Juste une histoire ?

Chapitre débuté par Domi

Chapitre concerne : Domi ,

Ce texte vaut 3 bières !

Dans le bus, ça se bouscule.

J'imagine qu'une histoire doit toujours commencer par une chose banale.

Pas comme: Maman tue Papa.

Pas comme: Maman tue Hélène.

Pas comme: Maman tue Nicolas.

Pas comme: Maman tue.

Non, cette histoire doit commencer dans un bus plein d'enfants. Des adolescents. Ils ont la vie devant eux, et pour eux, tout crame.

Oui. Tout.

Sauf que...

Ils ne s'imaginent pas le bus cramé avec eux dedans.

Eux fondus dans les sièges.

Comme si on leur disait: restez là pour l'éternité.

Ils sont ici, avec leurs petites machines. L'un s'est entiché de l'autre, qui est vraiment très conne, mais la connerie parfois fait vraiment bien la conversation. Surtout quand elle a des gros seins. De très gros seins. L'autre somnole. Apparemment: ne pas travailler, ça fatigue énormement. C'est celui qui regarde derrière la vitre qui retient chaque fois mon attention. Il ne fait que regarder, et appuie, je l'imagine, sur la même touche pour réenclencher la même chanson. Que précédemment. Encore. Et encore.



Toujours la même. Qu'elle soit débile ou dure, cette chanson rythme sa vie et fait de lui un être humain supérieur. Selon lui.

Il écoute toujours la même chanson, quand il grimpe les escaliers.

Il n'a pas été dans le bus cette fois là. Mais il avait sa chanson.

Il rentre discrètement dans la chambre, il enlève son casque et se gratte le crâne pour se donner contenance. Comme si tous ces petits détails m'importaient. La preuve: je les écris.

Il a levé ses grands yeux noirs et m'a demandé: "Maman, ça va ?"

Moi, naturellement, j'ai coupé la télévision.

Et je lui ai dit comme ça, assez sèchement: "Prépare toi à barricader la maison."

***

...ça fait bien quatre jours, qu'il est parti chercher la môme au judo et qu'il n'est jamais revenu. Et ça fait bien trois jours, que l'on n'entend plus les sirènes municipales ni le vrombissement des pales d'hélicoptère.

Hier, on a par contre ressenti une forte explosion, localisée au nord-ouest de la ville, par-delà le périphérique. La terre a tremblé jusqu'aux rues pavées du centre bourgeois, et un truc empestait quelque chose de terrible, dans le brouillard qui ne s'est estompé qu'au crépuscule. L'odeur, elle, a rôdé jusqu'au matin blême.



Dans le noir, les yeux braqués sur la route, derrière les persiennes de la cuisine, elle repousse rudement le clébard venu lui lécher quelques doigts, à la recherche d'un peu d'attention. L'énorme pot de croquettes est presque vide. L'affaire d'une semaine tout au plus. La supérette la plus proche n'a que de la bouffe pour petits toutous à leurs mamans. Elle doit être dévastée, maintenant. Et la clinique est à dix minutes en bagnole, sur l'itinéraire classique.

Mais il n'y a plus aucun itinéraire classique.

L'haleine chargée de café et de whisky, le sang en flammes, elle est au bord de la tachycardie.

Dix minutes que la Mégane et le fourgon de gendarmerie tournent sur quelques pâtés de maison, à très faible allure, à peine révélés par l'éclairage public qui agonise. Les charognards embarquent la morbide marchandise, pendue aux lampadaires, encastrée dans les pares brises, ou éclatée contre le trottoir. Deux tiennent la garde aux HK, deux aux pompe, et les deux derniers se chargent de fourrer les cadavres dans les véhicules.

Quand trois des flicards se mettent soudainement à courir comme des dératés, tout clinquant de lourd matériel, elle tend le cou pour essayer de capter l'action, mais la visibilité peu glorieuse devient nulle. Quelques crépitements de PIE plus tard, dans le lointain, et les voilà qui reviennent avec un autre paquet, menotté, bâillonné...bien vivant ? Une petite dreadeuse blonde. La vingtaine peut-être.

La victime est balancée par dessus le corps d'un gros type à qui il manque une partie du visage, et les portes de la camionnette claquent pour la dernière fois dans le quartier, cette nuit. Avant de se coller au volant, un des agents désigne quelques maisons à son collègue, dont la sienne.

Penchée sur le plan de travail, les poings crispés sur l'inox, les yeux désormais braqués sur le vide, elle met bien une minute avant d'éjecter le fond de son estomac dans l'évier.

***

***

"[...]
Tu sais même pas tirer..."

Elle grimace, la tempe posée contre une paume, les doigts emmaillotés dans quelques mèches de cheveux hirsutes, alors qu'elle tourne vivement de l'autre main les feuillets de l'annuaire blanc.

"Putain boucle là."

Jamais elle ne lui a parlé de cette manière, même après une grosse bêtise. Il en reste hébété, arrêtant ses caresses dans le poil ras du chien. Ce dernier a l'air complètement abattu par la mauvaise ambiance.

"Mais..."

Un regard furibond se dresse au dessus de la danse des bougies, l'orage gronde dans la gorge de la mère, son visage devient hideux de colère.

"TU LA FERMES !"

Il se lève, file par l'escalier et va cacher ses larmes dans le creux d'un oreiller.

Hébert G., qu'elle griffonne nerveusement sur la page de bloc-notes.
Et 3 Rue du Four Banal, qu'elle ajoute à côté.

Bientôt, un peu plus d'une demi-douzaine de noms sont couchés là, avec comme amante, pour chacun, une adresse.

La chaise grince contre le carrelage lorsqu'elle se lève pour fouiller la commode, et plus précisément le tiroir qui contient les cartes routières.
Les gestes nerveux restent en suspension deux minutes, lorsqu'elle entend un aboiement au dehors. Blacky dresse les oreilles et oriente le museau dans la direction de l'appel. Il n'y répond pas malgré un début de grognement sourd, et se contente de couiner légèrement quand il croise la face de sa maîtresse, le réprimant par anticipation avec des yeux mauvais, presque infernaux.

Plus tard, le territoire est couvert de flèches et d'annotations.

Elle ne sait peut-être pas tirer mais elle sait qui chasse, dans le coin. Un avantage jusque là insoupçonné du boulot, qui a mis du temps avant de la percuter.

Alors qu'elle expire et inspire lourdement en se tenant la tête, une jambe éprise par la danse de Saint-Guy, elle se demande si elle ne s'y prend pas beaucoup trop tard.

Les chasseurs. Les femmes de chasseurs. Les amis de chasseurs. Les connaissances de chasseurs.

Les gendarmes.

Les simples vandales chanceux.

Les spectres vengeurs et les esprits malins.

Les ignobles petites créatures de la nuit.

Elle souffle les bougies.

Dans deux semaines, c'est l'anniversaire d'Hélène.


***

***


Le moteur tourne au garage, point mort. Le démonte pneu est brandi comme un tonfa, poing serré.

"Ok, ouvre la porte."

L'alu chante dans les rails.

Pas un chat. Ni même une souris.

Elle se précipite vers la portière, s'engouffre dans l'habitacle, frein à main, première, arrêt brutal après deux mètres. Elle se penche du côté de la vitre passager.

"Hé..."

Bref moment d'hésitation. Elle joue un peu avec le pommeau de la boite de vitesse et se force à sourire, un sourire qui inquiète plus qu'il ne rassure.

Elle aurait voulu lui dire:

"Hé, n'oublie pas d'aller-faire-faire pipi Blacky."

Ou bien:

"Hé, tu voudrais que j'achète quoi pour le goûter ?"

Mais au lieu de ça, en ravalant sa mimique atroce, elle lui lance juste:

"Pas d'conneries."

Le monospace Nissan bondit sur l'asphalte, slalome entre quelques véhicules à l'arrêt et ne tarde pas à disparaître, au bout des pavillons alignés.

Il est 4H55 du matin.

Et la bagnole avance tous feux éteints.


***

***

A l'arrière de la clinique vétérinaire, derrière les grosses toiles d'araignée que forment les fissures du pare-brise, elle croise son regard dans le rétroviseur. Celui d'une étrangère.

C'est si stupide et si terrifiant à la fois qu'elle fait précisément la chose la plus stupide et la plus terrifiante à faire à cet instant là : son cou pivote pour vérifier qu'il n'y a pas une autre femme installée sur la banquette arrière, en train de fixer le miroir.

Il n'y a pourtant de vivant qu'un vieux setter anglais à crâne d'obus. Les membres squelettiques de l'animal tremblent comme des feuilles, encadrés par un fouillis de fourreaux en nylon et de longues mallettes en plastique. Les sacs de transport croisés de façon anarchique se bagarrent dans l'inertie pour un peu d'espace.

Si elle devait décrire la couleur des yeux du chien, et bien, elle dirait que c'est celle du petit matin triste.

Lui ne peut plus regarder dans la glace.

***

***

Toux de chenil. Elle a une sacrée toux de chenil.

Le système de ventilation est à l'arrêt.
Il n'y a aucune fenêtre, c'est la quasi-pénombre.

Les animaux morts ne l'ont pas, la toux de chenil. Coincés dans leurs petits compartiments. Dans leurs petites cages.
Morts de déshydratation, d'absence de soin. Ils puent tous à leur propre manière, mais l'addition des différents stades de décomposition, de l'urine séchée et des fèces damne l'endroit d'une odeur monolithique, dictatoriale, presque trop consistante pour ne pas pouvoir être palpée du bout des doigts.

Le foulard noué à la bandito est dérisoire. La grosse couche de bleu de méthylène badigeonnée au dessous des narines ne peut rien y faire. Le quart de bouteille de Veuve-Clicquot avalé à grosses goulées avant de rentrer non plus.

Les insectes ne s'y sont pas trompés: à peine ouverte, tout un escadron est passé par la porte de derrière, dès que le sas menant à la salle de confinement a été déverrouillé en fait, et l'immigration est loin d'être terminée...

La femme est écrasée dans la putréfaction dantesque, assourdie par l'humeur morbide qui se transforme en bruit blanc, aveuglée par des larmes qu'elle croirait presque de sang. Obligée d'appuyer son épaule contre le premier meuble venu, elle hoquète, bave, sue comme du suif de chèvre chauffé. Les mains accrochées au fusil ont du mal à ne pas lâcher l'arme, elles sont aussi poisseuses que si elles avaient été trempées dans de l'huile de friture.

De l'autre côté du bâtiment, encastrée dans les portes vitrées de l'entrée, on trouve la carcasse encore fumante d'une Opel Corsa, dont l'airbag passager est souillé par le jus de crâne de celui qui s'en sert comme dernier oreiller.
La place du conducteur est vide.

***

***

Une détonation assourdissante, dans l'espace clos.
Le coup est comme parti tout seul, dans le couloir un peu obscur. Presque à bout portant.

La course de l'homme a été stoppée net. Criblé de plombs dans le gras du bide, il se tord au sol comme un misérable ver qu'on aurait coupé en deux. Ses gémissements de souffrance vont jusqu'à lui créer des bulles de salive à la commissure des lèvres. Ses yeux sont exorbités, comme à deux doigts de s'éjecter des orbites. Son visage comprimé est en tout point grotesque.

La femme, elle, présente une vive douleur à l'épaule.
La tenue et le maintien de l'arme ont été sacrément expérimentales. Elle a aussi un mal de chien à la casser. Les douilles sont ôtées dans la panique totale, d'autres cartouches sont fourrées avec autant de tremblements.

D'un brusque geste du pied, elle écarte le couteau gisant à côté des tennis du blessé.

Le double canon est repointé sur lui, cette fois vers la cage thoracique. Une minute se passe sans qu'il ne se passe rien, justement. La femme est juste animée d'un mouvement étrange de balancier, au niveau du tronc.

Et finalement le fusil est posé contre le mur.

Le couteau est saisi. Puis planté dans la gorge.

C'est aujourd'hui aussi qu'il va falloir apprendre à économiser les munitions, après avoir tué son premier congénère.

***

Ce texte vaut une bière !

***

Retour au bercail.
Un tour de bagnole, devant la maison. Deux tours de bagnole, devant la maison. C'est au troisième tour que la grande porte du garage s'ouvre, de manière presque simultanée avec la voiture qui braque en sa direction. Le moteur du véhicule est coupé alors que l'entrée est de nouveau bouchée.

"T'es toute blanche...ça va ?"

"Moins fort. Où est Blacky ?"

"Euh...derrière la porte. T'as vu des gens ? Qu'est ce qu'..."

"Prends-le et attends moi dans la cuisine. Il y a un autre clébard dans la voiture."

Le gosse tique sur cette dernière phrase, et approche donc son visage d'une des vitres arrières de la Nissan. Avant d'être un peu bousculé verbalement par la mère.

"Dépêche-toi Nicolas."

Il fronce les sourcils mais ne fait aucun commentaire. La porte est entrebâillée, il oblige le rottweiller à retirer sa truffe de l'ouverture, en le poussant du pied.

"Allez viens mon gros..."

La maman se dégage de l'habitacle, les lanières d'une muselière sortie de la boîte à gants entre les doigts. Elle traverse à son tour la maison pour rejoindre son fils et son chien dans la cuisine. Là, elle s'accroupit pour coller prestement l'outil de contention sur la gueule de l'animal. Surpris par le geste, il n'a le temps de donner que quelques coups de tête avant de s'avouer vaincu.
La tortionnaire braque son regard au dehors, dans la rue fantôme, au-delà des persiennes.

"Mais pourquoi tu lui mets ce truc ici ?"

"J'aurais du le faire avant. Il faut qu'il arrête d'aboyer sans arrêt."

"Mais... Blacky aboit quasiment jamais."

"Il peut."

"Pourquoi t'as ramené un autre chien ?"

"Viens m'aider à vider la voiture."

Retour au garage, tandis que le gros chien agacé reste dans la cuisine et donne des coups de pattes contre ce qui lui entrave nouvellement le museau. La daronne décharge une bouteille de butane du coffre, la pose contre le sol avec le plus de délicatesse possible.

"Pourquoi t'as ramené un autre chien ?"

"T'as vu un truc d'anormal ? Les flics ?"

"Non. Il n'y a rien eu. J'ai fait comme tu as dit. ... Ah ouais, si. J'ai vu un vieux."

Au tour d'un lourd sac de croquettes.

"Un vieux ? Et qu'est-ce qu'il faisait le vieux ?"

"J'sais pas trop. Il regardait un peu chez les voisins. On aurait dit un clochard."

"Il est venu là ? Il portait une arme ?"

"J'ai pas vu d'armes mais il avait des trucs dans son manteau. Il s'est approché un moment et puis, bah, il a fait demi-tour."

"...c'est à cause de ce qu'il y a sur la boîte aux lettres."

"Tu crois ?"

"Va ranger ça dans la salle de jeux."

Avant d'y aller, il regarde franchement ce qu'il y a derrière la vitre arrière, cette fois-ci.

"Pourquoi t'as ramené ça ? Il est vraiment moche."

"On s'en fiche qu'il soit moche. Je vais le piquer."

"Quoi ? J'comprends pas, ça servait à rien d'le..."

Et cette fois-ci, la mère le bouscule encore, mais physiquement en prime, par une grosse poussée contre l'épaule.

"Putain arrête de m'emmerder maintenant."

L'adolescent disparait, les mains enserrées sur les poignées de deux packs d'eau minérale.
Dominique Le Dantec appose ses mains sur son visage, cogne ses fesses et le bas du dos contre la carrosserie.
Elle fond en larmes et glisse jusqu'à se retrouver assise, devant un enjoliveur.

***

***

Trois coups sourds, sur la porte.

Puis le silence. Plein.

Trois autres coups sourds, sur la porte.

Puis plus rien.

Les gueules meurtrières et noires du double canon ne pointent vers le carrelage qu'au bout d'un quart d'heure de néant absolu.

***

Ce texte vaut 4 bières !

***

Quelqu'un appuie sur la sonnette de l'entrée, cette fois.

Mais il n'y a aucun son.

Puis une voix derrière crache au niveau de la porte, un peu essoufflée, un peu paniquée.

"Domi ? Patou ? C'est Sandrine."

Et c'est pas les tortues ninja, avec leurs casques et leurs gilets lourds, nan.

C'est Sandrine, ouais, comme elle le dit. Sandrine...

Toc toc toc toc toc.

Y'a personne Sandrine, bon sang.

Tu vois bien qu'il n'y a personne, alors casse toi pauvre connasse.

C'est parce que tu sens le contraire, en fait, que tu insistes comme ça ?

Toc toc toc toc.

"Ouvrez-moi pitié ! J'ai... Je..."

Cause toujours tu m'intéresses.

Sandrine essaye de voir au niveau des volets fermés de la cuisine.
Et Sandrine tente de distinguer une ouverture, au niveau des baies vitrées du salon, cachées derrière les barrières d'aluminium roulantes. Elle tire même sur le petit bitoniau, en bas, à droite. Cherche aussi à soulever le tout, avec son outil barbouillé d'hémoglobine.

...ça fait des craquements désagréables.

C'est insupportable comme son, Sandrine, aussi insupportable que les aigus de ta voix.

"Je t'ai vu Dominique, je sais que tu es là !
Je t'ai vu dans ta voiture l'autre jour !"

Tu vas casser mes volets pauvre connasse, si tu continues.
Ils m'ont coûté les yeux de la tête alors casse-toi.

Sandrine passe par le jardin, téméraire et remontée par l'absence de réponse. Ou tout simplement complètement pétée du caisson. Je vais t'apprendre, moi, à être fêlée du bulbe comme ça, tu vas voir.
Qu'est-ce que tu fais à fouiller dans mes arbres pauvre connasse ?
C'est pas le jour de la chasse aux oeufs.
Sandrine va regarder dans le puits.
Tu veux aller au fond du puits, Sandrine ?
Puis Sandrine casse d'un coup de pied de biche les fenêtres de la petite cabane. Ben tiens, fais comme chez toi, je t'en prie. Je sais que tu n'as pas une bonne assurance. Pas d'assurance du tout, aujourd'hui, en réalité.
Elle fignole la nouvelle ouverture par quelques gestes nerveux, pour éviter d'avoir à se trancher les mains.
Sandrine se hisse pour entrer dans la cahute.
Qu'est-ce que tu veux y foutre, pauvre connasse ? Piquer les lames de ma tondeuse ? Un peu de charbon de bois ? Un sécateur ? Doit aussi y avoir une corde à sauter, des cerfs-volants, des pistolets à eau et un vélo pour les bébés.
Tu sais, Sandrine, le vélo avec les petites roues pour pas tomber comme une merde.

Sandrine fait un boucan pas possible, là-dedans.

La tronçonneuse et le taille-haies sont déjà avec moi, pauvre connasse, au même titre que le fongicide.
Tu perds ton temps et tu es sérieusement en train d'écouler le mien, en terme de patience.

Tu es en train d'attirer l'attention.

Si tu n'arrêtes pas, Sandrine, je vais te donner un grand coup de club de golf en travers de la gueule, et tu ne vas pas forcément comprendre ce qui est en train d'arriver à ton crâne quand tu ressortiras par la fenêtre comme la dernière des gogoles, et que tu chuteras lourdement sur mon gazon.

C'est, d'ailleurs, précisément ce que je fais, et tu n'as même plus le temps de prononcer quoi que ce soit. Oui, le temps, il est définitivement perdu, maintenant.

Toc, toc, toc, toc, ça fait.

Comme vous tous, sur ma porte d'entrée.


***

***

A l'arrière de la Nissan, au niveau des sièges passagers, le vieux chien aveugle meurt dans ses bras, après la piqure.

Il flotte un sacré remugle de pisse.

Elle caresse le cadavre pendant dix minutes, les yeux dans le vague, les doigts dans les poils.

La femme ne sort de la maison barricadée que pour jeter le clébard mort plus loin, derrière la palissade d'un voisin.

***

***

...

La scène se déroule au ralenti. C'est juste une poignée de secondes. Mais dans la réalité il n'y a pas du tout ce genre d'effet. Cela se joue dans une frénésie délirante, et vous avez l'impression que toutes les valves de votre coeur vont sauter d'un coup, ou que vous allez éjecter votre cervelle par les narines, les oreilles, la bouche ou les yeux.

Un des flics, le moins avancé dans la maison, le plus proche de la porte d'entrée, traverse le porche en courant comme un dératé.
De l'autre côté de la route, la Lucky Strike de celui qui tenait la garde devant la Mégane lui tombe des lèvres, tandis que son arme se redresse.

Théoriquement, la femme n'entend pas le four à micro-onde qui fait: "Ding !", à cette distance.
Mais il doit forcément faire "Ding !".

Si je sais faire un gâteau, je sais faire une bombe.

Si je sais faire des putains de crêpes, je sais faire une putain de bombe.

Le souffle de l'explosion cloue dans la pelouse le fuyard.

La sentinelle se fait presque aussitôt larder le cul par une Brenneke tirée à moins de deux mètres.

Retour à la normale.

Pieds nus sur le bitume froid, elle contourne le bloc moteur, jette le gros pétard sur le capot, se penche au dessus du blessé, tire la visière de son casque en arrière et lui taille un deuxième sourire au Laguiole. Le rottweiller lâché par le fils fait la misère à celui qui roule maintenant dans les parterres de fleurs.

Quelque chose siffle et pète encore au niveau de la cuisine. Une dernière fois.

La maison est en flammes, ainsi que tous les souvenirs qui y étaient logés.

Après avoir installé le gilet pare-balles et le casque sur le corps de son gamin tremblant, la mère inspecte au milieu de la route le HK UMP, éclairée par son bien immobilier.

Intriguée par le sélecteur de tir, elle se fait violence pour ne pas décharger le magasin dans un des cadavres.

Il est peut-être temps de maîtriser Blacky ; le goût du sang l'excite de plus en plus, et c'est qu'il commencerait à vraiment dévorer la gorge de l'autre porc.

***