1. Mois de Mai

 

Il pleuvait. C’était réellement le seul temps, avec la canicule, que Paris pouvait encore donner à ses habitants. L’aube pointait à l’horizon, révélant les tentacules de la mégalopole du continent Européen. Le trafic aérien et routier était quasi nul, il était encore trop tôt. L’entrepôt de Paris, le plus grand d’Europe, s’animait seulement. Quelques transports en communs transitaient entre les hangars et les quais de chargement. La mégalopole brillait de mille feux. Ses immeubles les plus hauts affichaient leur silhouette conquérante sur le ciel. C’était le règne du toujours plus haut et toujours plus fort. Dans les parkings souterrains, les transports de marchandises faisaient rugir leur moteur. Tous les matins, c’était la course pour remporter la meilleure affaire. Les engins aux moteurs monstrueux étaient la fierté de leur conducteur. Certains attelages étaient impressionnants, et il fallait toute la dextérité de leur pilote pour les mener à destination. Au parking, chacun attendait que le feu de sortie passe au vert. Cela prendrait encore quelques minutes. Au deuxième étage souterrain, l’ascenseur s’ouvrit et laissa sortir un homme en tenue de jogging. Une casquette au nom d’une équipe de Basket-ball était vissée sur sa tête. Les mains dans les poches, il remonta l’allée où les camions étaient prêts pour le sprint final. L’un des chauffeurs baissa sa vitre.

_ Alors, Léo ? Encore en retard ?

Le jeune homme releva la tête et lui sourit.

_ Je suis déjà affrété.

_ Veinard ! s’exclama l’autre, je me demande où tu trouves tous ces contrats.

Léo eut un signe amical et reprit son chemin. Il avait un physique commun, des cheveux bruns et longs, toujours nattés, et des yeux noisette. Sportif, il se promenait le plus souvent en tenue de jogging ou en combinaison de travail. Son visage était agréable et ses yeux sincères. Cela faisait cinq ans qu’il était routier, et n’avait rien pu décrocher d’autre pour vivre, mais il ne se plaignait pas. Avec plus de deux millions de chômeurs, la France se classait dans les pays les mieux lotis.

 

Le jeune homme remonta le long d’une remorque métallique peinte d’un beau bleu profond. En arrivant à la hauteur de la cabine, il sortit ses clés alors que le feu passait au vert. Dans des rugissements de moteurs, les camions s’ébranlèrent et se mirent à remonter les rampes d’accès à la surface. Léo s’installa au volant et soupira. Il était de plus en plus difficile de gagner sa vie, et comme il ne savait rien faire d’autre que conduire, son avenir lui paraissait bien sombre. Il claqua la portière et se tourna vers l’arrière de la cabine. Là, se trouvait tout son univers. C’était un espace réduit où Léo avait toute sa vie. L’engin était équipé du minimum vital permettant des voyages à très longues distances. Léo ouvrit un coffre situé juste sous sa couchette et en sortit une pochette cartonnée. Là, se trouvaient les documents de transport précisant sa cargaison et sa destination. Dans le parking, l’embouteillage dû à la course au travail s’était peu à peu dispersé. C’était le lot quotidien des conducteurs indépendants lorsqu’ils n’avaient pas la chance d’être affrétés par des grosses sociétés de transport. Léo s’assit derrière le volant et mit le contact. Il réveilla le moteur et alluma les phares tout en regardant distraitement les papiers posés sur le siège passager. Le camion bleu prit la rampe pour revenir à la surface. Une longue file d’attente s’était formée devant le pont bascule. Léo s’orienta vers le périphérique, il avait treize ou quatorze heures de route avant d’arriver à destination et ne voulait prendre aucun risque d’être en retard. Alors que l’averse se transformait en bruine gênante, Léo passa le péage de l’autoroute en direction de l’A7.

 

Au même moment, le matin était clair et ensoleillé sur Eaux-Vertes, un petit village près de Toulon. Julie, seize ans, des cheveux blonds comme les blés et un visage de poupée, s’éveillait à peine d’une mauvaise nuit. La veille, son père lui avait cruellement rappelé que ses fréquentations ne lui plaisaient pas. Il avait eu l’audace de renvoyer son petit copain alors que la jeune fille l’avait invité à passer la soirée chez elle, devant un bon film. Tout cela ne méritait pas une telle réaction de la part de son père, mais Julie connaissait trop bien ces accès de jalousie. Les yeux bleus, la jeune fille avait un physique avantageux, ce qui ne faisait que compliquer ses relations avec son père. Celui-ci, un homme d’affaires influent, patron d’une usine de recyclage de déchets courants, entendait donner le meilleur à son unique enfant. Séparé de sa femme, Maximilien, un bon gaillard aux larges épaules, ancien deuxième ligne de rugby dans sa jeunesse, avait bâti un petit empire qu’il comptait transmettre à Julie pour la mettre à l’abri du besoin. De son côté, la jeune fille avait des préoccupations de son âge, bien éloignées des rêves et desseins de son père ! Maximilien arriva au salon de la belle maison qu’il avait fait construire du temps où il vivait encore avec sa femme. En même temps, il croisa Rosetta, la bonne qui servait aussi de nounou lorsque le père était retenu par ses affaires.

_ Bonjour, monsieur, fit-elle avec son accent espagnol.

 

Maximilien était trop soucieux pour songer à lui répondre. Il boutonna ses manches de chemise alors qu’il s’installait à la table déjà dressée. Rosetta ne portait pas d’uniforme, bien que ce soit précisé dans son contrat, mais Maximilien avait été séduit par l’honnêteté de la jeune femme et son ardeur à la tâche. Il lui avait donc épargné de devoir se ridiculiser en habit de soubrette. La fortune de Maximilien était colossale, et tous les hommes politiques de la région lui faisaient les yeux doux. Le maire de Eaux-Vertes pouvait se féliciter de l’avoir parmi ses administrés, et lui rendait quelques visites de courtoisie pour discuter de divers sujets et avoir son avis sur plusieurs dossiers d’ordre politique.

_ Où est Julie ? demanda le père après une gorgée de café.

_ Elle n’est pas encore levée.

_ Elle n’a pas école aujourd’hui ?

Il consulta sa montre, déjà 7h10.

_ Elle va être en retard, allez la réveiller, ordonna-t-il.

Rosetta sortit sans un mot. Depuis un mois, la maison vivait dans une perpétuelle tension. Le père et la fille s’affrontaient dans un duel d’opinions dont personne ne sortirait vainqueur. Julie revendiquait une juste indépendance, et Maximilien la ramenait constamment à ses devoirs de petite fille bien élevée. Rosetta trouva Julie qui paressait au lit. Elle était réveillée, mais n’avait pas fait l’effort de se lever. Elle tourna la tête lorsque la porte s’ouvrit.

_ C’est mon père qui t’envoie ? lâcha-t-elle de mauvaise humeur.

_ Il va être furieux, protesta la bonne.

_ Je m’en fiche !

Elle rabattit les draps sur sa tête.

 

Rosetta approcha et s’assit à ses côtés. Depuis le départ de la mère de la jeune fille, la bonne était devenue sa confidente.

_ Allons, tu n’es plus une gamine…

_ Justement, ronchonna Julie, il n’a qu’à arrêter de me traiter comme telle.

Rosetta tira sur les draps et sentit une résistance.

_ Sois raisonnable, sinon il va se fâcher.

_ Je m’en fiche ! Il n’avait pas à renvoyer Stéphane de cette façon. Je n’oserai plus me montrer devant lui après ce qu’il a dit

Rosetta parvint à lui découvrir la tête.

_ Il est l’heure d’aller à l’école.

Julie lui adressa un pâle sourire. Malgré la belle journée qui s’annonçait, elle n’avait pas envie de se lever. Dans un soupir, la jeune fille rabattit les draps et se leva. Rosetta la laissa s’habiller. Quelques minutes plus tard, Julie rejoignait son père au salon.

_ Alors ? lui reprocha celui-ci, tu vas être en retard au lycée !

Il n’avait pas levé les yeux de son journal où il parcourait les pages financières. Hautaine, Julie s’assit et se servit des céréales sans répondre. Maximilien abaissa son journal.

_ Je t’ai parlé…

Ignorant son père, la jeune fille prit son bol et alla à la baie vitrée qui montrait la mer. Elle avait décidé qu’il était inutile de parler à cet homme qui ne comprenait rien à rien. Maximilien eut un soupir et se leva.

_ Je rentrerai tard ce soir, Rosetta s’occupera du dîner comme d’habitude.

Il quitta le salon, et Julie eut une grimace amère. Comme d’habitude, elle détestait ces mots-là. Oui, comme d’habitude, elle serait seule un soir sur quatre. Comme d’habitude, elle ne pourrait inviter ses amis. Comme d’habitude, elle ne pourrait sortir le week-end au-delà d’une heure décente. Et comme d’habitude, elle irait au cinéma avec Rosetta.

 

Une heure plus tard, Julie était rendue à son lycée. Elle était en seconde et n’avait pas de projets pour l’avenir, autres que ceux de son père qui étaient de la voir prendre sa succession à la tête des Entreprises de Recyclage Savain ! Julie n’était pas en retard grâce à Rosetta qui connaissait tous les raccourcis de la région. Elle retrouva ses deux amies, Lauryne et Fabienne, deux jeunes filles qui ne s’embarrassaient pas de la position particulière des Savain. Elle leur dit à peine bonjour du bout des lèvres, cherchant des yeux Stéphane. Julie n’avait pas entendu ce que son père lui avait dit, mais ses propos avaient été secs, et elle craignait le pire.

_ Ça n’a pas l’air d’aller, remarqua Lauryne, c’est encore ton père ?

Julie hocha la tête, distraite dans ses observations. Fabienne lui donna du coude.

_ Il est là-bas…

La jeune fille tourna la tête et aperçut Stéphane. Aussitôt, son cœur fit un bond. Ce jeune homme aux cheveux perpétuellement mal coiffés était l’élu de son cœur. Julie prit son courage à deux mains et alla le voir. Stéphane était avec deux autres garçons, mais il s’en écarta dès qu’il l’aperçut. La jeune fille s’efforçait de sourire, mais à mesure qu’elle approchait, elle se rendait compte que Stéphane n’avait pas apprécié les reproches du père.

_ Salut ! lança-t-elle en conservant sa bonne humeur.

_ Salut.

Il ne l’embrassa pas et ne fit aucun geste pour le faire.

_ Pour hier… commença Julie.

_ Ça va, j’ai compris ! rétorqua furieusement Stéphane, ton père m’a fait la morale une fois de trop, alors on va dire que c’est terminé, ok.

Il s’en retourna vers ses amis juste après cette phrase. Tétanisée, Julie fut incapable du moindre geste, puis elle fondit en larmes. Une sonnerie la fit sursauter, et elle se dirigea vers les bâtiments.

 

Vers la fin de l’après-midi, Léo arrivait en vue des hangars de Toulon qui surplombaient la côte déchiquetée plongeant dans la Méditerranée. Le temps était encore clair, et le ciel bleu le changeait de la grisaille parisienne. Il n’y avait pas eu trop de circulation sur l’autoroute, et le jeune homme était à l’heure pour sa livraison. Le camion bleu se signala à l’entrée de l’usine dont la plus haute cheminée fumait encore. Le type de l’accueil lui demanda ses papiers avec un air blasé.

_ Votre carte d’identité, exigea-t-il.

Depuis le problème qui avait secoué le monde et privé New York de ses tours jumelles, la sécurité des sites sensibles étaient renforcés. Même cette usine métallurgique procédait à des vérifications d’identité un peu surréelles.

_ Vous pouvez y aller, quai numéro trois. Je vous rendrai vos papiers à la sortie.

Léo ne fit aucun commentaire et remonta en cabine.

_ Comme si j’étais un terroriste, soupira-t-il.

Le quai trois était déjà occupé par un autre camion en cours de chargement. Léo dut patienter. Son tour vint enfin, et il put décharger les quatorze palettes de film métallique qui encombraient sa remorque. Le conducteur d’engin fut silencieux, et le magasinier odieux. Léo était pressé de repartir. Une demi-heure plus tard, il pouvait récupérer ses papiers et mettre les voiles. En reprenant la route qui longeait la côte, le jeune homme décida de profiter des quelques instants de soleil qui lui restait. Il trouva rapidement le port et engagea son camion sur les docks. Les immenses grues étaient toutes immobiles. Dans un sifflement, le camion bleu s’immobilisa près d’un hangar fermé.

 

Léo descendit de cabine et s’étira. Même si l’endroit n’avait rien d’idyllique, il préférait contempler le port et la mer plutôt qu’aller s’enfermer dans l’étroite chambre d’un minable hôtel de zone industrielle. Il eut un sourire en s’asseyant sur le rebord du quai, les jambes dans le vide, il songeait à sa vie en de bien tristes termes ! Si gamin, il avait rêvé d’une vie agréable comme dans les films, il avait rapidement déchanté. L’argent était le seul moteur qui animait ce monde, et pour ceux qui n’en avaient pas, c’était doublement difficile. Malgré cela, Léo était parvenu à faire quelque chose de son existence. En se retournant vers le camion bleu qui attendait sagement sur le quai, il bénissait sa chance d’avoir pu l’acheter. Il y a cinq ans, il avait obtenu un prêt de sa banque juste après avoir réussi son permis super lourd. S’il avait dû demander un tel crédit aujourd’hui, aucun organisme bancaire n’aurait voulu tenter l’aventure. Dans un petit soupir, le jeune homme revint à la contemplation du port en faisant abstraction des odeurs de poissons pourris et de diesel. La fatigue de la journée se faisait sentir, et ce soir il dormirait comme un bébé. Sa course serait payée à la fin du mois, et Léo rentrerait enfin dans ses frais après quelques fins de mois difficiles. Se faire un nom et une réputation dans le milieu du transport était aussi ardu que trouver de l’or dans l’océan. Il y avait beaucoup de sacrifices et peu de récompenses. De ce fait, Léo avait fait une croix sur sa vie privée. Toujours en transit d’un pays à l’autre, il n’avait pas de petite amie ni de chez lui. Son camion était toute sa vie. De même, il était totalement déconnecté de la vie ordinaire et ne pouvait revendiquer aucun ami qu’il aurait vu l’an passé. En y réfléchissant bien, la dernière fois qu’il avait parlé à sa mère devait remonter à une dizaine de mois. Parfois, elle l’appelait sur son portable, mais c’était pour raconter des banalités ou avoir des propos incohérents.

 

La mère de Léo avait fait une grave dépression après la mort de son mari, et cela avait contraint le jeune homme à mettre son métier entre parenthèses durant de longs mois. Quelques fois, il avait craint un internement, puis le temps aidant, la situation s’était stabilisée, mais la vieille femme avait souvent des propos étranges. La pension du père suffisait tout juste à entretenir la veuve, et Léo avait pu reprendre ses activités de transport. A présent, une aide à domicile tenait compagnie à la malheureuse, et Léo avait l’esprit rassuré par cette présence permanente. Avec regret, le jeune homme s’arracha à sa contemplation du port, et revint vers son camion. Il devait se mettre en quête d’un chargement à remonter sur Paris ou d’un éventuel affrètement vers une autre région. En s’installant dans la petite partie habitable de la cabine, il sortit un vieux répertoire et le feuilleta. Les pages étaient couvertes d’une écriture propre et scolaire. Léo tenta sa chance, il sortit son portable. Quelques sociétés du grand sud avaient pris l’habitude de travailler avec lui, mais c’était parce qu’il consentait à leur baisser ses tarifs et à ne pas faire le difficile sur les horaires de chargement. Parfois, il avait la chance de trouver par l’intermédiaire d’une entreprise un affrètement urgent qui devait gagner la capitale dans un temps record. Léo prenait alors le risque de ne pas respecter ses temps de pause, tout en sachant que s’il se faisait contrôler, l’amende serait salée. Mais, c’était à cette condition qu’il pouvait payer les traites de son camion. Et dans cinq ans, il lui faudrait le changer…

 

Une dizaine d’appels plus tard, Léo n’avait toujours rien trouvé. Il allait se résigner à remonter à vide lorsqu’il eut l’idée de contacter une société de transport qui l’avait déjà employé plusieurs fois le mois dernier et qui s’en était trouvée bien aise. Le téléphone tardait à être décroché, et le jeune homme faillit abandonner.

_ Carnis Transport, bonjour.

_ Bonjour, c’est Léo, est-ce que monsieur Carnis est là ?

La musique d’attente fut la seule réponse. La secrétaire de Carnis n’avait pas la réputation d’être facile à vivre. Léo l’avait rencontrée une seule fois, et avait compris la signification du terme matrone. C’était son mari qui avait apporté les capitaux à Carnis, mais sa femme dirigeait l’affaire d’une main de maître.

_ Salut Léo, fit une voix grave plus agréable, ça faisait longtemps.

_ Oui, c’est vrai, avoua-t-il un peu intimidé, dites, je suis sur Toulon et je me demandais si vous n’aviez pas quelque chose pour moi…

Dans son portable, le jeune homme entendit distinctement la femme crier.

_ Dis-lui qu’on n’a rien.

_ Mais, enfin, Suzette… protesta le mari.

Léo entendit un bruit de porte, sans doute monsieur Carnis avait-il quitté le bureau.

_ Je suis désolé de vous déranger…

_ Non, non, justement, tu tombes bien, fit le patron, j’ai quelque chose pour toi, mais ma femme n’est pas au courant, elle n’y connaît rien de toute façon !

Léo reprit espoir.

_ Tu connais bien l’Italie ? demanda le patron.

_ Oui, ça va.

_ Alors, j’ai quelque chose pour toi, mais c’est assez particulier, combien de temps te faut-il pour être prêt à partir ?

Le jeune homme comprit que c’était urgent.

_ Je suis vide.

_ Alors, c’est parfait, rigola monsieur Carnis, je m’occupe des papiers de transport, tu enlèves chez Savain, près de la gare maritime de Toulon.

_ Je vois où c’est.

_ Le centre de tri ferme à dix-neuf heures, tu as encore le temps de charger, tu demanderas Maximilien Savain, c’est le patron.

_ Ok.

Il raccrocha, content. La gare maritime, c’était le quai d’en face.

 

Au lycée, Julie ne put se concentrer sur ses cours. Elle était rêveuse, et jetait de temps en temps des coups d’œil vers Stéphane. Celui-ci lui avait annoncé qu’il rompait après bien des déboires avec le père de Julie. Elle trouvait cela injuste. Pourquoi son père devait-il se mettre en travers de sa vie de cette manière ? Non seulement, il choisissait son avenir, mais aussi ses amis, ses fréquentations et ses amoureux. Julie eut une grimace, elle sentait les larmes revenir. Sa voisine de table la vit renifler silencieusement. A l’intercours, Julie s’absenta et s’enferma aux toilettes pour y épancher sa peine. Le chagrin céda la place à la colère. A la fin de sa journée, Julie était décidée à aller trouver son père pour lui expliquer que ces actes lui faisaient mal, même si elle devait se rendre sur les quais et le déranger en pleine réunion avec des clients. Rapidement, elle prit le bus et descendit vers les quais. Les entrepôts Savain étaient installés près d’un rond-point et se voyaient sur le port de Toulon par leur blancheur irréelle. Maximilien avait garé sa voiture de luxe, une série à peine sortie sur le marché, à son emplacement habituel. Il était dans son bureau qui dominait les grues au-delà de la Darse Vieille, et attendait une paire de clients hongrois vivement intéressés par son procédé révolutionnaire de retraitement des déchets ménagés. Maximilien fumait un cigare. L’action de sa société avait encore grimpé, et toute la journée il n’avait cessé d’être assailli de bonnes nouvelles. Le contrat avec son sous-traitant avait été renouvelé à son avantage, un client réticent avait enfin payé ses dettes, et le maire de Eaux-Vertes allait venir dîner demain pour lui soumettre un nouveau projet de golf, dont Maximilien aurait sûrement une part de bénéfice s’il investissait quelques sous.

 

En soufflant la fumée de son cigare, le patron se disait que tout était presque parfait. Il ne lui manquait plus que persuader sa fille que ce Stéphane n’était pas pour lui, pour que son univers soit totalement parfait. Son téléphone sonna. Il se déplaça légèrement pour garder la vue sur le port et appuya sur le bouton d’ambiance.

_ Oui.

_ La société Carnis vient d’appeler, elle envoie un camion pour vous.

_ Merci.

Maximilien mordilla son cigare en se frottant les mains. Il allait se servir un café lorsque le téléphone sonna à nouveau.

_ Oui.

_ Votre fille est arrivée.

Il en resta sans voix.

_ Faites-là entrer, parvint-il à articuler.

Julie poussa la porte, pas du tout intimidée par le style rigoriste du bureau. Elle avait toujours trouvé affreux les cadres qui décoraient les murs.

_ Qu’est-ce que tu fais ici ? demanda-t-il.

D’après le ton de cette question, Julie comprit qu’elle n’était pas la bienvenue.

_ Je voulais te voir pour te dire que…

Elle hésita. Maximilien était suspendu à ses lèvres, attendant qu’elle parle, mais elle ne pouvait plus. Rien qu’en voyant son père dans son bureau, les mots lui manquaient. Comment lui faire comprendre qu’elle voulait vivre sa vie comme elle l’entendait ? Au bout d’un moment, comme le silence s’éternisait, Maximilien regarda sa montre. Prise d’un accès de colère, Julie lui tourna furieusement le dos et alla à la porte.

_ Je vois bien que ça t’ennuie de m’écouter !

_ Attends… j’ai des clients qui vont arriver…

 

Au bord des larmes, la jeune fille se sauva. Son père laissa tomber son cigare dans le cendrier et la suivit.

_ Julie !

Mais, elle l’ignora et arriva à la porte de l’accueil. En retournant, elle s’aperçut que son père la suivait. Pour lui échapper, elle courut de plus belle, traversant le parking d’accès aux bureaux.

_ Julie ! cria Maximilien du haut des marches.

_ Arrête de me suivre !

Sans regarder, elle s’engagea sur la route pour revenir vers l’arrêt de bus. Un crissement de pneus lui fit lever les yeux. Maximilien fut paralysé en voyant le camion bleu déraper alors que Julie se trouvait juste au milieu de la chaussée. En cabine, Léo donna un coup de volant pour éviter la jeune fille. Il était debout sur les freins, mais la chaussée humide des embruns était glissante. Emporté par le poids de la remorque, le camion traversa le terre-plein en le défonçant et finit sa course dans une voiture garée juste devant la société Savain. Un effroyable bruit de tôle fit sursauter tout le personnel à l’intérieur des bâtiments. Maximilien se précipita vers Julie, tombée sur la chaussée. Elle était assise sur l’asphalte, le souffle coupé et les yeux exorbités. Lorsqu’elle avait vu le monstre d’acier foncer sur elle, elle avait cru que sa vie allait prendre fin. Maximilien l’aida à se relever.

_ Tu n’as rien ?

Elle se serra dans ses bras. Dans la cabine, Léo eut une grimace et un soupir. Dans son esprit, il pensait déjà avoir écrasé cette fille qui avait surgi de nulle part dans la lueur de ses phares. Il ouvrit la portière et sauta à terre. Comble de malchance, la voiture qu’il venait de percuter était dans un état pitoyable. Son camion ne paraissait pas avoir trop souffert du choc. Un phare était brisé, et le pare-chocs enfoncé. Il laissa là ses observations et contourna sa remorque en courant. Lorsqu’il arriva face à la route, il eut un soupir de soulagement. La jeune fille n’avait rien.

_ Je suis désolé, elle a surgi devant moi…

 

Maximilien raccompagna sa fille jusqu’au parking où elle serait en sécurité. Les employés qui étaient encore à leur bureau commençaient à sortir.

_ Vous n’avez rien, monsieur ? demanda une secrétaire, vous voulez que j’appelle la police ?

Elle désignait le camion qui avait presque escaladé la voiture garée là, juste devant l’entrée. Visiblement gêné, Léo imaginait tous les ennuis qui lui tombaient dessus d’un seul coup. En voulant éviter la jeune fille, il venait de détruire une voiture et plier de la tôle sur son outil de travail.

_ A qui est-elle ? demanda-t-il avec une grimace.

_ A moi, répondit Maximilien.

Léo pâlit visiblement, la bouche bée. L’homme lui tendit la main.

_ Je suis Maximilien Savain, et voici ma fille…

Léo sentit le sol se dérober sous ses pieds.

_ Le patron de… ?

Il eut un nouveau regard pour la voiture. Cette mécanique devait coûter une fortune ! Toute une vie de salaire ne suffirait sûrement pas à rembourser les dégâts, et son assurance allait lui filer un malus impossible à effacer. Maximilien eut un sourire.

_ Oui, je dirige cette société.

Il attrapa la main de Léo.

_ Merci d’avoir épargné ma fille.

Les mots manquaient au jeune homme. Puis, une vision s’imposa à lui, comme un flash, il était dans son camion, en route pour l’Italie, et les douanes l’arrêtaient pour le contrôler. Ce bref instant le désorienta, mais Savain n’y vit rien de troublant. Léo se reprit et fit passer cette sensation de malaise en respirant à fond.

_ Je venais charger de la part de Carnis…

Julie avait séché ses larmes, son père la confia à sa secrétaire. Pendant ce temps, Léo était retourné à son camion. La cabine avait littéralement écrasé la voiture de luxe, dont les airbags s’étaient déclenchés. Il monta derrière le volant et attrapa un constat d’accident. En l’ouvrant, il se frotta le front. Ce n’était pas sa journée. Maximilien vint le trouver, et Léo lui montra le constat.

_ Venez dans mon bureau.

En découvrant le bureau du patron de Savain, le jeune homme se dit qu’il était dans un pétrin plus que noir. Maximilien prévint sa secrétaire.

_ Annulez mes rendez-vous de ce soir et trouvez-moi une dépanneuse pour le camion.

Il raccrocha avant qu’elle ne puisse répondre.

_ Alors vous veniez charger pour Carnis.

_ Oui, monsieur Carnis me connaît bien, on a déjà travaillé ensemble et il a été satisfait, dit-il.

Il était surpris que Savain s’intéresse plus à cet enlèvement qu’à sa voiture, mais Léo se reprit en se disant qu’un homme assez riche pour se payer un costume de marque ne devait pas regarder à la dépense pour ce qui concernait son automobile. Il déposa le constat sur le bureau.

_ On ne va pas en arriver là, dit Maximilien d’un air filou, vous venez d’éviter ma fille, et je préfère y laisser ma voiture plutôt que sa vie…

_ Euh…

_ Je paierai même vos réparations, dit le patron, je vous dois bien cela !

De plus en plus surpris, Léo ne trouva pas les mots pour le remercier. Maximilien prit son cigare éteint et son briquet.

_ Carnis vous a-t-il dit combien vous veniez charger ?

_ Non, mais je suis vide… enfin je l’étais…

Dans l’état où était le tracteur, Léo serait incapable de travailler durant une paire de jours, et cela n’allait pas arranger ses affaires. Il devinait déjà que Savain n’allait pas attendre les réparations pour lui confier la marchandise qu’il devait enlever ce soir.

_ Carnis vous trouvera quelqu’un d’autre pour l’enlèvement.

_ Quelqu’un d’autre ? Oh, ce n’est pas si urgent que ça ! fit-il avec un geste amusé.

Maximilien eut un sourire, c’était une aubaine qui tombait à pic. Bien sûr, la vie de Julie avait été menacée, mais tout se terminait pour le mieux.

_ Vous ferez l’enlèvement lorsque votre camion sera réparé.

 

Désorienté, Léo se demanda pourquoi cet homme lui faisait autant de largesses. Il avait déjà eu quelques pannes sur son camion, et jamais un client ne lui avait fait grâce d’autant de patience, allant jusqu’à retarder l’envoie de sa marchandise. Il y avait quelque chose de louche dans cette histoire, mais le jeune homme n’osait le demander. Se trompait-il ? Pourtant, l’air malin que Savain prenait pour lui parler était tout à fait suggestif.

_ Pourquoi faites-vous tout cela ?

_ Vos réflexes ont épargné ma fille, c’est ma façon de vous remercier.

_ J’ai embouti votre voiture !

Maximilien savoura une bouffée de son cigare.

_ Ce n’est que du métal, du plastique et un peu de cuir.

Léo ne se souvenait pas d’avoir remarqué un intérieur cuir, mais Maximilien devait connaître sa voiture mieux que lui. Pourtant, il y avait quelque chose qui le dérangeait chez lui. Il avait une façon indécente de parler des choses qu’il possédait, et Léo avait peur de découvrir qu’il traitait ses employés de la même manière. Tout à coup, travailler pour Savain ne lui faisait plus envie, malgré la nécessité de trouver des rotations.

_ Vous voulez que ce soit moi qui fasse l’enlèvement, mais pourquoi ?

Maximilien tapota son bureau d’un air supérieur.

_ Disons que j’ai confiance en vous. Carnis vous a déjà fait travailler combien de fois ?

_ Quatre fois le mois dernier.

_ Sur quelle destination ?

_ L’Italie.

_ Alors, vous devez bien connaître ce pays, dit-il, pour moi c’est suffisant comme carte de visite, je vous engage. Vous ferez la livraison que vous veniez chercher aujourd’hui dès que votre camion sera réparé.

Julie entra à ce moment. Elle semblait remise du choc et tenait un gobelet de café.

_ Comment vas-tu, ma chérie ?

Maximilien vint à sa rencontre, et la jeune fille songea que ce cinéma était destiné à le faire passer pour un bon père auprès de cet inconnu. Il avait l’habitude de se livrer à ce rôle infecte dès que quelqu’un se trouvait en leur présence, ainsi personne ne pouvait deviner quel monstre il pouvait être réellement.

 

Julie s’assit sur un siège et termina son café. Elle avait à peine remarqué celui qui avait failli la tuer, et fut surprise de découvrir un jeune homme plutôt agréable à regarder. Dans son esprit, les routiers n’étaient que des outres à bière avec un ventre proéminent et un vocabulaire bien particulier. Elle fut surprise de découvrir tout le contraire.

_ Je suis désolée, tout est ma faute.

_ Il n’y a pas de mal.

_ Je vais payer les réparations, dit Julie.

Son père éclata de rire en lui massant les épaules.

_ Ne t’inquiète pas, j’ai déjà tout arrangé avec…

_ Léo, dit-il.

Maximilien revint derrière son bureau.

_ Léo va travailler pour moi, ainsi il ne perdra pas le prix de sa course, et nous serons quittes.

Cet arrangement semblait équitable aux yeux de Julie, elle eut un soupir.

_ Je vais rentrer, fit-elle d’une voix lasse.

Elle se leva, et son père la raccompagna à la porte.

_ Alice, raccompagnez ma fille jusqu’à la maison, vous pourrez ensuite y aller, à demain.

Léo consulta sa montre, il était près de 19h45, le personnel de Savain ne devait pas connaître les trente-cinq heures ! Le jeune homme se leva à son tour.

_ Je vais attendre la dépanneuse.

_ Non, non, Igor va s’occuper de cela, dit Maximilien en appuyant sur un bouton de son téléphone.

_ Da, fit une voix grave.

_ Venez dans mon bureau.

Quelques secondes de silence s’imposèrent et mirent Léo mal à l’aise. Maximilien fumait tranquillement son cigare lorsqu’un géant en costume soigné entra. Le jeune homme dut lever les yeux pour voir son visage.

_ Igor, mon chauffeur, voici Léo, dit-il en faisant rapidement les présentations, allez attendre la dépanneuse près du camion, et prévenez-moi dès qu’elle sera là.

_ Da !

 

La brute repartit aussitôt. Maximilien se leva de son siège et invita Léo à le suivre. Ce dernier se demandait ce qu’il allait découvrir. Le patron de la société Savain lui fit traverser un couloir tout orné de bureaux. Puis, il le fit entrer dans l’entrepôt, et désigna un stock de palettes prêtes à être enlevé.

_ Voilà votre cargaison.

Léo considéra la dizaines de tas de palettes empilées les unes sur les autres et retenus d’un cerclage blanc. A son air surpris, Maximilien devina que ce chargement urgent inquiétait le chauffeur.

_ L’un de mes clients italiens est en rupture de stock, et comme je fais dans le recyclage, j’ai récupéré ces palettes pour les lui envoyer. Vous pensez être en ordre pour les livrer avant la fin de la semaine ?

_ Euh… j’en saurai plus demain, lorsque le mécanicien sera passé.

_ Je vais vous recommander à un bon garage, fit Maximilien en sortant son portefeuille.

Il lui tendit une carte de visite. Toutes ces attentions commençaient à peser à Léo. Igor arriva.

_ La dépanneuse est là.

Cette brute au crâne rasé qui s’exprimait avec un fort accent russe était loin de ressembler à un chauffeur. La nuit était tombée lorsque le camion bleu rendit le cadavre de la malheureuse voiture de luxe. Léo mesurait mieux les dégâts. Le coffre avait été détruit, les sièges broyés, et le toit coupé en deux par la violence du choc. Même les jantes en aluminium des roues avant avaient été voilées. Maximilien eut un soupir.

_ Elle est bonne pour la casse.

_ Je suis désolé, reprit Léo.

 

C’était sans compter le terre-plein du parking qui avait été raviné, et le trottoir défoncé par les roues de la remorque. Léo se chargea de détacher l’attelage afin que la dépanneuse puisse traîner la remorque dans une partie du parking. Le tracteur fut ensuite examiné par le mécanicien.

_ C’est la tôle qui a tout pris, quelques jours seront suffisants.

Maximilien sortit son portefeuille et lui présenta un billet de cinq cents euros.

_ Un acompte…

_ Il sera prêt demain, dit le mécanicien en empochant le billet.

Léo préféra détourner les yeux. Ce qui se passait était de moins en moins normal, et il avait envie de refuser cette livraison en Italie. Mais, Maximilien allait payer pour les réparations, et il ne ferait pas de constat. En considérant la voiture détruite, le jeune homme se disait que c’était toujours mieux de travailler pour Savain que rembourser jusqu’à la fin de ses jours pour du métal, du plastique et un peu de cuir !

Table des Matières // Chapitre deux