Sombre héraut de l'amer

Chapitre débuté par Jonas

Chapitre concerne : Jonas, The BlackBird, tissi, keoll, jeanne, tobbyknox, void, hawkward,

Ce texte vaut 4 bières !

Une grande inspiration et un cri. Comme s'il venait de naître. Ici et maintenant, alors qu'il s'arrache du ventre de la mer.

Ou de renaître, vu l'âge du nouveau né. Un âge supposé mais incertain. Pas jeune, c'est sûr. Les cheveux et la barbe grisonnants, presque blancs selon la luminosité. Et il est bon de la retrouver, la lumière ! Même pour un ténébreux. Il faisait plutôt sombre, lorsqu'il a ouvert les yeux en se sentant happé par les abysses... On dit la mer bleue mais, au fond, elle est noire. Comme le sont sa veste, son pantalon, ses chaussures... Toutes ces choses qui semblent peser une tonne, là, sur ses épaules fatiguées.

Il est là, affalé sur ce bout de terre auquel il s'est agrippé pour éviter la noyade, à recracher des litres d'eau salée. Il n'aime déjà pas l'eau, encore moins salée. Puis vient le temps de retrouver à la fois son souffle et ses esprits. Fini de faire l'autruche, il décolle sa tête du sable et observe. Le ciel est aussi bleu que ses yeux, le sable aussi doré que le crâne de sa chevalière. Il en fronce les sourcils. C'est pas clair, dans sa tête, aussi trouble que l'eau stagnante dans la cuvette des chiottes de ce bar miteux où il est presque sûr de s'être endormi. Ce dont il est sûr, en tous cas, c'est qu'il n'était pas parti pour aller faire trempette... Et qu'il n'était pas seul. Il ne l'a jamais été même s'il le sera toujours.

Il se retourne sur le dos et cherche ses clopes, par réflexe, dans la poche de son futal. Trempe, évidemment. Soupir qui entraine une quinte de toux et nouvelle évacuation des eaux.

- Saloperie...

Les gestes sont encore difficiles. Il se sent faible. Et il déteste ça ! Il parvient néanmoins à se redresser, poussant des soupirs rauques, pour mieux observer ce qui l'entoure. La flotte à perte de vue, à l'Est, et une interminable étendue désertique pour le reste. Ou presque désertique. Quelques silhouettes... Tout juste des ombres. Une au Nord, deux au Sud. Puis c'est là qu'il la remarque... Une radio. Juste là, posée dans le sable. Comme si elle l'attendait. Ou que quelqu'un ou quelque chose avait prévu qu'il échappe à sa noyade. Il hésite puis ramasse l'appareil, l'allume, parcourt les fréquences... Des voix. Nombreuses. Racontant principalement de la merde. Parfois, ça sent le prophète, ça parle de projet échoué, de fin du monde. Des discours qu'il a déjà entendu cent fois, sinon mille. Qu'il entendra encore, sans aucun doute. Du "avant", du "tout est différent"... Des foutaises. Tout est foutaise, il le sait depuis longtemps. Que les gens pensent le contraire est simplement un moyen de les atteindre.

Il laisse l'appareil émettre, tout en analysant la situation. Rapidement. Mettre de côté les questions sans réponse, aller à l'essentiel : survivre.

Puis, soudain... Elle. Enfin, Eux. A la radio. Il esquisse un sourire satisfait, réfléchit puis, appuyant sur l'émetteur, de sa voix grave et rocailleuse :

- Hé bien, hé bien... Douce musique à mon oreille.

Il semblerait que ça l'amuse. De ne pas en dire plus, de susciter sa réaction, d'être enfin paumé et dans l'inconnu. Comme un présage, un joli papillon s'élève et vient virevolter devant ses yeux azurés. Il est aussi superbe qu'éphémère, bariolé de couleurs vives, léger et gracieux, traçant on ne sait quel parcours, dessinant on ne sait quelle esquisse... Le geste du Vieux est rapide et précis. Il emprisonne l'insecte superbe dans sa main crevassée et, d'un geste tout aussi vif, l'avale. Vivant.

Une renaissance difficile mais les choses s'arrangent. Allez, en route. Le désert nous attend.

Le soleil de plomb, c'est toujours mieux que les balles. Même s'il tape fort alors que chaque grain de sable franchit ne fait que le rapprocher du suivant, inlassablement. Il fallait bien une traversée du désert, autant commencé par elle. Il évite soigneusement les silhouettes qu'il aperçoit, ne se permettant de garder contact qu'avec un autre survivant, échangeant quelques informations possiblement salutaires. Il veut d'abord la retrouver Elle, qui continue de s'échiner à expliquer l'inexplicable sur les ondes, puis reprendre les affaires. Peu importe le lieu et l'époque, il y aura toujours de quoi faire.

Son errance le conduit jusqu'à ce tas de roche qu'il gardait en point de mire. Son instinct lui a rarement fait défaut... Une mine. De fer. Du peu qu'il a pu voir de ce désert, il comprend vite l'intérêt d'un tel endroit. Sur place, se trouve déjà un basané, sombrero sur la tête, l'air aussi fin qu'une poutre et aussi fiable qu'une Lada... Il hésite brièvement à se débarrasser de lui avant de s'en remettre à sa règle première : vérifier le potentiel. Un potentiel qui s'avéra passable, tout comme il s'avéra que le mexicain était robuste... La nuit approchant, le Vieux décida de voir venir et s'installa paisiblement près du feu de camp.

C'est là que la nouvelle tomba. Morte. Elle était morte. Abattue comme il l'était. Il ne savait ni par qui, ni comment, mais il saurait tôt ou tard... Tôt ou tard, il offrirait beaucoup à ceux ou celles qui lui avait offert cette perte... Car c'était à lui de la tuer, comme il avait tué son Jeff. A lui de la tuer quand elle serait devenue un obstacle ou simplement inutile. A lui de la tuer et à personne d'autre.

Cette nuit-là, le Vieux ne ferma pas l'oeil. Il le gardait rivé sur le mexicain endormi tout en dévorant les lézards capturés lors de sa longue marche, sans même penser à les faire griller. A quoi bon les conserver vivants, autrement ? Et tout en sentant le sang froid se mêlait à sa barbe, il s'interrogeait sur le potentiel du mexicain. Son potentiel gastronomique. Ou même l'apaisement qu'il éprouverait à fracasser sa tête à l'aide d'un rocher. Voir si la matière du sombrero et du cervelet pouvait s'unir et sous quelle forme, sous quelle teinte... Des pensées qui permirent de le garder éveillé la nuit entière, jusqu'au lever du jour où il se décida à reprendre sa route. Seul. Laissant le mexicain comme on se laisse un dessert. Pour plus tard.

Son instinct le conduisit au Nord, plus peuplé, et lui fit poser le pied sur un jerrican d'essence. Plein. Tout juste le temps de le sortir du sable que deux jeunes femmes lui faisaient face. Tissi et Keoll. Diamétralement opposée, comme le feu et la glace. Tout s'enchaina bien vite ensuite...

Ce texte vaut 3 bières !

Void et le Garde-Barrière. Deux noms que le Vieux n'assimila que plus tard... A leur mort.

A peine avait-il fait la connaissance de Tissi, l'Estonienne à l'hermine, et de Keoll, l'ostéopathe Normande, qu'un gosse leur fonça dessus. Une sorte de Schwarzenegger de poche, difforme, un visage d'ange déformé par la haine, bave aux lèvres et hurlant "meurt, meurt" à tout bout de champs... S'en prenant autant aux survivants croisés qu'aux mouches, plantes, grains de sable... Débile, de toute évidence, hargneux au-delà du raisonnable, mais une bonne droite. Jonas y voyait un potentiel.

Cependant, à peine un semblant de dialogue - sans doute voué à l'échec - fut entamé, qu'un trio vint se mettre entre eux et l'horrible gamin. Une grande noire athlétique, une certaine Jeanne, un gars loufoque, marionnettiste, sans doute pas tout seul dans sa tête, déjà entraperçu par le Vieux lors de sa renaissance, un certain Tobby Knox... Et un Binoclard qui semblait les mener. Et qui semblait surtout avoir planté son drapeau sur le gosse. Ton froid, menaçant, l'air de s'en foutre mais ne s'en foutant pourtant pas, le Binoclard et l'Estonienne ne partaient pas pour s'entendre...

Le Vieux y alla de son petit speech. Mathématiques élémentaires, on est trois, vous êtes trois, ça fait six, c'est mieux que trois... Ce genre de conneries. Basique. Evident. Mais le Binoclard préféra, au rassemblement, la division... Tentant même de se mettre dans la poche Jonas ou Keoll. Au choix. A la criée. Prêt à ramasser tout ce qui venait, le Binoclard... Et, effectivement, il a ramassé. Mais plus tard. Faut admettre qu'il avait un certain bagou et le Vieux, qui venait à peine de rencontrer une Estonienne pas toujours claire dans ses propos, se devait de peser le pour et le contre. Faire un point sur le Potentiel. C'est qu'il avait déjà compris que survivre à ce désert serait un tant soit peu plus compliqué que de survivre aux Catacombes.

Cela dit, pas vraiment le temps de se poser des questions. Le Vieux fut un instant décontenancé par Knox. Pas Tobby, hein. Knox. Comprenne qui pourra... Le gars, pour être étrange, ne se contente pas d'un accoutrement déjanté, du club de golf agité, de sa marionnette pendue, de changer de ton aussi vite qu'une girouette change de direction... Non, le Knox joue les mentalistes. Limite télépathe. Et s'il y a bien un truc qui peut mettre mal à l'aise le Vieux, c'est quelqu'un - ou quelque chose - capable de lire ce qu'il cache précieusement dans sa cervelle ! Quoiqu'il en soit, c'est en profitant de ce léger flottement que le Binoclard se jette sur le jerrican, arrache la sacoche de l'Estonienne... et se barre en courant comme s'il venait de piquer des bonbecs dans l'épicerie tenue par sa grand-mère ! Suivi par ses deux comparses qui, il faut bien le dire, trainent un peu des pieds, pas bien convaincus.

Décevant. Le Vieux s'étonne d'y avoir vu un Potentiel. Il se dit seulement qu'il va falloir expliquer les vertus de la patience au Binoclard...

Un de perdu, dix de retrouvés, parait. En attendant, faut se contenter du Mexicain, son "dessert pour plus tard", qui réapparait comme par miracle ! L'air toujours aussi frais et pas plus bavard qu'avant, il rejoint tout de même le trio... Devenu quatuor, donc. Comme les mariachis. Et nouvelle tentative du môme haineux, amorphe tout du long, qui se remet à gueuler "meurt, meurt" à tout-va, en tentant de mordre, griffer, taper, lacérer, éviscérer et gonfler tout ce qui passe. Et là, ce qui passe, c'est eux. Alors ce qui doit être fait, est fait. Point. Moche. Pas pour le môme. Pour le potentiel.

Entre deux jurons élégants et pas nécessairement plus compréhensibles qu'un discours ponctué de "Blackbird", de "Matière", de "d'accord, d'accord, oui", l'Estonienne leur parle d'un certain Garde-Barrière... Un survivant, comme eux, qui la tanne depuis deux lunes pour avoir un peu d'eau. Peut-être pour retrouver foi en l'Humanité, ou pour se refaire un peu, décision est prise de la lui filer, cette eau. Pas chiens, les oiseaux. Sauf que c'est le début du jeu du chat et de la souris... Mais sans chat. Peut-être même sans souris.

Voilà donc le quatuor qui fait la route pour trouver ce survivant. S'avère qu'ils sont deux. Un grand Black, peinturluré façon crâne sous un chapeau haut-de-forme, sans doute cousin germain du Baron Samedi, et une petite blonde probablement majeure mais très certainement défoncée. Le Vieux ne voit ni garde, ni barrière, mais il s'est déjà fait à l'idée qu'il était pas au bout de ses surprises avec l'Estonienne. Par contre, il voit un joli harpon qui pend à la ceinture de Grand Noir. Toujours est-il qu'à peine arrivés, pas le temps de foutre la main sur les gourdes que Grand Noir et Petite Blonde se carapatent comme des poules devant un renard ! Peut-on le leur reprocher ? Ben oui, un peu quand même... Il viennent de se taper un bout de route pour leur filer à boire et ils n'ont pas que ça à foutre, non plus. Alors le Vieux les observe fuir, d'un oeil qui commence clairement à se lasser...

Cependant, le regard d'acier remarque des silhouettes au loin et le sourire revient. Un coup de coude à Tissi qui, avec ses mots à elle, demande au Garde-Barrière - Jonas pige toujours pas - ce qu'il branle. Il lui indique les silhouettes au loin... Jeanne, Knox et ce brave Binoclard.

- Je prends le relais avec le Baron Samedi. Occupe-toi de ça, tu veux ?

Elle a bien voulu. Et pour s'en occuper, elle s'en est bien occupée ! Du temps, le Vieux en est donc réduit à utiliser sa radio pour communiquer avec Grand Noir qui garde sa distance de sécurité. Nouveau speech... Le gars a entendu parler de ce fameux môme. Les nouvelles vont vite. Surtout quand elles sont relayées par Binoclard qui voit ce qu'il veut bien voir. Le Vieux explique, rappelle que s'ils avaient l'intention de lui nuire se serait déjà fait, que s'il veut de l'eau, et pas crever de sa parano, va falloir connecter les neurones, qu'ils feraient même mieux de se réunir, vous êtes deux, nous quatre, ça fait six... Ce genre de conneries. Basique. Evident. Et ben non...

Grand Noir - soi-disant en pleine lune de miel avec Petite Blonde - veut que le Vieux vienne seul jusqu'à eux déposer l'eau, mains nues et levées. Et pourquoi pas attachée dans le dos et avec une glacière pour garder l'eau au frais ? La question reste cependant dans la tête du Vieux et l'échange avec Grand Noir prend fin.

Le quatuor... Bon, non, le trio. Faut bien le dire, le Mexicain reste à peu près aussi éveillé que le Dormeur du Val. Le trio discute donc de la marche à suivre et une nouvelle décision est prise. Ils la trouvent mignonne leur lune de miel, aux deux souris que Tissi appelle Poulets, mais ils ont bien conscience qu'avec une jugeote pareille, Grand Noir va les conduire à la mort d'ici une lune ou deux... Du coup, faut qu'ils apprennent. Une leçon en douceur.

A la nuit tombée, le quatuor - ben ouais - se faufile dans le campement de fortune des soi-disant jeunes mariés et dérobent le peu de vivres qu'ils possèdent. Ils étaient là, endormis, sans défense, le harpon posé au loin... C'eut été facile de les tuer. Très facile. Et c'est bien ce que l'Estonienne leur dit, au petit matin, quand elle leur propose de leur rendre, en plus de la leçon apprise, tous leurs vivres ET suffisamment d'eau pour tenir trois lunes ! En échange du harpon. Parce qu'il fallait pas se leurrer, s'il restait dans les mains de Grand Noir, ce harpon finirait dans d'autres sous peu, arraché à son cadavre... Et rien que d'imaginer qu'il finisse dans les mains d'un autre gamin débile, d'un Binoclard, voire pire... Bref. Basique. Evident.

Toujours pas. Grand noir se met à rire, du genre délirant. Puis il trace des trucs au sol, du genre signes cabalistiques. Puis il sort un petit poulet de sa poche, l'égorge à pleines dents, dessine au sol avec son sang et le tout en gueulant du créole. Du vaudou, quoi. Du genre malédiction sur vingt-sept générations. Ce qui fait dire au Vieux, se tournant vers le trio :

- Je crois que ça veut dire non.

Et là, donc, Jonas, de son regard de plus en plus las, observe Grand Noir et Petite Blonde s'enfuir. Et oui. Pas de bol, ils fuient dans les jupes d'une certaine Liselotte. Une grande fan de Tissi qui fait route avec l'unique contact que le Vieux se permettait jusque-là. Un bon gars qui tarde pas à demander des explications au Vieux à propos de ce Grand Noir pas très clair... Nouveau speech du Vieux. Basique. Evident. Et pour une fois, ça tombe pas dans l'oreille d'un sourd, d'un décevant ou d'un têtu.

Dans la nuit qui suit, Jeanne et Knox se pointent. Ils ont bien bossé. Tissi aussi. La légende veut que Binoclard y ait perdu la queue. Il s'appelait Void, finalement. Il y a perdu la vie et ça, c'est pas une légende. Un coup de radio de Liselotte pour confirmer... Grand Noir, ingérable gueulard vaudou têtu, est mort. Il s'appelait Gad'Baryer. Ouais... Garde-Barrière. Jonas pige enfin.

Une nuit. Le Black Bird prend son envol. Le Hawkward avec. Avec déjà l'idée qui germe de poser un nid où se mettre au chaud entre deux flux migratoires. Tournés ver l'avenir comme leurs yeux se tournent vers un phare sans lumière.

Oh. Oublions pas. Le Mexicain hagard a trébuché sur les cisailles de Knox. Esteban. Parait que c'était son nom. Fallait bien un dessert pour fêter ça...