Noël brulé au tison, Pâques pendu au balcon

Chapitre débuté par Orwell

Chapitre concerne : Orwell,

Ce texte vaut 9 bières !

Il y a bien longtemps qu’Orwell trainait sa vieille carcasse sur ce soleil tantôt brulant, tantôt inerte. Combien il ne saurait le dire précisément, mais pour chaque moment important de sa vie, il avait voulu l’imprimer sur sa peau pour ne jamais oublier. À force de survivre depuis tout ce temps, il en avait vécu des histoires et il ne restait donc plus guère beaucoup de place sur son corps pour de nouvelles. Un homme superstitieux aurait pris ça comme un signe que la grande faux approche inexorablement. Mais ça Orwell c’était pas vraiment le genre à y penser. Pour le moment, sa seule préoccupation c’était la piste qu’il suivait.

En se réveillant l’autre matin avec son mal de dos et ses rhumatismes habituels, il avait vu au loin près de l’horizon désertique une légère volute de fumée montante. Impossible que ça soit un feu de forêt, on était en plein champ de caillou à perte de vue. Ça voulait donc dire qu’il n’était pas seul dans cet univers. Des années qu’il vadrouillait comme un sauvage dans ce paysage aride sans voir âme qui vive. Du moins rien de suffisamment intelligent pour être capable d’allumer un feu. La fumée n’était pas restée longtemps dans le ciel et s’était éteinte rapidement. Mais Orwell avait tout de suite pris cette direction sans réfléchir en essayant de garder le cap. Arrivé le soir, de nouveau de la fumée à l’horizon. Mais plus près cette fois. Pas de doute on avait à faire à des humains et la piste était de plus en plus fraiche. Il avait alors marché toute la nuit dans cette direction et au petit matin il était suffisamment proche pour apercevoir la source de la fumée.

Deux enfants. Un adolescent brun, la peau sombre marqué par la boue et la poussière, vêtu d’un seul short et d'un bâton et une petite fille plus jeune, la dizaine, très sale également, habillé de guenilles troués indéfinissables. Ils étaient tous les deux assis en silence, hypnotisés par un petit feu de camp à faire rôtir un minuscule lézard du désert. Orwell s’approcha tout près sans se faire voir et commença à analyser scrupuleusement le danger alentour. Il n’avait pas survécu si longtemps sans prendre d’infimes précautions. Visiblement ils étaient bien seuls et semblaient non armés. Étrange. Comment deux gamins avaient pu survivre dans un terrain aussi hostile. L’adolescent avait l’air débrouillard et plutôt musclé pour son âge. Faudrait se méfier de lui.

Orwell s’approcha tout doucement et puis se leva en leur direction en décrétant très fort :

" Sacré mille nom de Dieu d'tonnerres d'bordel à cons ! "

La surprise des 2 enfants fut tel qu’ils se levèrent d’un coup en reculant et restèrent totalement abasourdie et figés.

" Bin quoi, bon sang d'bois, vous n’avez jamais vu un viocard comme moi ? "

L’adolescent sortit de sa rêverie et demanda avec un air menaçant.

- Pardon ? Vous êtes qui ? Que voulez-vous ? Je vous préviens je sais me défendre.

Orwell s’avança doucement totalement sourd à l’avertissement et s’assit lentement autour du feu, non sans pousser quelques jurons envers ses os grinçant.

- Bouah. Laisse tomber gavroche, tu n'f'rais pas l'poids j’t’assures. Tiens, tu m’donnes un bout d'ton lézard ? En échange j’te filerais un bout d'mon oreillard.

Et Orwell exécuta un grand sourire édenté, en brandissant fièrement par les deux oreilles, un lapin mort sortit de son sac.
Les deux enfants se regardèrent interloqués. La petite fille souriait, mais l’ado toujours méfiant prononça :


- Vous croyez vraiment nous acheter ainsi ? Des gens comme vous on en a déjà vu.
- Bin, fais c'que tu veux gamin, mais moi je m’installe ici cette nuit. Bien longtemps que j'n’ai pas partagé un repas avec quelqu’un. Mais bon tant pis, j'vais l'bouffer tout seul mon Jeannot dans c'cas.

Aurel sortit un couteau de son sac, ce qui provoqua un mouvement de recul des deux ados.

- Hey pas d'crainte, pas encore votre heure. Si j’avais voulu vous embrocher comme ça, j'l’aurais fait déjà depuis longtemps. Vous n’êtes pas très malin d'faire du feu. On vous repère à 50 lieux."

Il commença alors à préparer le lapin pour le faire cuire, en arrachant la peau et vidant les abats, comme un professionnel de la découpe.

" Alors qu’est-ce que deux gamins font seuls comme ça au milieu du désert ? "

Pas de réponses.

- Bin c’est pas coton d'vous faire sortir les vers du nez. Bon j’ai une idée. Tiens et si j’vous racontais une histoire ? Ça vous dit ?
- Tu perds ton temps vieillard,
répondit l’ado.
- Moi j’veux bien une histoire, s’écria la petite fille qui n’avait jusque-là rien dit.
- Ah tu vois, ta p'tite sœur veux une histoire. Tu n’vas pas la faire pleurer quand même. Faut jamais faire pleurer les p'tites demoiselles.

Orwell souleva son torse et dévoila une partie de ses tatouages.

" Tu vois petiote tous ces dessins ? Pour chacun j’ai une histoire à raconter. Alors, laquelle tu choisis ma p'tite ? "

La petite fille s’approcha curieuse et commença à regarder les dessins sur le torse d’Orwell.

- Wouah sont beaux. C’est vous qui les avez dessinés.
- Ouep c’est moi, mais pour les parties difficilement atteignable j’me suis fait aider ? Un d'mes talents cachés haha. Va d'ailleurs m'falloir un nouveau dessin pour raconter notre rencontre maintenant hé. J’vois bien 2 enfants autour d’un feu d'bois en train d'faire cuire un lapin. Bon sang d'bois alors lequel tu as choisis ?

 

Le garçon se désinteressa de la conversation, avec un air renfrogné, et commença à se rasseoir autour du feu. La petite fille qui scrutait le torse d'Orwell très concentré en louchant des yeux, annonça :


- Celui avec le cochon !
- Aaahhh le cochon, une histoire d'mon enfance. Ça r'monte à loin. Sacrée histoire ça, qui parle d'la tradition d'ma famille ! Alors écoute bien.

 

Orwell prit une voix mystérieuse et commença son histoire tout en faisant cuir son lapin.


« L'impact des gouttes sur le métal s'accéléra, pour se transformer en un mince filet écarlate éclaboussant les parois de la bassine. Pendu au crochet à viande, Noël dégueulait tout son sang, tandis que ses deux bourreaux affûtaient le tranchant de leurs lames, sous l'œil attentif d'une jeune femme. »

- Mais c’est horrible ? cria la petite fille.
- Ouais p'tite, c’est pas une histoire drôle, mais t'as voulu c't'histoire, alors maintenant écoute. Faut pas m’interrompre tout l'temps, sinon on n'va jamais y arriver. Bon, alors les deux bourreaux c'est moi et mon frère, et la jeune fille, c'est ma soeur, Caroline. Raaah, bon, j'en étais où... Je reprends…


« Dès qu’elle serait moins chaude, nous dépècerions cette masse de chair et d'os !
Nous savions travailler en artistes, prendre notre temps pour ne froisser aucun muscle, ni fausser la moindre articulation. Il ne fallait rien abîmer et respecter ce rituel seul capable d’apprivoiser la mort.

Mon frère Joseph grogna : " Il s'est sacrément défendu le bougre ! "
Et je rétorquais : " Il a hurlé si fort que c'était pitié ! "
Ma sœur Caroline ajouta : " C'était un solide gaillard, d’une incroyable voracité, il aurait pu digérer même les pierres ! "
Chez nous on engraissait un porc chaque année, que l'on baptisait Noël, sachant qu'il serait obligatoirement égorgé le soir du réveillon, et transformé en boudins, saucisses, salaisons et autres cochonnailles.
" Il est lardé à point ", constata Joseph qui caressa amoureusement le fessier rebondi.
Je m'approchais, mordit une oreille, et fit craquer un bout de cartilage sous mes dents.
Ma soeur chatouilla le ventre tendu, avant que mon frère ne le fende de bas en haut. La tripaille encore fumante, offrant ses reliefs à nos regards avides.
" J’avais des sentiments pour Noël ", soupira Caroline.
" D'autant plus qu'il nous a bien sauvé la mise l'été dernier ", je murmurais.
" Pour ça oui ", approuva mon frère.
" Pas de quoi vous vanter connards que vous êtes, c'est moi qui pissais le sang, et qui me tordais de douleur cette nuit-là, vous ne me toucherez jamais plus et ferez vos saloperies sans moi ", hurla Caroline.
Nous baissions la tête, laissant s'appesantir un silence honteux.
Car Caroline nous avait donné bien du bonheur quand, à tour de rôle, nous la besognions dans la remise.
Faut dire qu’elle y mettait du cœur, et gloussait de plaisir en offrant ses formes généreuses.
Comment oublier qu’on l’avait engrossée, et qu’au cinquième mois, elle avait fait une fausse-couche qui faillit lui être fatale.
Comment oublier notre effroi, les cris de détresse, cette odeur âcre, et surtout cette chose inerte qui semblait nous accuser du pire des crimes !
Une diablerie qui devait disparaître au plus vite !
Un cauchemar !
Sauf pour Noël...
Au lendemain de cette affreuse nuit, il se régala d'une pâtée agrémentée de menus morceaux vraiment délicieux !
Notre honneur était sauf... »


En écoutant cette histoire, le garçon avait la nausée. La petite fille ne semblait pas avoir tout compris, mais avait quand même un curieux dégout. Elle s’attendait probablement à un conte pour enfant.

- Hahahahaha alors les enfants, elle vous a plu mon histoire ?

Le vieux ricanait d’un sourire carnassier en avalant goulument des morceaux du lapin qu’il venait de faire cuir. Le jus dégoulinait sur sa barbe sale.


La petite fille grogna : " Elle est nulle ton histoire. C'est pas les 3 petits cochons et le méchant loup.
- Ohoh t'as raison, on a qu'deux p'tits cochons, mais y’a bien un grand méchant loup mon enfant j't’assure. Et vous venez juste d'l’inviter à manger.

Le garçon sentant le danger essaya d’attraper son bâton, mais le vieux malgré son âge avait de bons réflexe, il fut plus rapide et sorti de sous son manteau une batte cloutée qui était déjà prête à dégainer depuis le début de l’histoire. Le coup parti violemment en pleine tête du garçon faisant gicler une gerbe de sang sur le visage de la gamine. Elle se mit à hurler en criant vers les aigus, propre aux petites filles apeurées.

Le vieux ricana.


- Ne me faites pas de mal monsieur, sanglota t'elle.
- Héhé toi ma p'tite, j'vais pas t'tuer crédieu, t’es pas encore aussi généreuse qu'ma Caroline, mais tu f'ras bien l’affaire va. Quant à ton frère, j’crois qu'Noël approche. Va falloir respecter la tradition.