L'épopée Transylvanienne.

Chapitre débuté par

Chapitre concerne : L'épopée Transylvanienne, Comte Von Krakoug, Piqure,

"Arghh! Petite sotte!"

Le vieil aristocrate grimace en massant du bout de ses doigts décharnés l'excroissance de peau, sous laquelle s'enfonce le cathéter de fortune... Ca y'est, le liquide épais et brunâtre s'enfonce dans les vieilles veines enflées : merci la médecine moderne. Le visage gris et maigre s'illumine d'un demi sourire, malgré l'absence de couleurs... Bonté divine, ça soulage. Vraiment...

"J'ai été quelqu'un, moi, savez-vous? La puissance et la gloire. Oui... La richesse et l'excellence. Tout cela ne tombe pas tout cuit, insouciante génisse!"

Le vilain dandy renifle en lorgnant sur la nuque dégagée de la femme en blanc, penchée sur le cathéter. Fraicheur innocente de la jeunesse, pâleur subtile et délicate... Huhuhu... Hem. Pense-t-il. Concentrons-nous sur la tâche qui est la nôtre.

"Un reportage était tourné, dont ma demeure était l'objet... Ce jeune garçon de qualité s'était lui même déplacé, tout en vogue qu'il était, à l'époque... Je me souviens de son nom avec délectation... Bern, s'appelait-il. Bern Stéphane. Un éphèbe bouclé et cultivé. La beauté au service de la connaissance. Ou était-ce l'inverse? Peu importe, désormais."

La poche de sang suspendue à la tige de métal rouillée se vide lentement, alors que se remplissent les veines du vieillard. Enhardi par cette bouffée d'énergie soudaine, il ose :

"Cessez de vous affairer à votre médecine, jeune maraîchère améliorée! Tâchez-donc de me soulager la verge, à la mode des paysannes de votre espèce. De nos contrées désolées, le vil coït n'était-il pas un emploi à part entière??"

Quid de la transfusion sanguine, ou des souvenirs de l'animateur télé, insufflait la vie dans le caleçon du Comte? Difficile à dire. Mais ce soir là, perdu dans un dédale sombre et malodorant, le vieux monsieur se sentait d'humeur lubrique. Et les quelques silhouettes fantômatiques qui de temps à autre disparaissaient aussi soudainement qu'elles étaient apparues à un bout ou l'autre du grand couloir, ne risquaient pas de changer la donne.

Oui, l'improbable "couple" était perdu dans un labyrinthe d'égouts et de canalisations... Mais non. Ce n'était pas une raison suffisante pour se laisser abattre.

Soulager, traiter, soigner, sans discriminer.
Telle était la devise de son corps de métier.

Homme, femme,jeune, vieux, blanc, chauve, gros, noir, propre, sale, un patient était avant tout un malade qui avait besoin de soins. Et les soins justement c'était sa spécialité.
Tout type de soin, tout type de malade, nous y voilà.
Alors si ça voulait dire, traverser des sous terrains douteux, en compagnie d'un vieil aristocrate décharné et acariâtre, drapé dans ce qui lui restait de dignité, parfaitement photophobique, et hémophile de son état et bien soit.
Elle était infirmière après-tout.
Si ses parents l'avaient appelée jupette, elle aurait peut-être était fripière, mais ils l'avaient appelée Piqûre, la bonne blague!

Le vieux mégot, donc, il lui fallait du sang.
Sauf qu'une fois séchés tous les gens de maison, réfugiés avec eux dans les sous-sols du château, elle avait bien senti qu'il commencer à lorgner de plus en plus avidement, ses artères à elle. Et ses artères elle ne les prêtaient pas.

Du coup, on avait commencé a errer dans les sous terrains, à la recherche de nouveaux donneurs, de nouvelles "bonnes volontés".


Ce soir-là alors qu'elle vidait une de ses dernières poches de liquide brunâtre et épais dans les bras du vieux croulant, elle sentait bien qu'il la lorgnait à nouveau, mais pas comme les autres fois.
L'aristocrate avait besoin de nouveaux soins, des soins particuliers.

Une infirmière soigne ses patients.

Qu'à cela ne tienne. On était plus à ça près.
Et puis, elle même ne serait pas contre une petite partie de quille. Elle avait bien conscience que l'ancêtre n'aurait rien des démontes-pneu qu'elle avait pu rencontrer à l'époque où elle était infirmière militaire.
Mais voilà faute de grive, on mange du merle, ou à défaut du vieux corbeaux.

Là d'où elle venait les filles n'apprenaient pas à se faire prier, du coup, le plus naturellement du monde, innocemment presque, elle avait retiré le vieux chiffon crasseux qui avait un jour était une blouse.

"Allons Monsieur le Comte, il n'y a aucun mal à choses là!"

A la bonne heure ! L'obscurité obscurcissait, les suintures suintaient, et les besogneuses besognaient... Du moins tentaient, de besogner. Car si la plus vaillante des envies s'était emparée de Monsieur le Comte, hélas, force était de constater que la mécanique ne suivait pas toujours. Et la meilleure volonté du monde ne semblait rien y changer.

"Et bien??!" S'impatiente l'Illustre.

L'infirmière stimule, caresse, prend le membre entre ses doigts pour le porter à ses lèvres gercées... Rien n'y fait. La magie n'opère pas. Experte et studieuse, l'innocente lape tel un mignon petit chat les vieilles testicules fripées, mais toujours rien. Hélas, trois fois hélas. Agacé, Von Krakoug s'emporte... La mauvaise foi la plus crasse entre dans la danse :

"Jument boiteuse ! Mocheté ! Qu'essayes-tu là?? Ne vois-tu pas que je n'ai pas envie de ton con suintant?! Et de ta vilaine bouche... As-tu seulement encore toutes tes dents, maudite gueuse??"

Aigri, il couvre pudiquement le monument de sa masculinité de son foulard de soie fushia, pour grommeler à l'attention de la professionnelle de la santé :

"Je vous vois, vous, perverse tentatrice, à vouloir abuser de ma bienveillante nature. A vouloir vous régaler du fruit de la virilité que je représente, et satisfaire ainsi vos envies les plus honteuses... Et bien cessez donc, car comme vous pouvez le constater, ma force de caractère l'emportera toujours sur vos ruses et vos bassesses. Fieffée suceuse !"

Il éructe.

"Putissime traînée!"

Sans doute une scène de ménage des temps modernes, pour un tandem tant bien que mal assorti... Mais bientôt, l'attention du vieux noble se détourne de son sexe et de son infirmière, pour se porter sur une ombres discrètes, qui venait de glisser le long d'une des parois du large tunnel sordide. Méfiant, le sinistre personnage fronce les sourcils. Il parle maintenant à voix basse...

"Peu importe. Je vais devoir faire fi de vôtre misérable éducation, pour l'instant... Nous allons prier ensemble les forces du Bien, afin de nous attirer les bonnes grâces de la très chaste et très vierge Sainte Mère. Combien de poches me reste-t-il? Vais-je devoir tenir moi même un inventaire?"


"Reboutonnez mon pantalon. Allez!"

Raté... Les jeux du cirque c'était pas pour ce soir.

*Et merde!*

"A mon avis, Monsieur le Comte, vous avez eu bien assez de temps pour vous reposer. Ce dont vous avez besoin, c'est d'un peu d'air, et de distractions."

Elle était comme ça l'infirmière Piqûre, elle formulait des diagnostiques.
Pas une seconde elle n'avait pris ombrage de cette rebuffade. Les patients, c'étaient les patients il fallait bien faire avec.

Et si ce traitement n'était pas le bon il en fallait un autre.

"Allons, mettons-nous en route Monsieur le Comte, trouvons des lieux plus propices à votre convalescence."

Le duo partait donc sur les chemins, tant mal que bien, vers de nouvelles, de premières en fait, aventures.

Elle avait une idée derrière la tête, la soigneuse. Éducatrice de santé comme elle aimait s'appeler. Elle avait bien remarqué, dans les sous sol du château; que les soins palliatifs qu'elle pratiquait aux gens de maison, avaient eu un effet peut-être placebo, mais en tout cas revigorant, sur le vieux croûteux.

Et justement, des patients en attente de derniers soins, il y en avait dans ces égout, un sacré paquet.
Sans rien laisser paraître donc, elle se livrait à un rapide examen, sur chacun des malades qu'elle croisait, afin de repérer celui qu'elle pourrait le mieux, aider.

Une infirmière était là pour soigner, mais quand on ne pouvait plus soigner il fallait accompagner.

Et ils s'étaient remis en route, ces deux tourtereaux des profondeurs de la Terre... L'une avançait, se dandinant gaiement en devisant, que l'autre ne l'écoutait déjà plus. Non... A la traîne derrière son infirmière, le vieux Comte commençait à ressentir de terribles crampes dans le bas de son ventre, ainsi que de vilains et irritants petits picotements au niveau des tempes. La soif rouge ! La terrible soif rouge, cruelle et implacable ! Ravalant le plus charmant des aristocrates au rang de sangsue vile et méprisable...

"Aaahh... Ahhh..." Par tous les enfers, mon coeur s'emballe... Misérable et malheureux que je suis...

Mademoiselle Piqûre s'enfonçait toujours un peu plus dans le dédale humide, ne prêtant visiblement pas attention aux petites difficultés qui s'emparaient de la santé physique et spirituelle de son acariâtre patient. Quand soudain, des cris stridents, de terreur, de douleur; des râles, des coups, et le vacarme d'une lutte dans l'obscurité.

Le vieux venait de se jeter, toutes dents dehors, sur un jeune SDF assoupi au pied d'une paroi du couloir, sous un tas de guenilles, bâches et couvertures. Un coup de tête dans les gencives du malheureux l'avait passablement sonné, et il se débattait mollement, alors que l'aristocrate des bas fonds plantait ses vieilles ratiches dans son biceps. Pas très enclin à se laisser dévorer vivant par un parfait inconnu, tout fringant et bien vêtu qu'il soit, la victime saisit la chevelure poivre et sel, d'une main, tirant dessus de toute la force du désespoir, déformant encore plus le visage haineux du vieillard...

*BIM !* Un violent coup de poing dans la mâchoire de l'agresseur, alors que ses dents venaient de lâcher prise... Il hurle, furieux. Il s'agrippe de toute ses forces à sa proie... L'autre ne veut rien entendre... "MAUDIT !! Maudit !! AAAaarrhhhh !!!"

Et cette petite pute de soigneuse de chèvres, où était-elle donc quand on avait besoin d'elle?? Un bon coup de crosse dans la figure du clochard aurait eu tôt fait de le détendre, pour permettre à un châtelain dans son bon droit de se refaire son stock de plaquettes...

"A L'AIDE !!! A L'AIDE !!! Misérable gourgandine !! A L'AIIIDEEE !!!" Vociférait maintenant le dandy des égoûts.

L'aventure commençait bien mal...

Ce patient là avait bel et bien fini de patienter.
De fraîche date toutefois, et l'infirmière Piqûre y voyait là, si elle se dépêchait, une occasion de remplir au moins une poche de sang frais, positif, négatif, subjonctif, ou conditionnel, qu'importait!! Elle ne voulait pas risquer de se retrouver à sec, à devoir remplir le vieil hémophile avec du sang animal.
Elle était à peu près certaine que la médecine l'interdisait, et, si elle ne comprenait pas bien pourquoi, elle ne se risquerait de toute façon jamais, à contredire la médecine.

Une infirmière devait respecter le code médical.

Pour être parfaitement honnête, il faut préciser que Mademoiselle Piqûre depuis longtemps, n'avait pour code médical que son bon sens et quelques phrases entendues sur les bancs de l'école, dont elle n'était plus sûre avec le temps de se souvenir exactement. Autant dire que la vocation était plus forte que la qualification.

Le patient puisqu'il avait fini de patienter, n'était donc plus un patient mais un traitement, et les traitements ça la connaissait, elle savait ce qu'elle avait à faire.

Un regard vague à son vieux compagnon :


"Ne bougez pas Monsieur le Comte, j'en ai pour une minute"

Une poche à sang vide, qui avait connu des jours meilleurs dans une main, et une crosse de baston dans l'autre, elle entreprit donc d'extraire ce qui pouvait encore l'être du pauvre bougre, qui s'il avait passé l'arme à gauche, n'avait pourtant rien fait, de prime abord, pour mériter ce qui l'attendait.


Concentrée, méthodique, elle exerçait sa science sans sourciller(et quand la dite science consiste à extraire le sang d'un cadavre à coup de crosse de baston, le fait que ce soit fait sans sourciller, mérité d'être souligné), quand elle fut détournée par un fracas, des cris et d'autres choses encore qu'elle n'aurait su définir.

Cherchant la source de ce vacarme qui interrompait la marche de la médecine, elle tomba sur le vieux, aux prises avec un autre patient, pour le moins diminué. Celui-ci tentait de se défendre, pendant que le vieux comte, tentait de...oh non...il remettait ça ce vieux malade!!!

Voyant qu'à tout moment le vieux pouvait se faire rosser sa vieille carcasse, elle entrepris de séparer les frêles combattants.

Quand on est une infirmière chevronnée, qu'on a exercé sur les champs de batailles, et qu'on a ensuite offert des soins particuliers à la moitié d'un régiment d'infanterie, on les épaules assez solides, pour séparer deux chiffes-molles qui essaient de crêper le chignon.

Mais le vieux se débattait comme un beau diable, tant et si bien qu'elle dû le ceinturer, le tirer en arrière, pendant que l'autre larron essayer de reprendre le peu de contenance qu'il lui restait, et qui ne pesait pas lourd.

Elle attira donc le vieux con, comme elle l'appelait en secret (car en secret les infirmières ont le droit de s'avouer ce qu'elles pensent de leurs patients), vers le patient-qui-avait-fini-de-patienter, et le lui désigna du doigt.

"Celui-ci Monsieur le Comte, celui-ci ne posera pas de difficultés."



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Non, celui-ci n'avait effectivement posé aucune difficulté. Et pour cause : le misérable semblait bien mort comme la mort elle même : exsangue, mâchoire grande ouverte, et, si l'on s'y penchait de façon assez intime, une légère odeur douceâtre de vieille transpiration qu'exhalait sa bouche. Les yeux grand ouverts fixaient le plafond du souterrain, comme s'ils cherchaient à y trouver une solution au problème malheureusement insoluble. Belle trouvaille, mais malheureusement assez peu utile, dans ce cas précis...


"Ah ! Et bien allez-y, allez-y, sotte ! Expliquez-moi comment vous comptez tirer quelque once de sang de cette sinistre dépouille..."

D'un coup d'épaule plein de mépris, il bouscule l'infirmière, pour aller s'asseoir par terre, les jambes étendues loin devant lui, à coté du macchabée. Impatient, il relève sa manche jusqu'au dessus du coude, à la recherche d'un spot pas encore trop abîmé, où placer le cathéter.

"Si vous êtes aussi douée pour ça que pour pomper ma précieuse semence, je peux d'hors et déjà me considérer comme un homme mort. Fort aimable et agréable à regarder, certes, mais mort tout de même..."

Mort... L'espace d'un instant, l'idée fait frissonner le pieux personnage; comment un homme aussi extraordinaire, promis à une destinée hors du commun, pourrait-il mourir ici, comme un rat, au fin fond des égouts, avec pour seul témoin de l'incommensurable drame, cette petite idiote sans envergure, bien qu'à la fesse fière et rebondie. Non. Ni lui, ni les puissances divines, ni même le souvent foireux hasard, ne pouvaient permettre une telle tragédie. Il allait falloir trouver une solution... Reprendre des forces... Renouveler l'afflux sanguin! Avec tout ce qui pouvait se trouver à portée de main...

"Voilà l'idée, notez donc, farceuse : S'il reste un peu de sang dans ce... Heu... Dans cette chose, comme vous semblez le croire, nous allons devoir le faire descendre avec nos pauvres moyens ! Fort heureusement pour nous, il semble encore assez souple..."

Une pause, pour se donner un air important, et le vieux pédéraste poursuit, exposant à une assemblée imaginaire ébahie, son plan des plus audacieux...

"Vous allez me trouver une veine, y enfoncer votre tuyaux de rebouteuse, et relier ça à la gorge de cet inespéré inconnu. Vous allez devoir faire circuler le sang vous même, et pour ce faire, vous allez maintenir le corps tête en bas. Passez ses jambes par dessus vos épaules ! Maintenez le comme tel ! Il ne doit plus peser bien lourd après tout..."

Effectivement, le visage décharné et la maigreur extrême du cadavre ne laissaient aucun doute quant à la cause du décès. Le pauvre type était tout simplement mort de faim, seul dans un renfoncement humide.