L’Oeil d’Insalzard


par Menear
 

 

— Chapitre 2 —

 

Cela faisait maintenant trois jours qu'Ingveil, Miklaud et Neck avaient quitté Dolomée, le voyage ne faisait que commencer et déjà une certaine mélancolie se laissait percevoir. Peut être l'appréhension de leur futur. Ils décidèrent de faire une halte à l'abri d'une colline, qui les protégeait du vent, très fort en cette fin de journée. Les chevaux furent conduits près d'un vaste étang pour qu'ils puissent se désaltérer. Ingveil scrutait le ciel en direction de l'est et resta immobile un moment, puis il se dirigea vers sa monture et la déchargea de quelques sacs ; dans l'un d'eux, il sortit une sorte de petite galette qu'il avala goulûment. Miklaud était assis aux côtés de Neck et but une gorgée d'eau de sa gourde, qu'il passa ensuite à son compagnon. Pas une parole n'avait été prononcée depuis bientôt deux longues heures et aucun des trois soldats ne décida de rompre le silence. Après une quinzaine de minutes de repos ils se levèrent et reprirent la route sans même s'être consultés. La nuit commençait à tomber et les contours de la lune étaient désormais visibles. Elle en était presque à sa moitié et éclairait le sol grâce à une pâle lumière tamisée. L'horizon était dégagé et une immense plaine s'offrait aux trois cavaliers. Le bruit assourdissant des sabots et la poussière ne les dérangeaient d'ailleurs pas, ils ne prêtaient plus attention à rien. La lune se hissait maintenant à la verticale des trois hommes et c'est près d'une forêt de peupliers qu'ils crurent bon d'installer leur campement.

Neck rassembla une multitude de brindilles qu'il réunit pour faire un feu de bois. L'herbe était humide et la terre paraissait être de la boue de part et d'autre de la forêt. Ingveil inspecta minutieusement le terrain avant de poser quoi que ce soit sur le sol gras et poisseux. Il s'assit tout de même à contrecœur et déposa la selle de sa monture à côté de ses propres affaires. On pouvait y trouver un fin plastron de métal blanc et une veste verdâtre. Il s'allongea, l'épée à la main et scruta l'horizon d'un air pensif. Les deux autres avaient, eux, fini d'installer le feu ainsi que les quelques baies et fines feuilles de céréales qui constitueraient leur repas durant les jours à venir. Les jours à venir... Ingveil ne cessait d'y penser depuis leur départ précipité de Dolomée, quelques idées vagues lui trottaient dans la tête mais rien ne lui sembla être judicieux, il venait de découvrir les difficultés que lui imposait son nouveau statut de " chef ", il ne fut alors pas très enchanté lorsque l'éternel question de leur futur fut mis sur le tapis.

- Je ne pense pas que nous devrions suivre la direction des Terres Elfiques. Dit il.

Les deux hommes furent surpris de la réaction de leur supérieur, mais aucun n'alla jusqu'à la protestation et le silence régna de nouveau en souverain absolu dans le petit groupe.

- La piste que l'on nous a conseillée m'étonne, tout le monde sait que les Elfes ont condamné l'accès à la magie depuis la fin de la dernière guerre sainte, de même que leurs frontières d'ailleurs. Elle m'effraie même maintenant que j'y pense plus sérieusement.

- Tu as l'air d'en savoir long sur cette histoire, mais que vient elle faire dans nos objectifs ?

- Il y a neuf siècles, lors de la signature du traité de paix avec l'Insort, le Haut Conseil Elfe (sorte de gouvernement) à interrompu l'utilisation des grimoires de la Première Ere, l'enseignement de la magie si vous préférez, et a banni ceux qui avaient assez de connaissances en la matière pour ne pas revivre la trahison de l'Exclu. Même si les elfes bénéficient d'une grande espérance de vie, neuf siècles c'est long. De plus lorsqu'ils sont bannis des Terres elfiques, les elfes ont souvent tendance à se tourner vers la magie noire, et devenir ainsi des elfes noirs.

- Même si je connais les causes et le déroulement de la guerre sainte, j'avoue ne pas en savoir plus que ce que l'on nous enseigne dans les écoles, reconnut Neck, de plus en plus dubitatif devant ces renseignements historiques.

- Je vais donc reprendre depuis le début : il y a neuf siècles environ, l'Insort se faisait de plus en plus menaçant envers les autres royaumes, certains prétendaient que Salemcia, la capitale, fut victime d'un puissant sortilège, mais nul ne parvint à préciser cette hypothèse. En tout cas les différents gouvernements prirent peur et envoyèrent un Haut Mage elfe du nom de Necross accompagné des meilleurs guerriers et magiciens de la " Manum ", nom de l'alliance entre les royaumes de Dolomée, El Tenadze, Cundra et les Terres Elfiques. Necross était le mage le plus performant de sa génération, il devait même faire partie du Haut Conseil selon les rumeurs. Mais des mois et des mois passèrent et la compagnie de revint jamais sur le Grand Continent, enfin...les têtes des seize membres de l'expédition furent renvoyées à El Tenadze, au siège de la Manum. Seul Necross ne fut pas décapité et, quelques semaines après ces évènements funestes, il signa de sa main le traité de paix entre l'Insort et le Grand Continent et se proclama ainsi souverain des Terres de l'Ouest, aujourd'hui appelé Insort, l'empire ténébreux.

Un silence religieux marqua la fin du triste récit qu'était l'Histoire du Grand Continent. Nombreuses furent les questions qui trottèrent dans la tête des deux jeunes hommes désormais silencieux et abasourdis par la dramatique histoire, mais nul ne brisa le silence qui s'était de nouveau installé en maître. L'étroite clairière où ils se trouvaient s'enténébra, de même que leurs esprits, et ils décidèrent de dormir à l'abri des gigantesques peupliers qui, de par leurs statures imposantes, les empêchaient d'apercevoir la vallée des Cols Ouverts, vertes étendues à perte de vue où les arbres et par conséquent l'ombre se faisaient rares, et où la chaleur pesait en ces chaudes journées printanières.

Les premières lueurs de l'aube apparaissaient et le doux soleil matinal commençait de chauffer la grande vallée, le ciel retrouvait ses pâles couleurs bleutées et la brume de la veille s'était estompée pendant la nuit. Neck fut le premier debout, il raviva le feu qu'il avait lui-même allumé quelques heures auparavant et s'assit en tailleur, les mains tendues à quelques centimètres des flammes pour profiter de sa chaleur bénéfique, et attendit, patiemment le réveil de ses compagnons de fortune.

Ingveil passait une nuit agitée, il tenait fermement son épée soigneusement rangée dans son sombre fourreau, et ses mains, moites et crispées, ne cessaient de trembler. Un long et puissant râle le tira rapidement de son sommeil. C'était un cri effrayant, il provenait de derrière la forêt, à moins de deux cents mètres de là. Les trois hommes ne se firent pas prier et se préparèrent à un éventuel combat, une vingtaine de secondes s'écoulèrent et ils se trouvaient déjà sur leur monture respective en route vers la " bête ". Un second cri fut poussé, plus puissant que le premier, des voix étaient maintenant perceptibles mais aucune parole distincte ne pouvait être comprise. Près du campement, seul le feu toujours allumé et des cendres disposées autour pouvaient traduire une venue humaine en ces lieux reculés. Une légère brise matinale les balaya, fit voleter quelques feuilles et accompagna les trois cavaliers. Il ne restait qu'une flamme du feu de bois, un autre cri fut poussé, plus sourd que les précédents, elle vacilla, puis s'éteignit.

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