Sang de Dragon - La nouvelle Ascension

Chapitre débuté par

Chapitre concerne : Micky, aline, francescoschettino, Charognards, Marco, Carronares Salvajes, Suzaku Kogan, Rud Essel, ascension, Acab, Ruf, John Tombston, tonnu, dirty, Camille Duval,

Suite de Sang de Dragon - Hit the road, Jack

"Renaître fait partie de la vie. Naître, aussi."

La tour d’Ascension était une arche ; une arche où le verre s’entremêlait à l’acier éventré par les racines d’une nature dévorante. Comme si, enfin libérées du carcan de béton qui les maintenait sous terre, à l’état de germes, les forces végétales se vengeaient d’une oppression trop longtemps supportée. Le paysage qui en découlait était, de fait, bouleversant. Contrairement au reste du monde que nous avions arpenté, où la grande catastrophe avait fait table rase du monde des hommes et de celui des plantes, ici, les deux grouillaient à nouveau. En découlait un mélange harassant d’odeurs, de couleurs, de bruits, dans une moiteur puante et collante ; la vie reprenait ses droits, plantureuse, audacieuse, bigarrée, abjecte dans sa grossièreté.

Les proches marais n’aidaient pas à purifier l’air corrompu des lieux ; leurs miasmes rendaient malades les voyageurs qui les traversaient, souhaitant atteindre l’océan. Bien souvent, ils revenaient sur leurs pas, fiévreux et divagant, et étaient confiés aux « bons soins » du Docteur Essel. Si je m’apprête à en dresser un portrait, ce n’est pas que je l’ai fréquenté, mais l’époque de notre passage fut aussi celle de la mort de Marco, et, après quelques lunes d’indécisions, celle où la Tour accepta de courber la tête devant son successeur, Acab. Celui-ci, un taciturne roublard, bien souvent camé aux opiacés, n’avait pas particulièrement le profil du bon gestionnaire, père de famille. Et déjà, dans son ombre, avait émergé cet homme savant. Il s’était adjugé un bureau spacieux, où il donnait consultations, et peut-être audiences. Avait-il voulu être propulsé à la tête de la communauté ? Je n’en sais rien, mais il y arriva peu après notre départ. Il en sortait peu, méfiant, ou peut-être trop occupé à quelques opérations connues de lui seul. Bien des rumeurs circulaient déjà sur lui, et certaines, des plus malsaines. Avait-il fait assassiner Marco ? Conforté dans sa dépendance mélancolique, son successeur ? Charcutait-il des prisonniers dans les souterrains bien gardés d’Ascension ? Qui sait.

Pourtant, ce trentenaire bien fait, blond, mince et élancé, ne portait pas le masque du diable. Peut-être seulement celui d’un homme qui garde le fond de sa pensée pour lui. Des yeux bleus, illisibles, indéchiffrables, qui tentent de vous percer à jour, sans dévoiler la moindre parcelle de son âme. Il aurait pu être sympathique, s’il avait eu la gouaille de Pénétrator, ou l’audace de la peste ; voire, le bon sens de Tombston. Mais il était froid et distant, et se désintéressait rapidement de tout ce qui ne touchait pas à ses affaires, ou à son art. On racontait qu’il avait été le chef du M.I.T, et quel que soit la signification de l’acronyme, il se gargarisait, parfois, rarement, d’avoir déjoué, par le passé, les plans du Comité. Et même, de les avoir blessés. Oui, sans doute, il était suffisamment calculateur pour avoir organisé la chute de certains, et avoir fait taire les folles histoires qui couraient sur son compte. Qui sait.

Qui sait ? Je m’en foutais bien, finalement. Je gardais mes distances. Grâce au troupeau de poulains du nord, que nous avions mené jusqu’ici, nous avions pu acheter des armes à feu, et des pirogues. Notre avenir se dessinait peu à peu. La mer serait notre nouvel univers, et nous aurions de quoi repousser les pillards du Sud-Ouest, s’ils s’aventuraient sur notre nouveau terrain de jeu. Nous avions aussi musclé ce dernier, en recrutant deux anciennes connaissances de Dohm. Le capitaine Francesco Sottino, homme discret dont l’expérience maritime nous serait d’un grand concours, et Aline, une galante peu farouche ; tous les deux avaient quitté le Nord en même temps de que la DZR, et étaient à présent ouvriers des camps de travail locaux. Micky, un androgyne sympathique, avait lui aussi survécu. Il était souvent dans nos pattes, et dormait parfois au campement ; peut-être parce que nous portions sur nous l’odeur de la poussière du Transvaal, et que cela le réconfortait. Un autre bonhomme étrange voulait nous suivre. Ruf,un illustre inconnu, aussi agité que volontaire, aussi gaffeur que têtu ; mais nous avions trop besoin de mains pour faire la fine bouche.

Tout ce monde orbitait autour de notre noyau dur, et drainait d’ici et là les plus curieux des Ascensionnistes ; nous devenions une attraction. Nous avions profité de la vacance de pouvoir pour faire notre beurre ; le désert continuait de cracher ses trésors, et personne ne les réclamait. Kate, sur un canasson qu’elle avait baptisé affectueusement Shelby, ou un truc du genre, prospectait pour notre propre compte dans les parages ; elle ramenait les petites trouvailles aux autorités locales, cachant ce qui avaient, à nos yeux bien plus de valeurs. Nous les récupérerions plus tard ; je ne souhaitais pas que des tensions inutiles naissent entre nous et nos hôtes, pas tant que nos affaires ne seraient pas toutes conclues.

Nous avions été payés par la direction pour nous salir les mains à leur place ; ceux qui, parmi les survivants de la caravane de Tomas, étaient gravement atteints, ne devaient pas avoir l’occasion de contaminer la population. Mis en quarantaine, il fallait en finir avec cette bombe à retardement. Du moment que nous étions rémunérés, personne, parmi les charognards, n’éleva la voix et ne s’opposa à ce travail facile et un peu salissant. John hérita ainsi du fameux marteau de guerre qui avait appartenu à Dirty ; destin ironique pour cette arme qui avait écrasé les crânes de ses anciens compagnons de route. Tomas et le gros Tonnu furent ainsi « libérés », la tête proprement explosée entre un rocher et le métal renforcé du maillet. Cependant, contrairement aux règles établies par les Fondateurs, nous avions choisi, plutôt que d’exécuter, comme convenu, les restes de la caravane, d’en faire de dociles esclaves. Les baveux ont cet avantage qu’ils obéissent sans rechigner aux ordres les plus abrupts, et s’attèlent sans geindre aux tâches les plus dégradantes. Ce n’était pas des rumeurs de virus et une trogne maladive qui allaient nous effrayer; nous avions fréquenté le vieux Duval, dont l’organisme pourri avait certainement servi de terreau fertile à un tétanos acariâtre et un scorbut opiniâtre.

D’ailleurs, celui-là n’avait pas encore rendu son âme aux vents du Transvaal. Contre toute attente, il avait réussi à atteindre la ville, et à s’y faire accepter. C’était une sacrée surprise : personne ne devrait assez fou pour vouloir d’un morceau de viande avarié comme celui-là. Pas même la faucheuse, manifestement, qui briserait sa lame sur ces os calcifiés et grinçants. Il s’avança, nonchalant, comme à son habitude, appuyé sur une lance flanchante, courbé, un peu plus qu’à son habitude. Autrefois, il avait l’air de ne faire qu’un avec la rocaille poussiéreuse du monde ; mais ici, au milieu des lierres grimpants et des rats gros comme un avant-bras, il n’était singulièrement pas à sa place.

Il s'avança vers nous, après quelques jours à nous avoir évité. Il salua discrètement, d'un rot alcoolisé, et déposa ses maigres possessions avec les nôtres. La tribu était réunifiée; il s'agissait de renaître, à présent. Micky, l'étonnant Micky, savait tatouer; Il nous offrit ses talents, et charcuta, aussi bien qu'il put, chacun d'entre nous. La peau ornée de nos avatars, nous étions neufs, et prêts à partir. Presque prêts.