L’Oeil d’Insalzard


par Menear
 

 

— Chapitre 4 —

 

L'étrange individu s'approcha des cinq soldats et d'un bref geste de la main ordonna à l'un d'eux de le suivre. Il s'exécuta puis s'agenouilla à ses pieds, la tête baissée, et, sans même le regarder, lui expliqua la situation :

- Ces hommes nous ont attaqué, nous avons alors riposté... je vois pas c'qui vous dérange ?!

L'inconnu pointa alors le bout de sa lame sous la gorge de son subalterne :

- Où te crois-tu misérable ! Tu n'avais rien à faire ici ! dit l'homme d'un ton sec et menaçant.

- Le seigneur Neshra m'a ordonné de...

Mais il fut coupé :

- Je ne crois pas qu'il ait commandité le meurtre de Sa majesté la princesse de Dolomée !

Ingveil ne réagit pas tout de suite mais, passées quelques secondes, il se rua vers le corps momentanément dépourvu de vie, et il le prit dans ses bras pour le reposer quelques mètres à côté sur l'herbe fraîche et confortable. Les deux hommes reprirent leur dialogue :

- Pardonnez-moi, je...

Celui qui semblait être un soldat haut placé dans la hiérarchie militaire de leur royaume se retourna, scruta le ciel à l'horizon, puis, en quelques instants, fit volte-face et, d'un revers de main envoya le soldat apeuré dans les branchages environnants.

- Imbécile, de toute façon s'il avait voulu sa mort il l'aurait tuée en personne ! Aucun homme bénéficiant d'un minimum de raison ne ferait appel à des énergumènes aussi prétentieux et incompétents que vous êtes.

L'homme ne se releva pas et ses compagnons baissèrent la tête. L'autoritaire soldat s'approcha d'Ingveil qui tenait toujours la princesse dans ses bras tremblants. Elle fit mine de reprendre connaissance et elle ouvrit un œil, puis deux et elle se releva tenant son épaule gauche, marcha un peu en titubant et se reposa contre le tronc d'un arbre proche. L'homme en question s'approcha d'elle, se mit à genoux, baissa la tête et dit d'une voix tremblante :

- Princesse, je m'abaisse plus bas que la terre qui porte votre gracieuse personne et je prends les Dieux pour témoins : je vous conjure d'accepter mes excuses, des soldats de ma patrie vous ont porté préjudice et je jure auprès de mon sang et de celui des miens que ces infâmes individus seront jugés dès demain et que la peine de mort sera prononcée ! Mais je vous en prie ne me portez pas responsable, ni moi ni mon pays, de cette infamie !

- Je vous demande pardon, mais... qui êtes-vous ?

- Oh, pardonnez-moi, tout est entièrement de ma faute, mon nom est Camus Di Ascentis, lieutenant de la Garde d'El Tenadze. Mais vous ne pouvez pas vous souvenir de moi, vous étiez si jeune lors de notre dernière rencontre.

- Je vois, qui sont ces hommes ?

- Des soldats renégats de notre division de réserve mais ils n'en feront plus partie !

Sur ce, il claqua des doigts et une dizaine de soldats vêtus de la même façon que les cinq autres vinrent à leurs côtés et leur enlevèrent leurs armes étranges. Puis Camus dirigea son regard vers Ingveil, Neck et Miklaud et leur demanda :

- Et vous qui êtes vous ?

- Nous sommes soldats de Dolomée envoyés en mission qui ne vous regarde d'aucune sorte, répondit Ingveil sèchement. Il ne fut pas très satisfait du ton de son acolyte mais ne lui fit pas le reproche, il se tourna vers la princesse, maintenant rejointe par l'étrange personne qui l'accompagnait avant la bataille. Il était grand, vêtu en majeure partie de noir et tous purent l'observer plus aisément à cette distance rapprochée. Outre sa cape et son chapeau d'un noir oppressant, il tenait dans sa main gauche un bâton surdimensionné avec inscrits des mots dans un alphabet inconnu sur toute sa longueur, au bout était gravée une face démente censée représenter une sorte de démon qui contenait dans ses yeux deux cristaux brillants mais effrayants. Il portait, sur le bas de la figure une sorte de casque de métal qui lui recouvrait la bouche mais qui ne montait pas plus haut que son nez. Son teint était basané et il se fondait presque dans ses vêtements de même couleur. Ses oreilles pointues étaient dressées au moindre bruit et, sur l'une d'elles on y voyait une minuscule perle incrustée à même la peau. Ce personnage énigmatique était maintenant arrivé depuis quelques minutes mais il n'avait émis aucun son, prononcé aucune parole. Camus le dévisagea du regard et lui demanda d'un ton sec et méprisant :

- Et toi, tu es avec eux ?

La princesse qui avait maintenant retrouvé ses esprits répondit à sa place :

- Non, c'est... mon conseiller.

L'étrange énergumène acquiesça d'un signe de la tête et garda le silence. Camus se tourna de nouveau vers la Princesse Mellia, le visage rayonnant :

- Vous feriez-nous l'honneur de rejoindre ma modeste cité ?

- Là est effectivement mon intention, je dois parler au roi d'affaires qui me préoccupent.

- Laissez-moi alors vous escorter jusqu'aux portes de celle-ci, ce serait pour moi un privilège indescriptible.

- Je vous remercie.

Mellia se dirigea alors vers Ingveil qui s'agenouilla aussitôt.

- S'il vous plaît accompagnez-moi jusqu'à la ville, vous aussi, je voudrais rembourser ma dette.

- Quelle dette, je n'ai fait là que mon devoir, et ce que tout homme aurait fait à ma place.

- Vous êtes un soldat de Dolomée, n'est-ce pas ?

- Oui, mais...

- Alors je vous ordonne de m'escorter soldat ! Vous et vos hommes vous viendrez avec moi jusqu'à El Tenadze. Je sais parfaitement pourquoi vous êtes ici.

Ingveil ne trouva rien à répondre et il resta à genoux sur le sol boueux de la vaste plaine où ils se trouvaient. Après un court moment de repos où chacun s'occupa comme il le put, ils se réunirent pour décider de la marche à suivre. Tous formaient un cercle et Mellia ainsi que Camus étaient au centre de celui-ci. Ce dernier commença :

- Bien nous sommes exactement seize, plus les cinq soldats renégats. Nous sommes arrivés sur onze Tefra.

- Quoi donc ? s'interrogea Neck qui était resté silencieux depuis des heures.

- Des gros chats domestiqués et protégés par d'imposantes armures métalliques, vous (il montra les trois soldats de Dolomée du doigt) vous êtes venus grâce à ces chevaux, et vous Princesse ?

- Nous... nous marchions.

- Bien cinq d'entre vous (il se tourna désormais vers ses hommes) monterez avec les prisonniers et un autre prendra avec lui le conseiller de la Princesse, c'est moi qui me chargerait de véhiculer Sa majesté.

Tous allèrent chercher leurs montures respectives et préparèrent le départ. Une quantité imposante de ces félins était maintenant rassemblée : ils mesuraient entre deux et trois mètres de long si on comptait la queue et s'élevaient à environ un mètre à l'arrêt. Ils portaient tous une selle qui pouvait contenir deux à trois personnes, ainsi qu'une armure de métal qui ne laissait entr'apercevoir que les yeux et la gueule de l'animal. Les soldats d'El Tenadze étaient prêts à partir s'installer sur leurs esclaves de voyage, vu la façon dont ils étaient harnachés et prisonniers de leurs peaux de métal. Ingveil, Miklaud et Neck étaient eux sur leurs chevaux et s'apprêtèrent à quitter le champ de bataille où le corps du dragon gisait encore commençant sa lente décomposition. Camus regarda si tout le monde était prêt et s'avança devant les autres de manière à ce que tous purent le voir :

- El Tenadze est à environ cinq lieues d'ici, nous devrions y arriver dans deux jours si nous ne nous pressons pas. Nous parviendrons à la frontière de la vallée des Cols Ouverts à la fin de la journée si tout se passe bien, allez !

Il leva la main et fit signe aux autres de partir, ils disparurent dans un gigantesque nuage de poussière qui s'embrasa à la vue du soleil qui pointait désormais au Zénith.
 

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