Les Scorpions - Moment choisi n°3

Chapitre débuté par Van Patten

Chapitre concerne : Van Patten,

Musique d'ambiance: https://www88.zippyshare.com/v/uaYbV2vj/file.html
"Tu aimes Scorpions? Je suis un de leur plus grands fans..." c'était la toute première phrase qu'il posa à Cristina pour l'aborder au lycée. Une sorte de préambule à leur histoire.

Cristina c'était le genre de fille que beaucoup de garçons évitaient de côtoyer tout en étant fous amoureux d'elle. Ils l'évitaient, pour s'éviter, à eux-mêmes, des soucis en tout genre. Cristina c'était le genre de fille, qui brillait par son look atypique punk-rock, saupoudré de manies de parfaite petite fille sage; un paradoxe sur pattes. Mais elle brillait aussi et surtout par le nombre incalculable d'anecdotes totalement folles qui couraient à son sujet.

En définitif, c'était le genre de fille qui mettait allègrement des patates en pleine poire de mecs un peu trop entreprenants à son goût. Pourtant, elle cultivait une certaine intelligence, bien au-dessus de la moyenne générale. Ce n'était pas une cancre irrécupérable, bien au contraire. Mais seulement lorsqu'elle le voulait bien. Probablement sa façon de contester l'autorité de son père, un parfait abruti au demeurant. Ou bien, dans un registre plus général, celle de l'Etat tout puissant, du complexe militaro-industriel et des lobbies en tout genre de Monsanto. Du système, dans toute sa globalité.

A cet âge-là, on baignait dans tout un tas d'incohérences politiques; Se revendiquer Vegan endurci, féministe hystérique, antispéciste fanatique, anti-pétrole, en somme antitout, en dénonçant l'impérialisme américain et les dictatures africaines, tout en s'extasiant du goût de son cheeseburger, ou du confort incroyables des dernières baskets Nike à la mode. Ou encore, en s'abrutissant massivement devant le JT d’alors, avec son téléviseur Sony dernier cris, flambant neuf, et qui trône en plein milieu du salon. Ce JT, d’ailleurs, qui nous informe de l'extrême nécessité de mettre les femmes au travail pour soixante heures par semaine, dans des abattoirs, en revendiquant ainsi leur inextinguible liberté. S'affranchir de l'autorité parentale, n’était pas en reste, mais pas financière évidemment. L'Amex à papa ne semblait pas rentrer dans ce genre de considération.

Au final, Cristina n'était absolument pas de cette espèce-là. Elle n'avait en réalité de punk-rock, que le look, le cosmétique, et encore, elle n'arborait ni crête disgracieuse, ni l'hygiène déplorable qui va avec. Quelque part, elle avait créé son propre style, entre çà et là, entre deux époques révolues; Des robes anglaises bariolées de motifs chatoyants, avec des mitaines et des bottes en cuir sombre. Elle était un univers à elle seule. Il l'avait ainsi remarqué dès la toute première fois qu'il l'avait vu. Il sut alors ce qu'il savait, de toute évidence. Le brun enchaîna directement avec une fausse assurance. Le phrasé trahissait une certaine fébrilité dans sa voix.

 


...et ça, depuis que j'ai écouté leur album "Love at First Sting" sorti en 1984. Avant ça je ne ressentais pas vraiment le sens de leur musique, trop intellectuel, trop...abscons. Trop con, trop jeune aussi...

Il tenta de faire des traits d’humour et de l’autodérision, tout en paraissant fin analyste, alors qu'il adoptait une posture de critique littéraire, ou d'orateur tribun fier, totalement contrefaite et grotesque. Elle l'écouta, sérieuse, presque désintéressée. Une illusion qui fit l'effet escompté. Lui, insista encore.

...je crois que paradoxalement "Crossfire" est une réussite totale, alors que le sujet est grave. Il transcende le propos en insistant sur le caractère ambivalent de l'Amour, leitmotiv, s’il en est, de l'album tout entier à en juger à son intitulé déjà... mais aussi en soulignant l'intangibilité du conflit de soi, sous le feu croisé, dans une union embrasée et érotique... Une méditation insondable, en somme...

Trait pour trait, il reproduisit le schéma de son père avec sa mère, instinctivement, comme si cela était inscrit profondément dans son code génétique hérité de son paternel. Les scorpions engendraient des scorpions. Et les passionnés engendraient des passionnés.

...ce titre est un ovni total dans ce neuvième album. Un titre qui rappelle d’ailleurs, par bien des aspects, "Sunday Bloody Sunday" de U2. Parler d’amour et de guerre au sein d’un unique et même album, quelle incongruité n’est-ce pas? Je crois qu’il fallait parler de tout ce qui faisait mal, et je trouve ce contre-point subtil et si bien dosé. Ce n’est pas pour rien que cet album fut l’un des plus gros succès commercial, de Scorpions. Six millions d’albums vendus à travers le monde, il se plaça juste derrière l’immense "Crazy World". Oui, cet album était la bande son de toute une jeunesse révoltée et en colère, qui était profondément en proie au mal de vivre. Entre la désillusion de l’amour véritable et la violence des guerres qui éclataient un partout dans le monde...

Elle se tâta, l’écouta encore, fronça les sourcils fins et sombres, puis changea de posture, mettant son corps en avant. Sa peau claire luisait presque sous les néons, alors que ses lèvres rouges brillaient d’un reflet vif. Elle garda encore et toujours le silence, muette, comme une statue de marbre. Lui, enfin lui récita des vers du morceau dont il analysait les fondements, l’air grave pour accentuer le sérieux, alors qu’il la regarda intensément.

Il me semble que mon cauchemar devienne réalité
Les derniers jours de paradis sont finis pour toi et moi
Nous vivons entre deux feux
Et nous serons les premiers tués
Pourquoi les gens que nous avons fait leaders de ce monde ne peuvent-ils pas
Comprendre que nous ne voulons plus combattre
Comprendre que nous sommes trop jeunes pour mourir
Comprendre qu'aucun de nous  ne survivra
Comprendre que nous aimons notre vie

Ensuite, de but en blanc, il la complimenta sur sa robe bariolée aux manches courtes, impactée de motifs divers et indéchiffrables. Elle semblait sortir tout droit des années soixante-dix. Il remarqua ainsi ses nombreux tatouages colorés sur ses avant-bras. Les cuissardes masquaient ses cuisses, mais il savait qu'elle portait, là aussi, une BD obscure qui retraçait probablement sa vie, ses expériences. L'intuition masculine sans doute. Sa coiffure, elle, était faite d'une immense tresse improbable et qui imposait le respect. Ses yeux coururent de haut en bas, comme pour tenter d’analyser le tableau qu’il avait devant lui; Superbe en tout point  

...tu aurais fait fureur à un concert de Scorpions, habillée comme ça. Les tattoos ça raconte ta vie j’imagine?

Mais le scorpion avait rétracté le dard de sa queue beaucoup trop rapidement. Elle lui rétorqua sèchement, mais amusée au fond.

Scorpions, c'est pour les Crooner et les métrosexuels dans ton genre. Epargne-moi ton baratin. Portes tes gonades, putain, mais par pitié ne me sert pas de la culture comme si j’étais ta disciple. Je paris que tu n'as jamais vu une chatte pileuse autre que dans un magazine de cul, pour me parler d’amour et de désillusion? Qu’est-ce que tu connais de l’érotisme, toi...

Elle avait une immense couche protectrice de vernis en tout genre, qu'il fallait gratter, poncer, enlever avec minutie, des dizaines et des dizaines de fois, avant d'atteindre, enfin, le cœur nodal de sa réelle personnalité pour en déchiffrer les secrets profonds. Elle enchaîna pour lui donner un coup d’estoc, l’occasion fut trop belle.

Ne me dis pas que c’est ce genre d’Hard Rock que tu écoutes en pensant que tu es underground, jusqu’au point d’étaler ton putain de bullshit? Tu es sûr que ta catégorie musicale ce n’est pas Rachmaninov ou Chopin...mec tu crains...

Elle claqua le piercing métallique de sa langue sur le palet, prenant une toute autre posture, assez hautaine à son égard. Elle le finissait par un coup de taille dans les flancs.

Laisse-moi te dire que tu ne connais rien à la musique, ni aux femmes d’ailleurs. Au fait petit Crooner, le mot "intangibilité" et "abscons" tu t’es cru au Scrabble, tu as vraiment cru que ça comptait triple avec moi, si tu les plaçais dans une phrase à la con? Ton feu croisé là, c’est toi qui va te le prendre en pleine tronche...

"House of Cards" comme le titre ambigu le suggérait des Scorpions, le mystérieux brun se prit un retour de réalité en pleine face pour chuter de haut. Une peur insondable remonta dans son épine dorsale et le figea. Chamboulé, son cœur flancha, comme un château de cartes qui s’effondrait sur lui et sous lui. Il balbutia, reprenant un peu de sa superbe en sauvant les apparences, tant bien que mal, sans paraître plus renfrogné, même si le visage expressif du Crooner avait déjà dessiné les traits de la résignation, en partie.

"House of Cards" parle de l’échec de l’Homme et de ses profonds regrets. On a tous échoué un jour. J’ai visiblement échoué avec toi en t’abordant de la sorte, en manquant de respect à ton intelligence, en étalant ma culture. Je pensais que j’étais authentique dans... dans ma démarche... Je le reconnais, oui. Et contre mon bullshit débité, je choisis l’album "Return to Forever". C’est aussi la renaissance du groupe, après plus de vingt années de doux déclin. On repart sur une base saine, toi et moi alors?

La brune, en l’écoutant, s’amusa de la situation cette fois en se dandinant sous son nez. Elle apprécia sa sincérité et sa manière de ne rien lâcher, tout en restant assez classe dans son attitude. Il se rattrapait d’une bien belle manière et conséquemment, elle lui donna un soupçon de crédit et d’intérêt. Puis, à l’étonnement du brun, et sans crier gare, elle prit à sa suite, la parole, sur un ton théâtral, qui se mut bientôt en vocalise de chanteuse rock; Elle se mit à fredonner un air qui ne tomba pas dans l’oreille d’un sourd, même si il était devenu, à cet instant, totalement aveugle.

Le sage a dit : "arpente simplement cette route"
Jusqu'au lever du jour
Le vent soufflera à ton visage
Alors que le poids des années ne t'affectera pas
Entends cette voix venant du plus profond de toi
C'est l'appel de ton coeur
Ferme les yeux et tu trouveras
La sortie des ténèbres

Le mystérieux brun, enchaîna quasi en symbiose avec elle.

Me voici
M'enverras-tu un ange?
Me voici
Au pays de l'étoile du matin