Le voile de sang de l'espoir

Chapitre débuté par Khan

Chapitre concerne : Khan,

La chaleur fumante du désert s'élève en fines fumerolles dansantes, des contorsions infimes qui font osciller l'horizon au travers de cette loupe distordue. Il fait chaud. Un soupir excédé échappe à Khan. Quel putain de merdier.

La sacoche frappée d'une croix rouge sur fond blanc lui cisaille l'épaule, et le sac à dos dans lequel il a entassé tout ce qu'il a pu avant de fuir pèse aussi lourd sur son dos que sur sa conscience.
 

Sourire en biais. « Pas le choix mon gars, pas le choix. »
 

Il avait prévenu Elly que c'était une idée de merde. S'enterrer derrière des murs, se ramollir, devenir un sédentaire... se perdre soi-même dans la mollesse et la complaisance. Mais il l'avait fait, l'imbécile, il l'avait fait pour Elly.

 

Une sacré idée de merde.

 

Les murs s'étaient couchés plus vite qu'une daleuse qui vous échangeait de la bouffe contre cinq minute de sexe insipide. Mieux armée et véhiculée, la bande de dingues avait ravagé la colonie avant de donner une chasse enthousiaste aux rares fuyards.
 

Quelque chose avait pété ce jours-là.
 

Surtout lorsqu'il avait brandi la machette avant de tailler large dans la gorge de Sig' pour que ce bâtard cesse de se mettre en tête de le suivre. Ça lui avait sûrement sauvé la vie, dans la mesure où ce fils de chien avait cessé de le ralentir ; sauf que de temps en temps, ce fils de pute revenait le voir avec ses grands yeux blancs de bâtard terrifié.

Tapotant sur le côté de son paquet de clope avachi, il en extirpa une Malboro à la limite de la rupture. « Khan, t'es un putain de trouillard. » La bouffée de fumée amère rampa dans sa gorge, il fit claquer sa gorge contre son palais, soufflant la fumée en une exhalait irritée. « Ouais, un crétin de trouillard. Il allait crever de toute façon, toubib ou pas toubib, tu pouvais pas lui reconstruire son putain de genoux. »
 

Le cercle de feu avala le papier à toute vitesse.
 

Soufflant une dernière fois la fumée vers le ciel, la tête renversée en arrière, il chassa les restes des yeux blancs du trouillard et rangea précautionneusement son paquet de clopes. Le gars à la radio lui avait dit que le nord était libre, mais qu'il faudrait pas trop faire le malin faute de quoi il mangerait de chaud.
 

Après quoi le gars avait bougé, laissant un moyen de le rattraper au cas où Khan aurait voulu. Histoire de se regarder inconfortablement autour d'un feu entre potentiels cadavres, plutôt que de regarder tout seul un feu en pensant aux cadavres.

Les crachottis de la radio ne lui avaient pas donné l'impression d'un mauvais gars. C'était plutôt l'idée de se retrouver avec quatre gars le regardant – lui et son sac à dos – à moins de deux mètres, qui l'avait poussé à décliner poliment. Peut-être une connerie. Peut-être pas. La confiance coûte cher.
 

Les bandes ratissent le désert, être seul est limite une invitation.
 

Haussement d'épaules fatigué. Tchhh... on verra.
 

Au sud du pont, un groupe de six s'était engagé.
 

Équilibrant son sac sur ses épaules, Khan reprit sa marche vers le nord.
 

Pas de raison d'être sur leur passage.


 



 

Recroquevillé dans l'une des anfractuosités de la falaise ocre qu'il avait longé en direction de la forêt décharnée visible à l'horizon, il s'était endormi du sommeil nerveux de ceux qui n'ont pas l'esprit tranquille.

 

Il lui avait fallu beaucoup de temps pour trouver cette cachette, un havre putride qui avait dû appartenir à un prédateur. Pas le choix, la nuit se paraît de sa robe d'encre... il avait fallu s'installer et prier pour la vieille odeur ne se transforme pas en une réalité hérissée de griffes et de crocs.

 

Que... ?
 

L'air sa raréfia soudainement. Une inspiration paniquée tendit sa gorge avec forme lorsqu'elle rencontra la barrière invisible d'une main sur sa bouche. Le poids d'un corps sur le sien pèse lourdement sur sa poitrine, et du mauvais voile noire s'extirpe une silhouette au bras prolongé d'une lame courte qui se glisse sous sa gorge.

 

« Tu bouges, fils de pute, et je te saigne. Lève les mains connard, les paumes bien ouvertes. » Grinça la voix glaciale d'une femme.

 

Relâchant sa prise sur les avant-bras de son assaillant, Khan leva lentement les mains. Merde... merde... Si elle avait voulu te tuer tu serais déjà mort. Fais-la faire parler, trouve du temps... et une idée.

 

« Hé... j't'ai rien fait... »

 

Vive comme l'éclair, elle retire recule sa lame avant que le monde de Khan n'explose en une gerbe d'étoiles et de tâches colorées. Elle essuie le manche taché de sang sur la veste de l'ancien médic avant d'appliquer à nouveau la lame contre sa gorge. « Ferme ta gueule, c'est moi qui parl... ET LÈVE LES MAINS FILS DE PUTE, TU LÈVE TES PUTAINS DE MAINS !! »

 

Les coups recommencent à pleuvoir. La tête rentrée dans les épaules, Khan se protège du mieux qu'il le peut. Son monde se teinte de rouge tout en prenant le goût du sang.

 

La poitrine de l'agresseur, mal dissimulée par le bombers dont le col a été noirci à la cendre, se soulève par à-coups. Un sourire en biais barre le visage de Khan. Ah... alors comme ça on n'est pas trop en forme hmmm ?

 

La lame se presse à nouveau contre sa gorge. « Qu'est-ce qui te fait rire petit bâtard ? » Poussant davantage le couteau, il assène avec violence. « RÉPONDS FILS DE PUTE ! »

 

Un hoquet moqueur entaché de sang dévale des lèvres de Khan. « T'es dans la merde, voilà ce qui m'fait rire. Quand le groupe sera revenu du raid, soit ils nous tailleront tous les deux parce que je me serait laisser attraper, soit il te traqueront pour m'avoir saigné. Dans les deux cas t'es dans la merde. »

 

La peur, l'insidieuse peur liée au doute s'est distillée dans le reflet de ses pupilles sombres. Inconsciemment, elle a jeté un rapide coup derrière elle. Court, infime, mais pendant un instant elle a relâché sa garde. Ahh...on est aux abois...

 

Se retournant vivement elle pressa à nouveau la lame sur la gorge de Khan. « C'est des conneries, ton matos il est où ? »

 

La simplicité de l'explication chassa presque toutes douleurs de son visage tuméfié. Bien sûr, elle n'a pas trouvé le sac. Un nouveau sourire ensanglanté illumina la nuit. « Plus bas, je l'ai planqué en attendant que les autres reviennent. Au cas où une salope de voleuse viendrait nous rendre visite. » La rafale de coups revint. L'assaut rageur et brutal fut plus court que le précédent ; les coups moins précis et moins appuyé. C'est ça, fatigue-toi...

 

Saisissant Khan par le col, elle le redressa en grimaçant de douleur. Le bras droit a le couteau, le gauche la fait souffrir quand elle tire dessus. Avisant le renflement sous le bombers sur son flanc gauche, il acquiesça intérieurement : ce n'est pas qu'elle se fatigue vite, elle a mal.

Tout en le maintenant par le col, la femme pousse Khan devant elle. « Bouge-toi, tu m'amènes à tes réserves sinon je te couperais des choses dont t'auras pas besoin. Paraît que dans le coin la mode c'est le mains en moins. » Trébuchant avec application afin de forcer la femme à le retenir de son bras douloureux, il vacilla au hasard le long de la falaise, rendant chaque mètre gagné aussi pénible que possible pour l'inconnue.

 

Crachant un glaviot sanglant, les mains toujours bien levées, Khan murmura en désignant de la tête un trous pris au hasard. « C'est là, il y a tous nos sacs. »

 

Alors elle l'a quitté des yeux.

 

Du moins il a pensé qu'elle l'a quitté des yeux. Et il a eu raison. La poigne de l'inconnue s'était progressivement relâchée pour éviter de trop souffrir à chaque chancellement de son prisonnier, aussi lorsque Khan s'arracha à son emprise pour lui envoyer son poing dans le flanc gauche avec toute la rage qu'il avait en réserve, elle n'a que mollement résisté.

 

« AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAHHH !! » Le long hurlement de douleur de la femme a déchiré la nuit. Elle s'est refermée sur elle-même, traits crispés et mâchoire serrée à s'en faire péter les dents ; un hululement plaintif filtrant d'entre ses lèvres.

 

Khan s'accroupit prudemment à deux mètres de la femme. Avisant l'homme, dans sa douleur, elle balaya maladroitement l'espace de son couteau. Khan secoua la tête. « Non arrête... putain ce que t'es conne, lâche le cout-... oh et puis fait chier. »

 

Se redressant il balança un coup de pied dans l'abdomen de la femme.

 

Le choc lui fit lâcher le couteau. Des larmes plein les yeux, elle se tourna péniblement sur le flanc avant de vomir un flot acide de bile. Lèvres tremblantes, l'inconnue se laissa aller sur le dos, ses yeux roulèrent dans ses orbites... et elle perdit conscience.

 

Soupir exaspéré. « Débile. T'aurais dû lâcher le couteau. » Deux pas et un genou à terre suffisent à l'amener à côté de la forme étendue au sol. La fermeture éclair glisse presque sans bruit. Les pans sitôt écartés, une puanteur acide prend Khan à la gorge : celle de la pourriture. Sur le flanc blessé couvert par un body vert sombre, une tâche malsaine aux colorations jaunes s'est étendue. Avec précaution, Khan dénuda la poitrine de l'inconnue.

 

« Merde. »

 

La pourriture de la gangrène s'était étendue, débordant avidement le pansement de fortune. Recouvrant à nouveau pudiquement les seins de la jeune femme, replia précautionneusement les pans de son bombers éraflé et s'assit à côté d'elle, maintenant que le couteau était hors de portée.

 


 

Elle s'est réveillée un peu avant l'aube.

 

Les coups avaient fait éclater les poches malignes et avaient répandu l'infection dans l'organisme. D'une pâleur mortelle, la femme avait tourné des yeux brillants de maladie vers Khan. « Je me sens pas très bien... »

 

Assis en tailleur à côté d'elle, Khan hocha gravement la tête. « Ouais, on peut dire ça comme ça. »

 

« Tu m'as violée ? »

 

Signe négatif. « Non. »

 

Se réveillant aux douleurs et à la faiblesse de son corps, elle grimaça un sourire de gamine terrifiée. « Je suis un train de mourir ? »

 

Court signe de tête. Oui, elle était en train de mourir.

 

Un sanglot gagne la gorge de l'inconnue. « Merde... je voulais des médocs. Pour me soigner. »

 

Khan secoua la tête, la boule dans sa gorge gagnant en ampleur. « Je suis médic, j'en ai. Mais l'infection a gagné tout ton corps, c'est trop tard. »

 

Les larmes commencent à couler librement, tandis qu'elle grimace courageusement un sourire. « Putain... aide-moi, je veux pas mourir. » Une quinte de toux lui arrache la poitrine, mais elle se reprend bien vite. « S'il-te-plaît... donne-moi des médocs, je pourrais t'aider... je peux... je sais faire plein de trucs, je te s-suivrais... et je t'aider-rais... je te sucerais et t-tout, m-mais y faut qu-que tu me sauves. Hein ? »

 

Nouveau signe négatif.

 

La colère déforme ses traits. « F-FILS DE P... ! » La douleur la fauche, suivit de la faiblesse des mourants. « T'es un b-bâtard... pourquoi t'es r-resté ? Ça te fait j-jouir de r-regarder les gens c-crever ? T-T'es un b-baiseur de ca-ca... davres ?

 

Il laisse la colère retomber avant d'inspirer profondément. « Je suis médic, je suis seulement resté pour t'aider à partir. Les conneries qu'ils te font jurer quand tu t'engages, c'est resté. »

 

Nouveaux sanglots.

 

Elle a continué de supplier et de menacer avant de se fatiguer. L'inconnue à refuser qu'une lame vienne écourter ses souffrances. L'être humain est ainsi fait qu'il se raccroche au plus infime des possibles miracles.

 

Lorsque la douleur est devenue trop grande, il lui a tenu la main.

 


 

L'aube s'est levée sur les yeux froids de l'inconnue.

 

Khan l'a installé dans la faille qu'il avait occupé, une dernière demeure qui en valait une autre. Rajustant son nouveau bombers qu'il avait soigneusement nettoyé, il sangla son sac avant de faire un signe de tête à l'inconnue maintenant inerte.

Bon voyage, pour toi comme pour moi.