gros calibre qui parsemaient son horizon racontaient leurs histoires muettes, et son esprit vagabondait vers ceux qui furent assassinés ici. La guerre… la mort. L'honneur, le désespoir… Il souriait béatement ; ce temps honni, jamais vécu, à peine connu, ne manquait pas de panache, dans les livres, dans les films, dans les poèmes que plus personne ne lisait.

Un homme aboya quelques ordres derrière lui. Encore un, disons. Ce n'était pas la première fois de la journée que le clapotis des flots contre le quai massif venait se taire sous la hargne d'un homme en uniforme. Une sirène hurla de détresse, et les lourdes parois métalliques qui retenaient prisonniers les sous-marins s'éventrèrent peu à peu. Le jour naissant s'engouffra dans le bunker, chassant les dernières rêveries de la nuit, les premières odeurs de ce café acre que l'on servait à volonté au mess, et les bouffées étouffantes des premières cigarettes. Il souffla, comme pour chasser ces relents de mélancolie, et se leva de sa chaise vermoulue ; son tour de garde était terminé.

Il s'étira, fit craquer ses articulations, tata sa jambe de métal qui lui interdisait à présent d'explorer les océans sur ces monstres nautiques. Reclassé, qu'on lui avait dit, à la suite de son accident. Reclassé... Trois syllabes pour mettre fin à une carrière, à une vie. Il n'avait pas eu son mot à dire ; il avait essayé. Lorsque la carlingue lui avait broyé la jambe, il avait su. La douleur l'avait submergé, mais pas autant que la panique à l'idée fugace de son avenir pulvérisé. Il n'avait pas assez de fonds et d'ancienneté pour obtenir l'une de ces prothèses qui compensaient vos manquements. Il était fini.




De l'agitation dans ses souvenirs enfouis… Le passé se troublait. Il grogna. Il s'agitait dans son sommeil. L'autre, pourtant, était déjà debout, bien que l'aurore fut encore loin. Il ne boitait plus, s'était redressé de tout son long ; il était grand, à présent. Les lunettes traînaient au sol, parmi les déjections de la veille. Il ne souriait pas, lorsqu'il sortit des affaires de Bahca ce vieux couteau de chasse rouillé. Il ne souriait toujours pas, en hissant sur son épaule la besace de l'infirme. Il se pencha sur l'endormi, tergiversa ; non, il ne tuerait pas maintenant. La canne resta là ; il sortit de leur abri d'un bon pas, sans se retourner.




Il regarda partir les deux premiers bâtiments de guerre, lourds requins des profondeurs dont n'émergeaient que le tiers supérieur, et cet aileron luisant. Il avait été dans le ventre de l'un d'eux, il avait arpenté les océans. Il avait dormi, bercé par le rebond entêtant du sonar, calfeutré dans une couchette de la coque. Il avait partagé son temps, ses repas, ses blagues graveleuses, avec un équipage qui, aujourd'hui lui tournait le dos.

Ah, ils avaient belle allure, dans leur costume marine et nacre, quand ils courraient agilement sur la passerelle qui reliait la base aux ponts de leurs protégés ; ah, qu'ils se sentaient uniques, virils et puissants, à parcourir les mers sur de tels léviathans d'acier, aux noms tout aussi effrayant que le laissait penser leur apparence ; « TERREUR », « LE REDOUTABLE », « L’ÉVENTREUR », « L'INDOMPTABLE »… Ah, qu'il était bon de faire parti intégrante d'une machinerie mortelle bien huilée...

Le sang battait sa tempe, il suait. La colère montait le long de son échine. Il bouillonnait, en longeant les plate-formes de départ, où chaque trompe stridente saluait son enfant chéri. Encore quelques mètres, et il aurait à escalader cette échelle de fer, où l'on s'écorchait autant les mains que lui son amour propre. Avec un peu de chance, le grand blanc ne partirait pas aujourd'hui, et il pourrait le saluer discrètement.

Peine perdue. Lui aussi disparaîtrait bientôt. Son préféré, le seul amour de sa vie, ce mastodonte à la blancheur virginale, se dirigeait vers le sas de sortie. Bientôt, il plongerait dans les eaux plus profondes du bassin creusé par la main de l'homme, et seul son périscope s'aventurerait à la surface, à destination du grand Nord gelé.





Bahca s'était éveillé avec le chant silencieux des mondes oniriques qu'il faut abandonner pour vivre. La bouche pâteuse, l'esprit embuée, il avait encore du mal à démêler le rêve de la réalité. Il roula sur lui-même, au milieu des guêtres qui lui avaient tenu chaud ; il les rejeta au loin. Il se leva pour constater qu'il était seul.

Et dépouillé. Ta gueule.

Il marcha jusqu'au pas de porte, passa la tête à l'extérieur. Le soleil était déjà haut dans le ciel. Il empoigna la canne qui n'attendait que sa main. Les pas du voleur avaient été balayés par les vents de poussière ; la piste était trop fine. Il remonta sur sa bouche une écharpe souillée, se gratta l'arrière de l'oreille ; il hésitait.

Tu veux de la motivation ? Retrouve le « MOBY DICK », connard.

« Oué, pourquoi pas. Enfin un début d'idée potable. »