18.

 

Dès que Léo fut seul au volant, il trouva un parking près de la nationale où il roulait et se gara. Non loin, un supermarché avait allumé son enseigne bleu et rouge. Le jeune homme coupa le moteur et sortit son portable. Il appela Marcoleco. La secrétaire avait une voix charmante au téléphone, et Léo se demanda si elle connaissait son patron aussi bien que lui et sous le même angle.

_ J’écoute, fit une voix sèche.

_ C’est Léo, je suis à votre disposition.

_ Je n’ai pas besoin de toi, tu n’as qu’à rentrer chez ta mère.

Il raccrocha aussi sec. Léo eut un soupir, cette situation était complexe. Il posa son portable dans le vide-poches du tableau de bord et se frotta le visage. Son patron était abominable, et ses menaces à prendre au sérieux. Si le jeune homme avait su dès leur première rencontre que Marcoleco menait d’étranges affaires en plus de celles, légales, de sa société, il ignorait que son caractère puisse être aussi mauvais. Il inspira profondément comme pour oublier les soucis qui pesaient sur lui, mais cela ne fit qu’attiser la frayeur que l’italien s’en prenne à sa mère. A deux doigts de pleurer, il démarra et quitta le parking. Son patron lui avait donné un ordre, et il n’avait plus qu’à obéir. Léo retrouva donc le quartier où il avait passé son enfance. La dame de compagnie fut soulagée de le voir.

_ Elle ne va pas bien, vous savez, lui confia-t-elle.

A la table, la mère ne remarquait plus la présence de ses visiteurs. Elle mangeait sa soupe avec la lenteur et la maladresse d’une gamine de quatre ans. Léo la contempla. Il était arrivé il y a une heure, et avait tout de suite remarqué la progression de la maladie. La vieille femme était dans un autre monde, et il lui prenait de temps en temps des éclairs de lucidité. Elle se parlait à elle-même et avait des tics nerveux. A sa dernière visite, le jeune homme n’avait pas noté ce détail. A présent, elle frottait convulsivement son pouce contre son index, jusqu’à s’en abîmer la peau.

 

La dame de compagnie débarrassa la table, mais Léo lui fit signe qu’il s’en chargerait. Elle lui trouva un air triste.

_ Vous devriez peut-être consulter un médecin pour votre main ? fit-elle en désignant l’attelle.

_ Je vais à l’hôpital demain.

Son patron ne lui avait pas donné de travail, et Léo songea que c’était pour régler le problème de Martial. La dame mit la vaisselle dans l’évier et revint.

_ L’infirmière ne va plus tarder, je vais coucher votre maman.

Léo s’éclipsa au salon où la télévision prenait la poussière sous un napperon gigantesque qui lui donnait l’allure d’un antique poste des années 60. Il s’assit sur le sofa défraîchi et se mit à songer. Marcoleco se révélait dangereux, et Léo ne savait pas quoi faire pour ramener la satisfaction dont l’italien s’était sûrement vanté auprès de Savain. Il soupçonnait son patron de se servir de lui pour épater l’homme d’affaires toulonnais. Des voix parvinrent à Léo, l’infirmière était là. Les deux femmes s’occupèrent de la malade et la couchèrent dans un lit médicalisé d’où elle ne pourrait sortir seule. L’année dernière, la vieille femme s’était cassée un bras en tombant de son lit, et Léo l’avait fait changer par un meuble spécialement adapté aux personnes âgées et dépendantes. Il ne cessait de penser qu’il finirait comme elle. Ce monde aurait raison de sa santé mentale et le condamnerait à finir comme un légume. La dame de compagnie arriva au salon.

_ Votre mère est couchée, je vais rentrer chez moi.

Léo se leva, sortant de ses songes.

_ Merci de vous occuper d’elle de cette façon.

La dame lui trouva une mauvaise mine, mais n’osa rien dire. Elle connaissait la famille de Léo depuis qu’ils avaient emménagé dans cette maison, il y a plus de vingt-cinq ans. Ils avaient toujours été voisins, et leurs fils avaient joué ensembles. L’âge et la maladie arrivant, la voisine s’était proposée de s’occuper de la mère puisque le père était mort des années plus tôt. Léo avait pu continuer à travailler et éviter à sa mère de connaître l’asile ou l’hôpital. Les maisons de retraite étaient inabordables et traitaient peu de cas aussi lourds.

 

Une fois la dame de compagnie partie, Léo se retrouva seul dans cette maison où il détestait les souvenirs qui y étaient attachés. Il alla au frigo et en sortit une assiette toute prête qu’il passa au micro-ondes. En s’installant à la table de la cuisine, il se rendit compte que son existence était vide. En dehors de son camion, il n’y avait vraiment rien qui le raccrochait à ce monde, et comme ses affaires n’allaient pas très bien, il avait des pensées plutôt morbides. Le silence de la maison était pénétrant presque lugubre. Il dîna sans appétit et monta à l’étage pour se coucher. Il maudissait cette chambre, mais c’était le seul endroit où il y avait un lit, et Léo ne voulait pas dormir au salon. Lorsqu’il s’étendit sous les draps et éteignit la lumière, l’obscurité l’enveloppa comme un voile de mort. Son cœur se serra. Marcoleco le tuerait s’il désobéissait ou s’il attirait encore l’attention de Martial. Et ce damné flic était trop curieux pour laisser tomber ! Au bord du désespoir, le jeune homme trouva le sommeil grâce aux comprimés qu’Eddy lui avait prescrits et qu’il ne prenait pas pour éviter de s’assoupir au volant. Cela lui fut salutaire, car son esprit bouillonnait trop pour pouvoir trouver le repos sans un petit coup de pouce. Le lendemain matin, Léo ne se leva que lorsqu’il entendit la dame de compagnie manier de la vaisselle. Il regarda sa montre en se demandant quelle heure il était. Il ouvrit de grands yeux.

_ Dix heures ?

Il avait pratiquement dormi douze heures. Léo s’habilla rapidement et descendit à la cuisine. La dame noire lui sourit en l’entendant.

_ Je vous ai réveillé ? Je suis désolée…

_ Ce n’est rien, j’avais pris des cachets pour dormir.

Il embrassa sa mère, postée devant le petit poste de la cuisine qu’elle regardait d’un air distrait.

_ Bonjour, mon petit, ton chocolat est prêt, dit-elle d’une voix tendre.

Elle lui caressa la joue, puis la seconde d’après, elle s’intéressait à nouveau à la télévision et oubliait que Léo se trouvait près d’elle.

_ Elle vous a reconnu, dit la dame de compagnie, c’est une bonne chose.

Mais, cela ne durait pas, et dans l’esprit de la malade, Léo était toujours ce petit garçon de douze ou treize ans qui allait à l’école du quartier. Ses souvenirs étaient « bloqués » à cette époque heureuse, et elle avait depuis longtemps occulté de son esprit toutes les vicissitudes de la vie.

_ Elle était tellement active il y a dix ans, dit la dame noire, je me rappelle qu’elle animait les réunions des Anciens Combattants et qu’elle était toujours la première à organiser des voyages avec le Club du Troisième Age…

La maladie était arrivée sans prévenir, un beau jour. Léo avait vu sa mère se couper de toutes ses amies, refuser de sortir de chez elle, et oublier lentement qu’elle avait une vie et un fils qui l’aimait.

 

Léo prit un café et en profita pour régler les factures de l’épicier où sa mère avait un compte. Régulièrement, il faisait des versements à la dame de compagnie pour que sa mère ne manque de rien, et en retour, elle lui produisait les factures des achats. La garde-malade était un modèle d’honnêteté, et elle avait souvent dépenser son propre argent pour offrir des chocolats à Pâques, un petit cadeau à son anniversaire ou à Noël. Léo se sentait rassuré qu’elle soit au chevet de sa mère. Il pouvait travailler l’esprit tranquille, et rien ne le paniquait plus que lorsque la dame de compagnie tombait malade ou prenait ses vacances. Léo devait mettre un terme à ses rotations ou trouver quelqu’un qui ferait le remplacement auprès de la malheureuse tout en sachant très bien que rien ne remplacerait sa compagne habituelle. Le train-train rassurait la malade, le briser signifiait aggraver les symptômes.

_ A quelle heure avez-vous rendez-vous à l’hôpital ? demanda-t-elle.

_ Je n’ai pas de rendez-vous, je vais voir si on peut examiner ma main, faire des radios ou ce genre de choses.

La dame de compagnie hocha la tête. Elle n’était pas la mère de Léo, mais elle aurait refusé que son fils néglige sa santé de cette manière. Le jeune homme les laissa pour se changer et prendre une douche salutaire. Il quitta la maison et marcha jusqu’à son camion tout en réfléchissant. Il ne savait pas ce que dirait le médecin qui l’examinerait, mais Léo avait peur qu’il ne l’opère à nouveau. Sa main ne lui faisait pas trop mal, mais il y avait les broches qui soutenaient ses os, et il faudrait les ôter un jour. Léo laissa sa remorque sur le parking et se mit en route vers l’hôpital. La dernière fois qu’il s’y était rendu, Marcoleco lui avait trouvé du travail et il n’avait pu assister au bilan de santé de sa mère. En arrivant, il expliqua sa situation, et les femmes de l’accueil le dirigèrent vers le cabinet d’un médecin qui recevait sans rendez-vous. Léo ne fut pas traité comme une urgence vu qu’il n’était pas blessé ou en détresse.

 

Le jeune homme patienta une heure avant d’être reçu. Le médecin était noir, mais il n’avait aucun accent. Avec la blouse blanche des internes en médecine, cela faisait un ensemble assez détonnant. L’homme enleva l’attelle et examina sa main.

_ Vous avez les radios de l’hôpital où l’on vous a soigné ?

_ Non.

_ On va en refaire tout de suite.

Il écrivit sa prescription et lui confia la feuille.

_ Deuxième étage, on se revoit cet après-midi.

Le docteur le fit sortir, et Léo en fut quitte pour patienter dans le cabinet de radiologie. Il était presque midi lorsqu’il s’échappa de l’hôpital pour téléphoner à sa mère. La dame de compagnie décrocha.

_ C’est plus long que prévu, dit-il en substance.

Elle comprit très bien. Léo prit un sandwich à la cafétéria et le mangea sur l’une des terrasses de l’hôpital. Pour une fois qu’il ne pleuvait pas et qu’il y avait un semblant de ciel bleu, il ne voulut pas rester enfermé. Les hôpitaux lui faisaient horreur, surtout celui-là. A quatorze heures, muni de ses radios, Léo entra dans le cabinet du docteur noir. Celui-ci examina les feuilles plastifiées.

_ Bien, il va falloir enlever les broches.

Léo lui adressa un air surpris.

_ Ce qui veut dire opérer ?

_ Oui.

L’affolement le gagna. Que dirait son patron ?

_ On ne peut pas vous les laisser, dit le docteur en voyant sa frayeur, elles ont été mises en place pour aider vos os à se ressouder, à présent il faut les enlever.

_ Est-ce que je vais rester longtemps à l’hôpital ? demanda Léo.

_ Trois jours.

 

Ce délai l’ennuyait, mais c’était vraiment le minimum pour que le médecin s’assure que son patient était remis de l’opération. Rentrer chez lui plus tôt aurait été risqué.

_ Je suis à mon compte, dit Léo, et ça me gêne d’être trois jours immobilisé.

Le docteur soupira.

_ C’est vous qui voyez… Vous pouvez garder les broches plus longtemps, mais l’opération sera plus compliquée. Et si la calcification recouvre une broche, je serai obligé de casser à nouveau pour vous l’enlever, c’est sans fin…

_ Je comprends.

_ Après l’opération, je vous prescrirai des séances de rééducation pour votre poignet. Elles sont remboursées par la sécurité sociale.

_ C’est obligatoire ?

_ Non, mais ça vous aidera à retrouver une mobilité parfaite. C’est l’affaire de dix jours, une séance par jour.

_ Quand pouvez-vous m’opérer ? demanda-t-il.

_ Demain. Je ne peux pas faire plus vite et si je tarde, nous entrerons dans la spirale infernale que je vous ai expliquée. Ce n’est pas une lourde opération, mais il faut en passer par-là.

Léo hocha la tête. Il n’avait pas le choix. Le docteur lui donna une feuille de soins et lui indiqua l’heure de son rendez-vous avec l’anesthésiste, demain matin.

_ Huit heures, dit-il, l’opération aura lieu à dix heures, et si tout va bien, dans deux jours vous serez sorti d’ici et on n’en parlera plus !

Léo parvint à lui sourire. Le docteur était aux petits soins avec lui, il gérait sa santé avec un réel sérieux.

_ Merci, docteur.

Ils se séparèrent. Le jeune homme revint à son camion et put rouvrir son portable. Il s’aperçut qu’il avait un message. Il écouta la voix, c’était Martial. Il appelait pour prendre des nouvelles de sa santé. Léo effaça le message sans y répondre, il ne voulait pas faire de boulettes. Marcoleco serait forcément au courant si le jeune homme appelait Martial. Puis, il profita de ce qui lui restait de sa journée pour se rendre chez le garagiste qui s’occupait de l’entretien du camion bleu. L’homme était un vieux grand-père, mais son affaire était florissante. Léo prit rendez-vous pour la semaine prochaine. Avec les séances de rééducation, il serait bloqué au moins dix jours chez sa mère et ne voyait pas ce temps inactif d’un bon œil. Vers le soir, il rentra à la maison. La dame de compagnie terminait son service. Ils se croisèrent et Léo lui donna les nouvelles.

_ Elle est couchée, et je vous ai préparé une assiette, dit-elle en passant son manteau.

_ Merci.

Elle s’en alla.

 

La semaine suivant, l’opération eut lieu. Par un curieux effet du hasard, Marcoleco n’appela pas. Sans doute n’avait-il rien à donner à son chauffeur. Léo passa trois jours horribles dans cet hôpital qu’il détestait. L’opération s’était bien passée, et dans un mois ce ne serait plus qu’un mauvais souvenir. Le jeune homme avait pris rendez-vous avec un kiné près de chez lui. Sa première séance était pour la semaine qui suivait, et Léo rentra chez lui un vendredi. Il eut la surprise de découvrir une voiture inconnue garée devant la maison de sa mère. C’était une belle berline vert foncé, et le jeune homme sursauta en se rappelant que son patron avait une voiture de cette couleur-là ! La portière s’ouvrit alors qu’il approchait, et l’italien en sortit, l’air digne et supérieur.

_ Montez.

Son sac sur l’épaule, Léo s’installa à l’arrière. La berline s’en alla, alors que, derrière un rideau, la dame de compagnie la voyait s’éloigner. Elle se précipita sur le téléphone. Dans la voiture, le jeune homme n’en menait pas large. Marcoleco ne dit rien avant d’être arrivé à son bureau. Il en referma la porte derrière le routier sans autoriser son garde du corps à entrer.

_ Je vois que tu prends soin de toi, Léo, c’est une bonne chose. Il n’y a rien de pire qu’un homme qui se néglige.

Le ton semblait cordial, mais le routier ne s’y serait pas fié. L’italien s’installa dans son fauteuil de cuir et attrapa une boule anti-stress.

_ Tu as de la rééducation à faire, m’a dit ton kiné ?

_ Euh… oui.

_ Alors, fais-les. Je n’ai pas besoin de toi ce mois-ci. Je me suis rendu compte que les flics s’intéressaient trop à toi, et je t’ai mis au vert.

_ Au vert ? demanda-t-il.

_ Ne t’inquiète pas, tu seras payé quand même… après tout, tu m’as déjà fait gagner beaucoup d’argent, dit Marcoleco d’un air malin, ensuite j’aurais un chargement pour toi à destination de l’Allemagne. J’ai pris la liberté de t’y réserver une chambre, c’est un chantier qui va bien t’occuper, et ça m’étonnerait que tu aies le temps de rentrer en France avant au moins… deux mois…

 

Cela ressemblait effectivement à une grosse affaire. Léo n’en dit rien. Il avait mis à profit ces quelques jours pour faire le point sur lui-même et sa situation. Si sa mère n’allait pas mieux, son compte en banque non plus ! Léo n’aurait pu dire des deux celui qui allait le plus mal.

_ En Allemagne ?

Marcoleco lui tendit une chemise cartonnée.

_ Tu as tous les renseignements là-dedans. Tiens-toi tranquille le temps de terminer tes séances de kiné, et nous pourrons reprendre une relation saine. Ce flic t’a appelé, n’est-ce pas ?

Léo joua au surpris, comment l’italien pouvait-il le savoir ?

_ Oui, mais je n’ai pas répondu.

_ Continue comme ça, s’il devient trop gênant, je m’en chargerai.

Cela l’effraya et le fit pâlir. Marcoleco croisa les bras d’un air de fouine.

_ Qui est-ce pour toi ? Un parent ? Un ami ?

_ C’est celui qui m’a fait gagner Marseille pour que vos deux Audi noire fassent leur travail.

_ Ah, je vois, le fameux accident de l’A7, à présent je comprends tout ! Tu n’as rien à lui devoir.

_ Je ne lui dois rien, c’est lui qui me doit la vie.

L’italien se redressa, vivement intéressé.

_ Ah oui ?

Et Léo de raconter comment il avait neutralisé un type armé avec son extincteur, et comment il avait aidé Martial à coffrer cette bande d’asiatiques qui dévalisait les routiers.

_ Très intéressant, fit-il, pourquoi n’en avait rien dit ?

Le ton était devenu coupant.

_ Je ne pensais pas que…

_ Tu n’es pas là pour penser ! rugit-il, mais pour conduire mon fret.

CHAPITRE 17 // CHAPITRE 19