V - Souviens toi



            Créssiel tomba en arrière, l'air surpris. Flowne venait de lui ficher un couteau en pleine poitrine, au niveau du cœur. La petite fille souriait.
            _ Je t'ai vu tuer Hermès et les autres enfants. Tu es un méchant et tu as blessé mon Kaoth ! Méchant ! Méchant !
            _ Flowne, non ! cria Kaoth
            _ Toi... fit calmement Créssiel en crachant un filet de sang.
            Il se releva lentement et ôta le couteau en riant. Il ne semblait pas avoir mal, mais saignait abondamment. Il retomba en arrière, un grand sourire aux lèvres. Créssiel était mort.
            Les Anges sur la place semblaient nerveux mais ne paniquaient pas. Ils n'avaient pas l'air de comprendre que leur maître était mort. Cela leur semblait si improbable...
            Soudain, Lina se dégagea violemment de ses deux gardes et courut près du cadavre de l'Ange. Elle pleurait
            _ Créssiel... Créssiel... Créssiel, répétait-elle. Tu es enfin mort…
            Elle prit la tête de l'Ange et essuya le sang qui coulait de sa bouche. Elle ôta sa chemise et la plaça sous la tête du cadavre en répétant son nom. Elle le prit dans ses bras, comme une énorme poupée inerte.
            Pendant ce temps, Kaoth s'était traîné jusqu'à Flowne, qui continuait à saigner, et la berçait doucement
            _ La... C'est fini Flowne.... Ma petite fille. La....
            Les flammes qui ravageaient le corps de Sédall s'était éteintes. Il n'avait aucune brûlure apparente... Magie, évidemment. La magie de la rune du feu dont il avait si longtemps abrité la fée. Il se releva et regarda le tas de cadavres déchiqueté. Ni Varl, ni Mina. Voilà qui était déjà une bonne nouvelle. Il nota que les Anges commençaient à se disperser et à errer sans but dans les rues alentours, l'air légèrement abruti.
            De nombreux habitants de Gamel ressortirent de leurs caves, de leurs cachettes et autres églises, et se mirent a chercher désespérément leur enfants. Certains, ivres de colère, attrapaient les Anges et les battaient à mort. Ils se laissaient faire sans discutions.
            Les flammes s'éteignaient. Il faisait beau. Une fois de plus, la guerre laissait place à une belle après-midi d’automne. On entendait les gens pleurer, ça et la. Pleurer leurs enfants. Pleurer leurs petit frère, leur petite sœur. Pleurer juste pour éviter de devenir fou.
            Seule, seule auprès du cadavre de Créssiel, Lina pleurait toutes les larmes de son corps. Mais qui donc était ce monstre pour elle ? Sédall l'approcha doucement. Il s'assit sur les pierres encore chaudes. La petite elfe le regarda.
            _ Il est mort, hein ?Vraiment mort !
            _ Oui. C'est fini maintenant.
            _ Ce n'est pas juste. Il est mort parce que je suis une fille lâche.
            _ Tu l'aimais, n'est-ce pas ?
            _ A en mourir. Mais j'ai bien compris maintenant. Je serais forte. Je ne pleurerai plus.
            _ Tu as tort. Créssiel était devenu ce qu'il est car il ne voulait plus pleurer. Il a reporté sa souffrance sur les autres. Moi aussi je l'ai connu.
            _ Vous...
            _ Oui. J'ai suivi ses cours à l'université de Meï Ming Shing[1]. C'est là que je suis devenu un mage-chevalier. Il était déjà relativement secoué... Un génie mais au pouvoir destructeur. Il y avait une petite elfe qui le secondait toujours, lui apportait ses livres et ses outils. Un jolie petite elfe dont tous les étudiants étaient tombés amoureux. C'était toi, je me trompe ?
            _ Non. Ces années furent les plus belles de ma vie. Créssiel était un homme si bon... Avant de devenir ce qu'il était devenu.
            _ Ce que je suis devenu...
            Lina eut un vif mouvement de recul. Créssiel venait de parler ! Son cadavre venait de parler !
            Sédall porta la main à son épée. Créssiel le regarda en souriant.
            _ Je ne suis plus très dangereux.
            _ Tu es vivant...
            _ Moi aussi.... Moi aussi j'ai possédé une des runes de Valmont. La rune de la neige. Elle m'a protégé. Mais je suis si faible maintenant. Si on ne me l’avait pas dérobée… Je vais mourir.
            _ Je vais vous achever, Créssiel, déclara Sédall. Je crois que c'est mieux pour tout le monde.
            _ Oui... Si seulement les choses ne s'étaient pas passées ainsi... J'ai tellement de regrets... Je ne pouvais plus reculer.... Tant de gens comptaient sur moi... Lina... Donne moi ton épée. Je vais en finir moi-même.
            _ Créssiel.... Lina regardait l'Ange sans y croire. Elle allait le perdre à nouveau.
Mais que pouvait-elle faire ? Elle donna son couteau au mourant. Créssiel eut un tout petit sourire.
            _ Lina... Si je t'ai... appris quelque chose... C'est bien... De ne faire confiance... a personne.
            Disant cela, il projeta le couteau derrière l'elfe. Il passa devant Sédall. Et se planta dans la cœur de Flowne. Il y eut un éclaboussure de sang. Créssiel s'affaissa, puis disparut en soufflant " Trop de gens comptent sur moi, Lina. "

 

            Kaoth arrêta de bercer Flowne. Il la regarda. Elle était morte. Elle avait un couteau planté dans le cœur, et elle était morte. Créssiel n'était pas mort. Il lâcha le cadavre de la fillette. Il ferma les yeux ouverts emplis de larme de sa protégée.
            Il se leva, massa son poignet broyé et s'approcha de Lina et de Sédall.
            _ Petite elfe, fit-il sans la moindre expression dans la voix. Je vais le tuer. Je sais ou il est. Je vais le tuer. Je vais raser cette ville, et tout les Anges qui s'y trouvent. Puis je ressusciterai Flowne. Il a tué Flowne. Il a tué Hermès. Il a tué tout les autres. Je vais le tuer je vais le tuer je vais le tuer je vais le tuer...
            _ Restez calme, monsieur de Remiance ! murmura Sédall. Clément aide-moi il va devenir complètement cinglé.
            Mais Clément n'était pas la. Il avait disparu.
            Kaoth prit une profonde inspiration. Il était devenu complètement fou. Il fallait qu'il détruise. Il libéra la totalité de son énergie d'un seul coup, dans un hurlement animal.

 

            _ Par tout les dieux, Mina, tu as entendu ce hurlement ? s’écria Varl.
            _ Oui. C'était un humain, tu crois ?
            _ On aurait dit.
            La petite elfe les avait sauvés de l'Ange puis était partie vers le centre de la ville. Et quelques minutes plus tard dans la même direction, il y avait eu ce cri de dément, puis une colonne blanche était montée dans le ciel. C'était étrange. Varl ne comprenait pas.
Les gens regardaient le ciel, terrorisés.

            Varl regardait lui aussi, s'efforçant de garder son calme. Il allait se passer quelque chose.
            _ Nous ferions mieux de nous éloigner de cette maudite ville ! dit Varl
            _ Oui... Mais... Pourtant l'attaque a l'air finie : les Anges ont disparu et... Valentin ?
            Varl se tenait la tête. Il avait mal. Très, très mal. La lumière qui montait vers le ciel, elle... Elle résonnait dans sa tête. Mais que pouvait donc être cette douleur ? C'était atroce ! C'était....
            Et le petit garçon s'avança vers sa sœur. Elle pleurait, et il ne savait pas quoi faire pour la consoler...
            _ Sofia... Sofia... On va aller chercher une autre pomme, si tu as fait tomber la tienne... Prends la mienne ! Mais arrête de pleurer, je suis si triste quand tu pleure...
            La petite fille le regarda en hoquetant et...

            Varl tomba en arrière. Mina se précipita à ses cotés.
            _ Mon frère ! Qu'as tu ?
            _ J'ai entendu une voix dans ma tête. J'ai mal.... J'ai mal....
            _ Mon dieu ! Un exorciste, vite ! Y a-t-il un exorciste ou un chirurgien ici ?
            Les gens les regardaient, désemparés. Quelqu'un dit sur un ton grave " On a assez de nos propres mourants sans que des étrangers nous ramènent les leurs. "
            _ Haaaa ! fit Varl. Ma tête résonne encore !
            _ Varl ! Non Valentin ! Frère !

            Mais il n'entendait plus. Il entendait la voix
            Ceci me rappelle une autre anecdote sur la vie de Varl Jénéal. Peu avant le jour de ses huit ans ; Le jeune homme prit sa première leçon d'escrime. Son maître était une femme d'assez grande taille au visage inexpressif. Elle se faisait appeler Léna.
            _ Varl aura bientôt besoin d'un tuteur. Je sais que sa mère agonise, avait-elle dit au doyen du village.
            Le doyen gratta sa longue barbe. Cette parfaite inconnue réclamait la garde du fils du grand héros ? C'était réellement inconcevable.
            _ A défaut de l'adopter, voudriez vous lui enseigner la rude vie des voyageurs ?Dans quatre ans, il va devoir partir en voyage d'apprentissage et...

            Varl se cogna la tête sur les dalles de la rue. Mais qu'est-ce que c'était, pourquoi me tourmenter ainsi, hurlait Varl en son for intérieur.
            Soudain, alors que Mina commençait réellement a paniquer, Sédall accompagné de l'elfe les ayant sauvé déboula dans la rue. Il vit Varl étendu et accourut à une vitesse surhumaine.
            _ Qu'a-t-il ?
            _ Je ne sais pas ! Il délire ! Mais que se passe-t-il ?
            _ On parle dans ma tête ! gémit le jeune homme
            _ Blanche... murmura Sédall. Peu importe, il faut fuir de cette ville. Pas le temps pour les explications. Lina, aide moi à porter ce gosse. Mina tu peux marcher ?
            _ O.. oui.
            _ Parfait ! Si tu peux marcher tu peux courir.
            Lina Gaïl et Sédall se saisirent de Varl et se mirent à courir vers le campement, Mina derrière eux. Derrière eux , la colonne de lumière continuait de monter et de grossir.
            Les habitants recommençaient à paniquer, et les plus vifs avaient déjà commencé à se réfugier vers les hauteurs. Varl regarda les gens, vaguement conscient de la gravité de la situation. Mina lui murmura une parole rassurante. Mais lui n'entendait plus rien. Plus rien d'autre que son horrible migraine et... La voix.
            Quelques jours plus tard, Varl surprit Léna et le Doyen en grande conversation. Il décida de rester caché, étant donné que la discussion semblait grave.
            _ Léna... Vous avez fait vos preuves comme professeur. Mais quand à vous confier la garde définitive de Varl, fils de Kouglov...
            _ Je ne vous mentirai pas, honorable Doyen : je veux Varl pour la renommée de son nom, et non pas pour un quelconque amour qui me relierait à lui. Mon armée de libération a besoin d'un héros. De préférence jeune et façonnable...Mais au moins avec moi, il aura une vie décente.
            _ Vous avez le mérite de la franchise, Léna. Mais vous et vos hommes allez déclencher une guerre. Devons nous lancer un enfant de huit ans dans une entreprise aussi dangereuse ? Et puis, acceptez vous de prendre en charge Sofia, elle aussi ? Et puis, qui s'occupera de...
            _ Doyen. Ne vous faites pas de souci. Je suis une femme. Il doit bien rester au fonds de moi assez d'instinct maternel pour m'occuper de deux enfants... Mais pour Sofia... Sachez qu'elle finira par être une faiblesse pour Varl. Dès qu'il deviendra assez fort pour se passer d'elle, je vous la reverrai. Je ferais croire a Varl qu'elle sera morte. Il n'en aura que plus de haine pour l'armée Agnarienne.
            _ Vous raisonnez en militaire... Je ne peux pas me permettre de jouer avec la vie d'enfants. Si vous voulez adopter Sofia, il vous faudra la garder. Pour son propre bien, pour celui de Varl, et pour le votre aussi.
            _ Le mien ?
            _ Vous devriez vous montrer un peu plus humaine...
            _ Pheu... Dans ce cas, gardez Sofia. Je prends Varl. Cela vous convient-il, honorable vieillard ? 
            _ Non !  fit Varl en entrant dans la pièce. Vous ne me séparerez pas de ma sœur !

 

            Du haut de la colline, on voyait la ville, envahie d'une lumière blanche. Au milieu de cette colonne de cette lueur toujours croissante, on voyait la silhouette d'un homme portant un petit corps. Il montait. Il montait vers une destination inconnue...
            Le ciel bourdonnait, le sol résonnait, le gens tremblaient.... Et Varl délirait.
            Que faire ? Il n’arrivait plus à se décider.
            Où aller ? Il ne pouvait plus bouger
            Que penser ? Cette horrible voix pensait pour lui.
            Mina n'avait pas les connaissances suffisantes pour sauver Varl. Sédall n'avait aucune idée et Lina s'était assise dans un coin et regardait la lumière d'un air pensif.
            Varl tentait de revenir vers la réalité... Mais cette voix obsédante... Elle racontait la vie de quelqu'un. Il ne pouvait pas s'empêcher de l'écouter... D'autant que même quand il n'écoutait pas, la voix, elle, continuait à parler. Il savait qu'il devait écouter. Il ne savait pas pourquoi, mais il le fallait.
            Un jour, des hommes débarquèrent au village. Grands et moustachus, ils portaient de lourdes armures. Des chevaliers. Ils demandèrent à voir le bailli du village. Le doyen vint les voir, leur expliquant que le village n'avait pas de bailli, étant rattaché au Barbaries[2].
            Le chef des chevaliers, un homme d'âge mur du nom d'Alfa Duprince, déclara que ce village appartenait par un décret du roi Baudde VIII d'Agnarie au très saint Royaume Agnarien. L'absence de bailli plongeait de village dans l'illégalité. Tous les notables allaient être exécutés, et les habitants réduits en esclavage.
            Léna sentit qu'il était l'heure de déclarer la guerre officielle aux Agnariens. Sauver ce village du roi Baudde lui apporterait une grande renommée. Surtout si on apprenait qu'elle était la nouvelle tutrice des enfants de Kouglov... Bien qu'elle regrettât d'avoir du consentir a adopter aussi Sofia. Mais la petite était pleine d'énergie et ferait une bonne combattante...

 

            - NON ! CA SUFFIT ! hurla Blanche à l'intention de toutes les choses informes et malodorantes qui la tourmentait. Voilà qu'elle se faisait attaquer par de la... par... De la bouillie de souvenir. Varl semblait avoir des visions de son passé, et les morceaux de souvenir tentaient de se loger ( comme ils le pouvaient ) dans des coins de la mémoire de Varl.
            Bien sur, il ne se rappelait pas de Blanche. Pas encore. Donc Blanche était une intruse.
            Bon, c'était décidé, elle allait sortir. Elle n'avait qu'une solution. Au prochain amas de souvenirs, il y aurait certainement... une ouverture....vers l'extérieur. Tant pis pour le risque...

 

Chapitre 4 // Chapitre 6


 

[1] Centre universitaire principal de l’Agnarie. Ecole fortifiée, Meï Ming Shing constitue une véritable ville qui fait vivre de nombreux villages alentours.

[2] Sur le bord de la frontière Est de l’Agnarie, de nombreux villages sont rattachés aux Barbaries, dont plus de 95% de la population est originaire.