Potlatch I: Pour faire rougir les Diggers

Chapitre débuté par Wanda

Chapitre concerne : Wanda,

Ce texte vaut 4 bières !

"Beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie !"


Nous étions en ce temps là aussi innocents qu'il est possible de l'être. Nous n'avions jamais connus l'amour, et la mort se gardait encore de nous comme nous nous gardions d'elle. Les terrasses des troquets parisiens n'avaient pour Jeff et moi, plus aucuns secrets, et nous savions, en ces jours de grande folie ou l'ivresse nous montait à la tête comme la sève un jour de printemps, que jamais ce ne serait mieux. Enfin, c'est ce que nous pensions. Les jours défilaient, et chaque couché, levé de soleil, nous semblait plus beau que le précédent. Nous ignorions la lassitude. Et pourtant, chaque jour un peu plus, je sentais monter en moi un brin de folie. Ils se nouaient entre eux, en une étrange et folle tapisserie. Et Jeff, mon compagnon de chaque jour, s'en trouvait quelque peu agacé. Inquiété, serait le mot juste. C'est qu'il n'avait à mon avis pas l'habitude de mes irruptions pétillantes de violence. Nous combattions, lui et moi, en bons hydropathes, l'hydre des conventions bourgeoises... mais les têtes repoussent, mes amis. Elles repoussent toujours. Et la lassitude du guerrier s'installe. A boire et gueuler dans les rues, nous n'étions que de jeunes blancs-becs. Des lapins de trois jours se prenant pour des vieux lièvres. On pensait avoir tout connu, lui et moi. Toujours main dans la main. Il avait ce don, ce don étrange, de me ramener un petit peu à la réalité. Toujours un petit peu. Mais je l'entraînais. Je l'entraînais doucement, sûrement, mais je l'entraînais. Dans la spirale sans fond. Celle des mauvaises fréquentations, disait-il. Mais c'était moi, la mauvaise fréquentation. Depuis le début. Pauvre Jeff. Maintenant que tu regardes le ciel, dans le fond d'un caniveau, tu devrais savoir que c'était moi, qu'il fallait éviter. Pauvre Jeff.

Tu partiras jamais. T'en fais pas. Moi et le vieux on te fera vivre. Il a eu raison, tu sais. Il y'a des êtres que la mort rend immortels. Comme toi. Tu reste toujours là. Comme une foutue ombre, tu sais. Toi, putain de bien pensant, toujours là pour me casser les couilles. Des fois, j'ai envie de te finir à coup de pelle. Mais t'es immortel. Tu te souviens, hein ? Hein, tu te souviens de ce jour là ?

Il y'avait le vieux. Le vieux qui nous faisait goûter sa came. « L'alcool, c'est bien, Wanda, pourquoi tu veux plus ? »... Parce que je veux m'envoler, ducon. Je veux toujours m'envoler plus loin. Le vieux, ce soir là, il avait sa main dans ma culotte. J'aimais bien, mais je disais non. Pour te faire chier. Pour le faire chier. Il l'a fait quand même, hein, pas fou. Tu t'es interposé, Jeff. Fallait pas. Je voulais bien, moi. J'étais déchirée, mais je voulais bien. L'inverse n'aurait pas eu d'importance. Et maintenant tu dégouline dans le caniveau. Planté comme le cadavre d'un porc sur un crochet. Bravo, le vieux. D'un coup, d'un seul. T'es fort. Maintenant il sera toujours là, mon Jeff.

Le corps dit bonjour aux poissons, mais l'esprit, hein ? C'est un collant, Jeff. Il reste. Mon fantôme d'amour. Heureusement que le vieux est là pour veiller sur moi, maintenant. C'est pas toi qui va me payer mes coups. Il faut faire du fric, tu sais ? Il a des techniques, le vieux. Des magouilles. Des manipulations magnifiquement sournoises. Et l'hydre de la bourgeoisie ? On le dépouille, Jeff. On le plume. Bientôt il roucoulera tout nu, dans les rues de Paris, et nous, on sera les rois du pétrole. Parce qu'on les aura tous, d'une manière ou d'une autre. Tous.

Et quand on aura trop de pognon, on brûlera tout. En place publique. Pour redevenir des clochards célestes, Jeff. Mais t'inquiète pas, mon vieux. Je te rejoindrais sûrement dans pas longtemps. Il me finira à coup de briques dans un caniveau, ou je m'appelle pas Wanda. C'est pas grave, tu sais ? Y'a pire que la mort, dans la vie. La raison. La routine. Le travail. L'amour... Tellement pire.

-Est-ce que t'es vraiment certain de ton coup, là ?

Chuchotements. Elle sait même pas pourquoi elle chuchote vu le bordel qu'il y'a en dessous d'eux. Des cochons. Parqués, par centaines. Des hurlements, putain, et eux, ils chuchotent... Elle et Bright Teeth. Un black dont seules les dents ressortent dans le noir.

-Tu sais c'est un plan du Vieux, hein... je sais pas si avec ses idées ont peut réellement être "certain" de quoique ce soit...

C'est le moment ou le tuyau d'aération cède, évidemment. Ce qui permet à Wanda de vérifier au moins une chose, dans sa vie: les cochons, en masse, peuvent amortir une chute. Sur le coup, elle se marre. Puis elle se rend compte qu'elle est entourée d'une dizaines de mastodontes paniqués. Alors elle se relève, manque de tomber, se fait culbuter par un cochon, mordre par un autre. Bright, lui, se fait carrément charger. Alors Wanda s'élance (comme elle peut), lui fait un genre de plaquage pour tenter de le faire dévier de la trajectoire de l'animal... Ils roulent tous les deux dans le mélange de purin et de crasse qui couvre le sol.

-Putain d'enfoiré de Vieux con de mes deux avec ses idées de merdeuuuuh !

C'est tout ce qu'elle a le temps de marmonner avant de manquer de peu de se faire bouffer. Elle voit plus Bright... Et puis plus loin, elle entend un "Et puis merde, hein !". Et voilà que la foule semble refluer vers un autre coin. Elle se relève, doucement. En fait, ce salopard de négro est en train d'évacuer les populations porcines en ouvrant le parc. Elle lève un pouce victorieux tout en se relevant, couverte de merde, hilare.

-Attend... quitte à foutre le bordel....

Et cette nuit là, tous les parcs furent ouverts. Ainsi que les portes du hangar. Et les deux repartirent avec deux porcs, qu'ils chargèrent dans un camion, avant de disparaître dans l'obscurité.