L’Oeil d’Insalzard


par Menear
 

 

— Chapitre 1 —

 

Ce ne fut pas étonnant de retrouver une foule aussi imposante s'amasser autour du palais de Dunainde, qui paraissait d'ailleurs beaucoup plus petit. Que ce soit de jeunes enfants impressionnés de retrouver tant de figures emblématiques du royaume, ou de simples vagabonds passant là, par hasard, tous étaient émerveillés de trouver dans la cour du plus prestigieux de tous les palais du royaume tant de magie et de féerie pour traiter un sujet qui n'en était pas moins sérieux. Debout sur une estrade improvisée de planches, de bancs, le tout recouvert d'une fine toile de tissu mauve d'où resplendissait l'emblème de Dolomée, se tenait fièrement le responsable des affaires militaires du pays. Peu de gens connaissaient son nom et beaucoup s'en moquaient, le peuple était venu acclamer la princesse du royaume qui, du haut de ses vingt et un ans dirigeait le royaume comme personne ne l'avait fait auparavant, pas même son défunt père, mort il y a un an de cela au combat.

C'est alors que le conseiller royal en personne vint demander le silence à la foule qui n'en pouvait plus d'attendre. Il éleva la voix et commença :

- Si nous sommes réunis aujourd'hui c'est pour accueillir un nouveau membre dans le conseil de la chevalerie de Dolomée. En effet je vais officiellement proclamer Ingveil Votern chevalier royal.

Remarquant un léger moment de flottement chez les différents spectateurs il écourta son discours et annonça plusieurs noms. La foule les découvrit tandis qu'ils montaient sur l'estrade : tout d'abord un gigantesque chevalier, il avançait d'un pas calme mais ferme.

Sa cape en tissu grenat laissait entrapercevoir les traits d'une imposante armure qui, si on la lui retirait en ferait alors un être tout à fait banal. Le second avançait d'un pas beaucoup moins assuré et il s'en fallut de peu pour qu'il ne trébuche sur l'une des marches qui précédait l'estrade. Le jeune homme était vêtu d'un costume militaire à la frontière du blanc et du gris. De grandes épaulettes rouge sombre étaient munies de minuscules perles couleur or qui descendaient sur de larges épaules. De ses épaulettes jusqu'aux gants le tissu virait au noir pour rejoindre un pantalon gris pâle qui n'en était pas moins élégant. A la taille il portait un discret ceinturon de cuir où était attachée une somptueuse épée. Elle occupait une large place même rangée dans son fourreau, il la tenait d'ailleurs avec anxiété comme si sa crainte de la perdre était trop forte. Enfin de larges bottes noires venaient accompagner ses pas. Les deux hommes prirent placent dans des sièges qui leur étaient destinés, Anforn, le conseiller militaire, s'installa au centre de l'estrade, s'éclaircit la voix et débuta :

- Tout d'abord je dois vous adresser mes excuses pour l'absence de sa majesté la princesse de Dolomée, elle avait des obligations et elle m'a demandé de vous adresser ses sincères regrets à vous, son peuple qu'elle aime tant.

Un grand soupir se fit entendre de droite à gauche mais personne n'eut le courage de se retirer pour ne pas manquer de respect aux organisateurs de la réception.

Le soldat poursuivit son discours et nomma Ingveil chevalier de Dolomée.

La réception se poursuivit et le gigantesque buffet installé pour l'occasion parvenait presque à pallier l'absence de la princesse.

Les trois hommes présents sur l'estrade descendirent et se retirèrent de la cour pour rejoindre Millau, le conseiller personnel de la princesse, dans la salle d'Etat Major du château. Les deux conseillers échangèrent quelques regards et c'est Millau qui prit la parole :

- Mes chers amis, je suis peiné de constater que deux de mes proches vont partir et, peut être, ne jamais revenir dans ce si beau pays. Car vous n'êtes pas sans savoir que ce n'est pas qu'un simple exercice, c'est du sérieux. Cela fait maintes années désormais que le Saint Empire de Dolomée n'a point livré bataille. Ce n'est pas tellement l'honneur de Dolomée mais la sauvegarde de ce continent qui est en jeu. Vous ne devez pas avoir peur de tuer, qui que ce soit, pour arriver à vos fins. La solution à ce problème ne peut être pacifique.

Anforn prit alors la parole à son tour :

- Les consignes pour cette mission, ô combien difficile, sont simples : l'éradication des Ténèbres en Insort. Mais vous devrez accomplir des tâches plus que périlleuses pour pouvoir parvenir à cet objectif, cependant je vous laisse le soin des décisions Ingveil, pour ce qui est de la guerre sur le terrain vous avez plus d'expériences que moi. Pour vous assister lord Miklaud sera votre homme de confiance. Il connaît lui aussi la science de la guerre sur le bout des doigts, et de votre collaboration vous ne pourrez tirer que des bénéfices. Nous avons choisi de ne pas vous proposer une escorte trop importante de peur d'être lue par l'ennemi. Aussi, l'un de nos gardes le plus efficace vous accompagnera.

Il se tourna vers la porte et lui demanda d'entrer. Il fit alors les présentations :

- Voici Neck, il vous serra d'une grande utilité car sa méthode de combat au corps à corps vous permettra de venir à bout de nombreux ennemis, j'en suis sûr !

Avant même que le nouveau venu n'ait prononcé un mot, la pensée d'Ingveil pouvait presque s'entendre à travers la pièce :

- (Entre une grande escorte et un seul soldat, y a une marge...)

Le jeune homme salua ses nouveaux compagnons mais ceux ci ne débordèrent pas d'enthousiasme à l'idée d'une future collaboration et leur premier contact fut plutôt froid.

Le conseiller militaire poursuivit d'un ton bref :

- Cette mission doit avant tout rester secrète, soyez discret ! Je crois que c'est désormais le temps de se séparer, j'espère que notre prochaine rencontre se fera dans cette même salle pour fêter la victoire. Oh ! j'oubliais : pour traverser la mer d'Enians vous devrez utiliser un bateau, mais les Ténèbres s'étendent désormais jusque dans les mers et les océans, aussi je vous confie le navire attitré de la famille royale. Il saura faire face à la mesquinerie de ces ennemis puisque cela fait longtemps déjà qu'il a été béni.

Ingveil le coupa jugeant son discours amplement suffisant :

- Bien, direction le port donc.

Mais le général ne le laissa pas poursuivre :

- Malheureusement non, lorsque le roi de Dolomée Alkov VI fit construire cette merveille il demanda à ses ouvriers de ne pas le rendre accessible par tous. Il fit en sorte que seule la magie puisse diriger le bateau, aussi seul un Haut Mage peut conduire le navire. Ce bon roi pensait bien faire mais cette précaution s'avère maintenant être à double tranchant ! La magie est loin d'être le point fort de l'enseignement Doloméin !

- Alors personne n'a jamais manœuvré ce navire ? S'exclama Ingveil qui se demandait alors pourquoi avoir subi ce discours si leur mission devait s'arrêter si vite.

Millau s'extirpa du fauteuil dans lequel il était assis depuis le début des explications et prit la parole à son tour, d'un air beaucoup plus grave :

- Une seule personne à ma connaissance est parvenue à diriger ce bateau, il s'agit de...

Il hésita. Il fit le tour de la pièce. Il se retourna à droite, puis à gauche. Il regarda autour de lui de crainte qu'on ne l'entende, puis il poursuivit en baissant la voix :

- Il s'agit de l'Exclu.

Il se retourna de nouveau de peur d'avoir été surpris et il scruta l'horizon à travers l'immense baie vitrée qui clôturait la pièce. Il resta immobile un instant. La peur était lisible sur son visage et chacun avait compris que le sujet n'était plus à aborder.

Il reprit mais n'était toujours pas rassuré :

- Enfin bref, ils vous faudra trouver un mage de haut niveau. Je vous conseille de partir tout d'abord en terre elfique, c'est là bas que se trouvaient les magiciens les plus réputés. Cela fait plusieurs générations maintenant mais je pense qu'il doit encore y en avoir.

Un nouvel échange de fauteuil eut lieu, ce qui rendait la situation très théâtrale, comme si la mise en scène avait été préparée de longue date et que le jour de la représentation était venu. Ingveil se mit à sourire avec cette idée en tête, mais l'heure n'était pas au rire.

- Le problème c'est que les Terres Elfiques ont fermé leurs frontières il y a des siècles et qu'elles demeurent toujours closes aujourd'hui, continua Anforn.

- Si je comprends bien, poursuivit Ingveil qui ne supportait plus toutes ces explications inutiles, il nous faut conduire un bateau qu'on ne peut pas diriger et trouver un mage dans un royaume fermé du monde et où il est impossible de rentrer ! C'est cela, non ?!

- Pas exactement, les elfes se sentent concernés par ce qui est en train de se passer en Insort, et, si vous présentez bien les choses ils devraient pouvoir vous aider.

- (On me demande d'être diplomate désormais...) se dit Ingveil qui pensait plus qu'il ne disait.

- Mais tout cela n'est que théorie, autrement dit vous devrez vous débrouiller tout seul.

Là s'achevait son discours, quelques "ouf " de soulagement furent poussés. Les trois hommes partirent alors en direction de la porte, saluèrent leurs instructeurs et sortirent.

Dans le couloir qui les amenait jusque dans leurs appartements c'est Neck qui prit la parole en premier :

- Bon, ça semble moins compliqué que ça en a l'air finalement.

Les deux autres détournèrent les yeux vers lui mais personne ne lui répondit.

- Tu n'es qu'un nouveau ici, euh... Nack. Contente-toi d'obéir aux ordres, riposta Miklaud.

- C'est Neck ! insista le jeune soldat.

- Peu importe, gardez vos querelles de bas âge pour les longues traversées pénibles et solitaires que nous allons avoir à endurer dans peu de temps, s'énerva Ingveil qui agissait comme un chef protecteur. L'idée lui plaisait en tout cas.

Les deux soldats laissèrent leur ego de côté avec une impression amère de s'être fait réprimander par un professeur, mais ni l'un ni l'autre ne s'en plaignirent.

Les trois hommes se séparèrent finalement pour préparer leur paquetage, l'ambiance était moins tendue que pendant les ordres de mission, tout le monde était calme, ce qui pouvait sembler étrange compte tenu de la situation. Chacun de leur côté, les trois protagonistes, savaient parfaitement ce qu'ils avaient à faire. Lorsque Ingveil se mit en tête les différentes étapes de l'expédition, tout était clair, un peu trop...

Miklaud de son côté s'étonnait de se poser tant de questions, il était plutôt du style à agir et réfléchir ensuite mais pas cette fois ci, il savait ce qu'il avait à faire. Quant à Neck, il avait échoué au petit test psychologique que lui avaient lancé ses deux officiers supérieurs, il le savait. On ne lui avait rien reproché certes, mais ces petites remarques et ce regard qu'ils avaient à son égard lui avaient vite fait comprendre qu'il ne serait pas leur égal. Pourtant il ne désespérait pas, au contraire, il voulait partir pour donner une image positive de lui, un rattrapage en quelque sorte.

Une heure passa et les trois soldats se retrouvèrent à l'écurie. Lorsque Ingveil prépara sa monture il se rendit compte qu'ils ne s'étaient pas donnés rendez-vous, l'instinct se dit-il.

Les cavaliers n'étaient pas armés lourdement comme ils l'auraient fait lors des dernières guerres, chacun s'était préparé à sa manière. En effet Miklaud était un guerrier robuste et cette réputation lui venait peut être de son imposante armure. Il ne changea pas de style, des bottes noires et résistantes, un pantalon bleu-argenté et le reste étaient recouvert d'une épaisse couche de métal gris qui, non seulement devait être lourd mais grandement inconfortable. Il ne portait ni heaume ni bouclier car il affirmait que la défense d'un chevalier ne devait être faite que de son corps et de son épée. Elle était imposante, lourde mais qui donnait à réfléchir tant sa force devait être décuplée avec un porteur comme Miklaud. Sa crosse était en fait une représentation du " soleil de guerre " qui, il y avait des siècles, avait soit disant sauvé Dolomée d'assaillants grâce à une éclipse totale. Ce symbole était représenté un peu partout dans le royaume. Sur son épée il était disposé de telle façon que les rayons de métal s'étendaient comme des pics menaçants.

Neck lui, avait opté pour une fine cotte de mailles, prétendant que le confort était prioritaire à la sécurité, les deux autres mirent cela sur le compte de la paresse. Il portait tout de même deux gants de métal sur chaque avant bras et un casque. Il s'était armé d'une lance classique avec un rubis incrusté à quelques centimètres de la pointe.

Comme tout le monde avait fini d'équiper sa monture respective, Ingveil décida de partir. Il était le moins bien habillé de tous, on aurait dit un simple vagabond. Il ne portait, en effet, qu'un pantalon noir très banal, mais le capuchon verdâtre qu'il avait revêtu ne laissait pas voir de cotte de mailles ou de quelconque armure qu'un soldat de sa classe se devait d'arborer. Le seul détail qui laissait supposer que c'était un chevalier n'était autre que son épée qui, soigneusement rangée dans un fourreau de cuir noir, dépassait de telle sorte que même la crosse n'était pas visible.

Les trois cavaliers impressionnaient beaucoup les passants qui commençaient à s'amasser autour de la petite écurie, ce qui ne déplaisait pas au maître des lieux. Ils eurent même de la peine à passer dans les petites ruelles de la ville.

Dans la salle du trône les deux conseillers observèrent la scène, passifs. L'un des deux s'agita d'un coup lorsque les soldats franchirent les portes de la cité :

- Mon dieu, mais que venons-nous de faire ? Nous les avons tout simplement livrés au diable comme plat de résistance !! Qu'est-ce qui nous a pris ?

Tandis qu'il proférait ces paroles la foule acclamait leurs héros, ceux ci se retournèrent une dernière fois vers ce pays qui les avait vus naître puis accélérèrent et partirent pour de bon.

Une atmosphère de ténèbres stagnait dans la pièce puis se dissipa comme un courant d'air insignifiant.

 

CHAPITRE 2