Chronique de la Surface - Dado

Chapitre débuté par Jelani Mipira

Chapitre concerne :

Ce texte vaut une bière !
"Dis, Dado, les carottes, y en aura, là-bas ?
- ...
- C'est pas pas que j'aime ça. Non, en fait, je crois que je ne suis pas fan. Déjà, la couleur.
-...
- Je crois que c'est ce qu'il te faut, toi. Il parait que c'est bon pour les yeux."


Le bavard frappa deux silex l'un contre l'autre, crachant quelques maigres étincelles sur un lit de papiers froissés.

"Ça ne prend pas, Dado. Tu voudrais pas, pour une fois, essayer ?"

L'homme se redressa, pestant contre ses genoux douloureux, et jeta les pierres un peu plus loin ; il leva les bras au ciel, laissant ses grosses paluches retomber le long de son corps, inertes. Il inclina du chef, seul, au milieu de cette foutue apocalypse. Un chapeau de paille, usé jusqu'à la corde, lui dissimulait le visage tout autant qu'il le protégeait du soleil. Une barbe brouillonne tombait en cascade d'une mâchoire marquée ; celle d'un type qui savait qu'il s'agissait du muscle le plus puissant du corps humain. Celle d'un gars qui n'avait pas oublié que les bêtes sauvages en avaient une, elles-aussi. Peut-être à ses dépends. Ses avant-bras surgissaient d'un poncho élimé ; vert, orange, bleu passé. L'un des deux portaient encore la cicatrice gonflée d'une confrontation avec un truc. Un putain de truc avec des dents. Beaucoup de dents.

"Bon Dado. Fais pas chier. Occupe-toi du feu. Je m'occupe du Bouillon."

Il attrapa un sac Queshua, 50L, environ. Garantie 10 ans, coutures comprises, qu'ils disaient. Ça fait bien plus longtemps que le monde n'était plus monde, et le sac était encore la. Peut-être un miracle, pour le coup. Comme un clin d'œil du destin. Bien sur, il l'avait rafistolé, depuis le temps. Quelques ficelles la où les attaches avaient lâchées ; une pièce de tissu pour combler un trou, ou renforcer une faiblesse. Bien sur, il n'avait pas été son premier propriétaire ; celui-là devait sans doute croupir six pieds sous terre, avec de la chance. A moins qu'il n'ait servi d'amuse-gueule à plus fort que lui. Y avait un peu de sang séché, sur le dos. Bien imbibé. C'était un bon sac.

Il retira d'une poche latéral une gourde cabossée ; il décrocha d'un mousqueton une gamelle en fer blanc. Il commença à la remplir. Un tiers d'eau. Un tiers et demi, après ajustage. Il fourailla de nouveau son fourretout et mis à jour une poche en plastique. Il en retira précautionneusement quelques feuilles, et les plongea dans l’écuelle. Sa main gauche, qui semblait si pataude avec les silex, disparut sous les mailles d'alpaga pour réapparaître aussi vivement, un moulin à sel entre les doigts. Un tour et demi, pas plus ; il compta les crics, et le moulin prit subitement le chemin du retour.

"C'est prêt ! T'en es où avec le feu ?"

Il jeta un regard par dessus son épaule. Les silex n'avaient pas bougé. Une couverture attendait qu'il vienne s'y blottir, quand la nuit se rafraichirait. Partout, au loin, le ciel était grandiose, rose et bleu, zébrés d'éclairs éternels, et de quelques nuages menaçants. Pas de pluie cette nuit ; demain, peut-être.

"Dado ?"

Il s'assit, attrapa le plaid, le remua de toutes ses forces. Une boule de poils bleu-charrette vola.

"Dado !"

Il se précipita pour attraper la peluche qu'il avait éjecté.

"T'es pas obligé de te planquer quand il s'agit de bosser, hein. Faut que tu la gagnes, ta croute."

Il installa le lapin humanoïde à ses côtés, assis, les bras croisés, les pattes inférieures ballantes. Il lui pencha la tête, renfonça le bouton noir terne dans l'orbite droite, courba l'une des oreilles, râpeuses d'avoir été trop frottées ; il avait l'air de bouder. L'homme éclata de rire, révélant une dentition audacieuse, faite d'autant de pleins que de vides. Il se pencha pour se saisir des pierres à feu, et s'attela à sa tâche initiale. Un peu de sueur et deux entailles à l'index plus tard, une flammèche dévorait les vieux journaux. Quelques minutes, et des brindilles y succombaient ; enfin, un tasseau de bois allait finir sa vie de bout de bois quelconque, consumé pour faire bouillir une soupe à la feuille. L'homme était ravi. Il touillait le bouillon du doigt ; puis, lorsque l'eau devint trop chaude, il se contenta de la regarder avec envie. Quand des petites bulles vinrent perler à la surface, il se pencha un peu plus près, écarquillant largement ses narines, s'enivrant des effluves qui l'atteignaient.

"Tu vois Dado, ça, c'est la fenouil. Ça donne du goût à l'eau. Ça pousse quelque part, je pense. Peut-être que ça ne pousse plus, et qu'on en a les dernières feuilles. Mais je ne crois pas, parce que je ne les ai pas achetées si cher. Le type m'a expliqué comment les cuisiner, gratis.
-...
- Non, pas si cher ! La Tacotic ne faisait plus de bruit. Je sais bien que le bracelet brillait toujours, mais j'en aurais fait quoi ?
-...
- Oui, voila. Allez, c'est prêt."


Il retira du feu le récipient, le poussant du bout de la botte sur ce sable vitrifié qui composait principalement le sol du coin. Il trépignait, déchiré entre la crainte de s'ébouillanter et la faim. Il compta à voix haute, se fixant pour objectif d'atteindre 50. Il n'y arriva jamais ; déjà, parce qu'il n'en avait pas la patience ; et surtout parce qu'il ne savait pas ce qui venait après 25. Il se brula donc, cracha comme un geyser une partie de son souper. Il recompta, cette fois, 4 fois 25. Du mieux qu'il put, en prononçant bien les syllabes de chaque nombre. Il aimait particulièrement le son des liaisons et les accentuait démesurément. Quand il gouta à nouveau, la soupe était tiède ; il grimaça, et l'engloutit d'une traite.

"Désolé Dado, mais toi, tu fais ventre-vide. Rien de gratuit, dans ce monde. Rien !"

Il éclata de rire ; un rire morne, angoissant ; comme le chant d'une hyène dépressive. Il s'enroula dans la couverture, admira une dernière fois le ciel, avant de se saisir de la peluche et de la caler contre lui.

"Demain, on marche jusqu'à l’Oasis ; si elle y est encore. Sinon, on continue.
-...
-Bonne nuit, Dado. Bonne nuit aussi."