Sang de Dragon - L'ironie du Massala

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dernière modification de Suzaku Kogan à 21/03 09:46
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Suzaku Kogan

Sang de Dragon - L'ironie du Massala


Suite de Sang de Dragon - Là où se cachent les oiseaux pour mourir

« L’ironie du sort, c’est que plus tu mouilles ta chemise, plus t’as de chance d’attraper la crève. »


Nous avions continué jusqu’à tomber sur une petite crique protégée du vent par les falaises de craies voisines. Un havre de paix, pour nous, qui n’entendions même plus le bourdonnement des bourrasques, de les avoir trop côtoyées. Dans la brume mystique de saison, apparaissait, adossée à l’une de ces murailles impassibles, tout au mieux ce qui avait été une cabane, renommée pompeusement hôtel Lovenest, comme le déclamait l’enseigne gravée maladroitement, au milieu des ruines calcinées. Il y avait bien longtemps que les flammes s’étaient éteintes, et pourtant, les fantômes du passé s’activaient encore, dansant autour de nous, volutes de vapeur, fragiles et intangibles.

Ici. C’était ici, dans ce petit coin de paradis, à l’abri du vacarme du monde, que les Dohmiens avaient affronté, sans aucune chance, la puissance Héritière. Un paradis devenu, sous une pluie de plomb, un enfer. Gang-bang balistique, souillant les cadavres de ceux qui, auparavant, partageaient nos repas, notre quotidien, notre destin. Quelle ironie. Les amis de tes amis ne sont pas toujours tes amis ; et il y a bien des espoirs que ces amis-là noieront dans le sang. Qu’importe à présent. Le Transvaal n’avait jamais réellement accepté celle qui s’en disait la prêtresse, et avait pourchassé l’orgueilleuse jusque dans les terres du Sud. Un avertissement ; Suzaku, la chute n’est jamais loin. Je tacherai de m’en souvenir.

Le campement était installé, face à l’île, dos au passé, autour d’une bûche de bois flotté imbibée de pétrole. Il faisait froid, encore, et dans nos guêtres, nous nous serrions comme ces poissons marinées d’autrefois. Un signe que la mer serait notre nouvel univers ? Un clin d’œil, j’imagine. Les enfants du vent et du désert sont partout chez eux, finalement, tant que nos pieds foulent le sable, et que nos cheveux se chargent des embruns mélancoliques de ce monde de merde.

Nous avions un plan, un projet, et pourtant, j’avais mal à l’âme, d’être ici. La mort était trop présente pour me laisser m’enorgueillir d’être encore vivant. Je me suis éloigné de notre petit camp, tachant d’éclaircir un peu mes pensées macabres. Elles me rattrapèrent à nouveau, me sifflant de chuter dans ce gouffre maléfique, lorsque je découvrais une pancarte rappelant le massacre. Une vie, la mienne, mille morts, les leurs. C’est un tintement étouffé qui m’extirpa, difficilement, de mes odieuses réflexions. Une silhouette, féminine, emmitouflée d’une grande cape, se dessinait sur la plage. Elle semblait hésitante, tout autant que je pouvais l’être. Je levai la main, en guise de salut, simulacre de politesse élémentaire ; point de danger de ma part. N’étais-je pas son obligé, à présent ?

Elle s’approcha, lentement, grâce subtile, mouvements mesurés, millimétrés. Elle s’arrêta, à quelques pas, assez proche pour qu’elle n’eut pas besoin de hausser la voix, assez loin pour que je ne puisse l’atteindre d’un bon. Elle joignit ses mains colorées sur sa poitrine.

« Namaste. Je suis Amiya Amilhthini Singh. Mais vous pouvez m’appeler Ami. »

Elle s’était inclinée, les yeux baissés. J’ai eu envie de lui dire de se redresser immédiatement, que personne n’était suffisamment digne pour qu’elle lui offre sa nuque, comme le condamné devant le bourreau ; non, personne, et encore moins moi. Mais déjà, elle regardait par-dessus mon épaule, ses yeux fusant sur le petit totem chargé de nos souvenirs.

« Nous les avons mis sur des radeaux, avant de les incinérer sur le fleuve… Ce n’étaient peut-être pas leurs coutumes, mais c’était mieux que rien. » Son visage s’obscurcit un peu plus à mesure qu’elle parlait. « Vous ne devriez pas vous installer ici. Cet endroit… Il porte malheur. »

J’étais abasourdi. Non pas choqué, mais surpris. Qu’importait la cérémonie, les morts ne parlent plus pour s’en plaindre. Mais pourquoi offrir à des inconnus les honneurs que leurs… meurtriers ne leur avaient pas offert ? Elle m’intrigue. Sa voix est douce, sa tenue tirée à quatre épingles, son attitude comme une mélopée ancienne. Rien ne bouge, rien ne change ; du moins, de manière imperceptible, beaucoup trop lentement pour moi. Je tache d’oublier. Se souvenir, c’est souffrir, c’est garder rancœur, c’est s’interdire de choisir son avenir. Alors, pourquoi j’écris ? Car je ne peux pas oublier sereinement, avant d’avoir transmis au papier ce que j’étais.

« Ils n’étaient que ce qu’ils furent. Des gens de bonne compagnie, avec qui nous avons vécu, et dont les chemins se sont séparés des nôtres de manière brutale. Je vous remercie de les avoir brûlés ; l’odeur des cadavres et les amas d’os auraient été dérangeants, je suppose. Bien qu’ils auraient sans doute préféré être ensevelis sous les sables du Transvaal. Pas plus qu’on ne choisit sa mort, on ne choisit pas le sort de son corps, une fois abandonné. Qu’importe. Ils sont morts, et ce sont les vivants qui ont raison. »

Je ne crois pas au malheur. Non, je crois à la chance, et, j’imagine, au Transvaal. Je crois que nous sommes des pions, sur un échiquier cosmique, et que le joueur du Nord s’amuse follement. Mais le malheur n’est qu’un bruit parasite dans la grande chanson. Comme si le cavalier de bois pouvait souffrir d’être sacrifier. Folie. Je crois à la démence : elle est peut-être le plus court chemin vers les grandes manœuvres du joueur.

« Vous savez, Ami, les malheurs arrivent et repartent. Un endroit, un autre… Le coin a connu son lot d’histoire, pas plus lugubres que les autres que nous avons visité. Et nous sommes dans une zone pacifiée, ce qui est déjà plus ou moins une victoire. »

Tout à mon interlocutrice, j’en avais occulté le pédalo flamboyant. Il avait raclé le fond de la berge, l’homme en avait sauté à la hâte, et il arrivait à nous, comme un forcené. J’aurais du me tenir sur mes gardes, mais il me semblait qu’il s’agissait bien de celui qui devait nous conduire sur l’île. J’espérais seulement que parler à sa femme n’était pas contre d’anciennes traditions séculaires. Mourir aujourd’hui m’aurait déplu.

« Soni ! Soni, éloigne-toi de cette ruine ! Tu es partie sans me… Attends. Ne me dis pas que… Hé ! Hé, vous, sortez d’ici ! Vous allez attirer les malédictions ! »

Il ne transpire pas, l’homme. Il est puissant, solide. Un roc, au massala, mais un roc tout de même. Il a de beaux cheveux ; c’est étonnant que je m’en souvienne. C’est peut-être la première chose qui m’a frappé chez lui : sa chevelure. Longue. Parfumée ? Entretenue, en tout cas. La vie devait lui être facile, pour perdre autant de temps à prendre soin de lui-même.

« Namaskar. Main honn Shankar Singh. Vous n’avez pas eu de problèmes, là-bas ?
- Ah, enchanté de voir qu’il reste des gens pour croire aux malédictions. Moi-même, je n’y crois plus vraiment. Mais quelques veillées au coin du feu permettent de se remémorer les histoires d’antan, remplies de démons et de sorcières. Enfin, je ne pense pas que le mauvais œil soit sur nous… Plutôt, sur ceux qui nous côtoie. Prenez donc garde !
- Je ne crois qu'en ce que je vois. Et je crois aux malédictions et aux êtres d'autres plans. C'est une bonne chose que de ne pas y croire encore.»


Pourquoi s’en cacher ? Nous fréquenter, c’était souvent la mort qui venait frapper à votre porte. Pas de notre fait, non. Mauvais endroit, mauvais moment… Et moi, je dansais avec elle depuis si longtemps, qu’elle semblait vouloir me faire la fleur de ne pas m’emporter encore. Peut-être demain, peut-être dans dix ans ; pas encore. La grand’-ma disait qu’il ne servait à rien de la fuir, qu’elle trancherait le fil quand il était écrit qu’elle le ferait ; Peut-être. Un sourire, sur mes lèvres ; les muscles de mon visage était un peu rouillé. Nous n’avions pas eu l’occasion de rire, ces derniers temps. Ils n’avaient visiblement pas peur de la sorte de peste que nous transportions avec nous. Pas la gamine, pour une fois, mais la maudite maladie des dieux. Le châtiment.

« Aucun problème, non. Mes gars et moi-même campons justement un peu plus loin. Venez donc boire un bouchon de gnole avec nous. Il y a toujours un peu d’alcool à partager, dans nos besaces. On dit qu’il permet de lier des accords fructueux… Et vous me semblez être un fameux futur partenaire, Shankar !
- Parlons affaires si vous le souhaitez, mon ami. Mais sachez qu'on me dit trop généreux pour être bon commerçant. Commencez par me dire ce qui vous manque !
- C'est bien ce que je disais, vous serez un excellent partenaire... pour moi ! Allons, allons, avant de parler commerce, venez au campement, que je vous présente les autres. Et que nous puissions vider une ou deux bouteilles ensemble. Je ne fais pas confiance à un marchand en pleine possession de son esprit.
- Facile pour vous, qui ne croyez pas aux esprits en pleine possession des marchands. L'alcool n'est pas une drogue, mais un poison. Ses effets sont dus aux dommages qu'il cause à l'intérieur, non une modification des récepteurs. Je réserve donc son usage au combat, car le choix symbolique d'une mort lente, contre celle rapide que connaîtra l'ennemi. Pour des affaires prospères, je propose que nous nous détendions à l'aide de bhang ou de tchaï au chanvre. Nous en avons toujours plusieurs kilos de cette herbe sacrée. Ganja, le cadeau du fleuve. Mais vous ne croyez pas à tout cela. »


Je comprenais mieux subitement, les sourires entendus entre les deux compères, et le refus de trinquer de cet énergumène, malgré mon insistance. Si j’associais le tord-boyaux à la fête, puisqu’on ne le partage qu’avec l’ami, lui l’offrait à ses dieux de la guerre. En un sens, nous avions tous les deux choisi la paix, mais nos us et coutumes se télescopaient. Nous avons pourtant pris la route du campement, ensemble, eux main dans la main, moi les devançant de peu. La femme, peu loquace, s’effaçait devant son mari ; folklore, ou stratagème diplomatique ?

« Je ne crois qu'en moi. Et c'est déjà pas mal, je trouve. »

Nous arrivions alors au camp dans un court silence. Les croyances de chacun se heurtent et s’affrontent chaque jour. Seuls les braves arrivent à faire taire leurs convictions les plus profondes pour servir de plus nobles desseins. Non pas que mon destin soit noble, mais ces aventuriers à la peau dorée savaient arrondir les angles. Chaque pas vers les ruines semblaient toutefois arracher un peu de la joie de la femme ; son visage changeait, peu à peu. Que c’était-il passé ici, pour qu’elle craigne autant ses souvenirs ? Cela ne me regardait pas. Je présentais chacun des nôtres, laconiquement. Les saluts étaient courts, et bien que l’ambiance fut détendue, quelques airs goguenards m’interrogeaient sur le futur proche de ces arrivants bariolés. L’attente, si polie et si douce, de savoir s’il faudrait leur trancher la gorge ou les traiter comme des frères. Shankar rompit le round d’observation.

« Ferons-nous affaire au nom de votre peuple, sahib ? Ou de la tour sombre ? »
- Je les fais en notre nom, celui des Charognards. Pas de la Tour, pas de Dohm, pas du Transvaal. Nous étions itinérants, et nous le resterons, j'imagine. Le sol est impropre à notre établissement. Vous devez bien avoir une légende ou deux qui parlent d'exilés, non ? Mais, l'ami, pourquoi la tour sombre ? Elle serait plutôt verte, de ce que je me souviens. La végétation l'avait en grande partie envahie. »


C’est la femme, Ami, qui vola la réponse sur les lèvres de l’homme. Comme un barrage qui avait contenu trop de flots. Qu’il avait du pleuvoir, dans ces montagnes, qu’elle avait du ruisseler le long de ces gorges, cette eau glaciale, pour qu’arrivée dans la vallée, elle brise les digues de leurs traditions.

« Ma soeur y est partie, attirée comme la papillon par la lumière... Elle y est comme dans un cadre, si belle, si bien entretenue, chouchoutée et exposée, mais en son ventre un clou est planté. »

Sa voix s’éteignit. Déjà, comme si elle était sortie du rang, sous le regard imaginaire d’un lieutenant courroucé, elle réintégrait la manœuvre ; la voilà qui offrait de préparer une drogue douce pour attendrir les esprits, et apaiser les craintes. J’hochais la tête. Qu’elle fasse, qu’on lui fournisse ce qu’elle avait besoin. Nous serions amis, comme son nom le proclamait. Nul doute possible. Elle ramena de la ruine quelques casseroles cabossées, et une grande marmite remplie de cendres. Il fallut l’aider à nettoyer tout cela. Elle remplissait les tasses de plantes, du chanvre, du pavot, des épices, fredonnant doucement. Chacun la regardait faire ; la danse avenante de ses mains était hypnotique. L’eau bouillante de la marmite, suspendue à un crochet improvisé au-dessus du feu puant rappela à tous qu’il ne s’agissait pas d’un spectacle, mais d’un rituel de paix. On sourit. Le moment du partage était proche. Shankar brisa la magie, avant qu’elle ne meure d’elle-même.

« La Tour est sombre, car ceux qui l'occupent sont des obscurantistes rétrogrades, des laborantins aveugles qui étudient les ténèbres en fermant les yeux. »

Il marqua une pause, offrant un temps à qui aurait voulu le contredire. Personne ne se dévoila ; nous étions déjà occupés à essayer les délices offerts par sa femme.

« Mais qu'importe la tour, nous ne sommes pas là pour parler de science, mais d'exil. Même si dans l'hindousime, tout se lie. Avez-vous entendu parler du pont de Lanka ? De l'enlèvement de Sita par les hommes singes ? Ce pont existe dans les témoignages depuis les siècles précédant l'écriture. Elle nous vient de l'âge d'or, ou dieux et hommes vivaient ensemble. Ce pont, érigé par Râma pour y retrouver son épouse, prisonnière des démons, permettait de rejoindre l'Inde à pieds depuis Lanka. Cela rendait les raids des Rakshasas fréquents sur le futur royaume de Madras. Personne ne crut cette histoire, à l'exception de notre peuple. Mais quand les occidentaux lancèrent leurs satellites, ils purent voir de leurs yeux la voie de pierre qui fend la mer, et qu'un cyclone engloutit il y a sept cent ans.

Après... Après des siècles de guerre, les Rakshasas furent repoussés au Népal. Une partie s'y est installée et fut adoptée en gardiens. L'autre...

L'autre erre toujours à vrai dire. Parmi nous. »


La soirée continua en palabre, mêlant légendes, calculs, négociations, rires, souvenirs et drogues. Ce fut, je crois, après l’errance et la fuite, la première fois ou je me sentais chez moi, au milieu de nulle part, entouré de quelques uns, possédant bien peu. Cela suffisait ; cela aurait pu suffire. Aurait du ? Chaque rêve à sa némésis ; habituellement, il s’agit d’un simple réveil, mais ici, ce fut la radio qui tua ce qui s’annonçait comme une aventure merveilleuse.

« Ici Tomas. Nous faisons demi-tour. Une épidémie a frappé notre caravane. La majorité est infectée. Je les ramène à la Tour, pour sauver ceux qui pourront l’être. Je… Quel que soit le plan de Dieu, je n’en ferai plus partie. »