L’Oeil d’Insalzard
par Menear
— Chapitre 5 —
A la fin de la journée, la troupe avait franchi
la frontière depuis quelques temps déjà et était en avance sur ses estimations.
La nuit venait de tomber et tous cherchaient un abri car les nuages se faisaient
menaçants et on pouvait apercevoir, jusqu'à l'autre colline de fantastiques
éclairs qui déchiraient le ciel. Après une courte recherche, un des soldats
déboucha sur une petite grotte, masquée par un talus constitué d'herbes, jaunies
par le soleil et le temps aride qui sévissait dans ces régions, de branchages
dépourvus de feuilles et de terre qui s'apparentait à de la poussière dès lors
que plus de trois personnes passaient dessus en même temps. Lorsqu'ils s'y
installèrent, de petites gouttelettes d'eau commençaient à tomber et, au contact
du sol elles se rassemblaient, formant quelques minces flaques ici et là. Sous
ses aspects étroits la grotte put accueillir tous les membres de la compagnie
voyageant vers la gigantesque citadelle d'El Tenadze, ils y étaient à l'étroit
mais ils ne se plaignirent pas et se réjouirent de ne pas subir les affres de la
météo pourtant agréable quelques heures auparavant. Sur le seuil de l'abri,
Camus scrutait l'horizon en direction du sud, de ce côté il n'y avait quasiment
aucun nuage et le temps semblait plaisant par rapport à leur position actuelle.
Tous furent d'accord pour patienter jusqu'au matin pour envisager de repartir,
ils déplièrent alors bagages et objets de campement sur le sol inégal et
poussiéreux de la petite grotte. Les animaux, eux n'avaient pu se mettre au sec,
faute de place, ils patientaient donc sous d'impressionnantes trombes d'eaux,
les Tefras bénéficiaient d'armures très épaisses et la pluie ne les gênait pas
mais les chevaux s'étaient tous les trois abrités sous de petits bouleaux,
espérant éviter quelques gouttes mais cela s'avérait bien inutile devant la
quantité d'eau qui tombait sur la plaine.
Au bout de quelques heures l'averse se calma ; dans la grotte tous, sans
exception, étaient parvenus à trouver le sommeil malgré le bruit occasionné par
la pluie. Ingveil était sur la droite de l'entrée dans cet abri de fortune, il
était agité et transpirait beaucoup dans la fraîcheur de la nuit, il se tournait
et se retournait sans cesse et poussait quelques gémissements qui perçaient les
ténèbres environnants.
Une voix s'éleva dans l'ombre de ses rêves, elle paraissait menaçante mais,
étrangement elle semblait familière :
Je me meurs dans ton inconscience.
Quand comprendras-tu que ta lutte est vaine ?
- Qui êtes-vous ? Qui me parle ? Je te connais, mais je... je ne m'en souviens plus ! Quelle est cette sorcellerie ?
A croire que l'Histoire se répète inlassablement.
A croire que tu ne prendras jamais conscience de tes échecs.
- Cette voix, ahhh ! Elle envahit tout mon corps jusqu'au plus profond de mon âme !
Ma mort est indissociable de la tienne.
Il est grand temps de laisser les braises de mon être
S'envoler dans les cours virevoltants de ton impitoyable destin.
Un cri perçant, réveilla ceux qui n'étaient pas encore
debout, et surprit les autres, Ingveil venait d'ouvrir les yeux, on pouvait y
voir une peur incroyablement violente, machinalement il avait saisi la garde de
son épée et il la serrait, très fortement. Pendant plus d'une minute il resta
assis sur sa couverture, sa lame à la main, il ne cligna pas les yeux durant ce
court instant de panique. Lorsqu'il reprit ses esprits plusieurs personnes
étaient autour de lui, dont ses compagnons d'armes, Neck et Miklaud mais
également Mellia et Camus ainsi que quelques soldats. Ingveil les observa avant
de les repousser de la main et de sortir à l'air libre, le visage marqué par ce
qu'il venait de vivre. Il resta un long moment, seul, dehors fixant l'horizon et
uniquement l'horizon. Lorsqu'il détourna son regard, il partit avec les autres
en direction de la citadelle, il regarda une dernière fois la grotte qui
devenait de plus en plus petite, avant d'accélérer et de disparaître dans le
brouillard qui restait épais en ce début de matinée.
A quelques mètres de là, deux silhouettes se dessinaient à travers le menaçant
rideau de brume. La première, petite, était habillée de façon étrange tel un
bouffon, il portait en effet un curieux pantalon bouffant d'une couleur
indéfinissable, très vive, ainsi qu'un veston de cette même couleur et trop
large au niveau des épaules et du haut des bras. Il était légèrement trop court
et se terminait au niveau du nombril. Il avait également une courte cape d'un
rouge aveuglant qui n'était pas bien longue et qui se départageait en forme de
"V" mais retournée, d'où pendaient de discrets grelots couleur or. Sur la tête,
il avait choisi une curieuse coiffe composée de deux parties parfaitement
symétriques en forme de banane, l'une pendait sur la droite l'autre sur la
gauche où était fixé un large ruban transparent qui retombait sur ses épaules.
Il affichait un sourire narquois qui faisait étaler son maquillage sur ses
joues, et qui remontait ainsi sur de minuscules et malicieux yeux en forme
d'amande qu'il plissait pour se rendre encore plus mystérieux, lorsqu'il ouvrit
la bouche, il fit virevolter une flûte qu'il avait dans sa main droite :
- Curieux ces humains sont !
Sa voix stridente et désagréable à entendre fit se crisper celui qui se tenait à
ses côtés. Il était beaucoup plus grand que son compagnon et paraissait plus
noble que celui-ci. Il portait de petites bottes blanches, ainsi que
d'imposantes jambières de métal d'un noir troublant. Par-dessus il avait une
sorte de drapé blanc qui ne recouvrait que sa jambe gauche. Au-dessus il
possédait une imposante ceinture de cuir noir, où étaient incrustées et fixées
de menaçantes griffes acérées récupérées sur un animal sauvage. Il portait une
chemise assortie de blanc et à la manière de ses jambières il possédait sur tout
le long des bras une armure de même couleur. Sur celle-ci était attachée une
cape d'un blanc éblouissant. Ses cheveux, de cette couleur purement blanche
malgré sa franche jeunesse, retombaient sur ses larges épaules. Une mèche de
ceux-ci recouvrait parfaitement son œil droit, où il passait souvent sa main. Il
possédait également de curieux sourcils qui ne formaient qu'un tout et qui se
prolongeaient sur une trentaine de centimètres de chaque côté.
Le bouffon se tourna vers lui :
- Les tuer serait amusant... Hehehe !
Mais le grand ne se mit pas à rire, et, excédé par sa voix il ne put se retenir
sa rage :
- Je te conseille de ne pas mettre ta sale face puante sous ma noble personne si
tu ne veux pas que je fasse offrande de tes entrailles aux énergumènes de ta
race !
Le petit baissa la tête mais il arborait toujours son sourire moqueur. Le grand
repoussa ses cheveux en arrière et disparut dans les ténèbres de la brume, son
compagnon ne tarda pas à le suivre.
Pendant ce temps la compagnie se rapprochait de son but : la très réputée
citadelle d'El Tenadze, celle que l'on dit être le fleuron de la technologie
nouvelle : Temeros, la cité imprenable.