La Règle d'Or

Chapitre débuté par Kafka

Chapitre concerne : Kafka, Last Exit to Busan,

La règle d'or. Comment avait-il pu l'oublier ? Pourtant pas dur à retenir : moi d'abord. Simple. Efficace. Universel.

Les putains de culs bénis qui l'ont élevé lui ont rabâché que la Règle d'Or, c'était : ne fait pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fasse. Réciprocité et tout ce qui s'ensuit. Sous-entendu : vole pas ou on te volera, tue pas ou on te tuera, chie pas sur le paillasson du voisin ou il recouvrira ta maison de PQ... Sous-entendu aussi, en filigrane, soucie-toi de ton voisin et il se souciera de toi. Du flan ! C'est du flan. De A à Z, en passant par P et Q. Parce que cette règle-là est supplantée par l'autre : moi d'abord. Vole pas qu'on te volera quand même. Et celui qui te butera se posera pas la question de ce que t'as bouffé le midi ou de savoir si t'as bien fait gaffe de pas tuer aussi. Quant à se soucier du "voisin"... ton "prochain"... La blague. Pas de réciprocité. Juste qu'il est aussi con que toi. Moi d'abord. Rien d'autre.

Même si...

Bref, il aura fallu les derniers évènements pour que Kafka se souvienne. Il aura fallu qu'un "moi d'abord" se pointe et fasse éclater l'illusion réconfortante du "NOUS" dans laquelle le frisé s'était noyé depuis des lustres. Ou des lunes, comme on dit dans le coin. Un sacré paquet de lustres. Il avait fallu ça pour que le Mac perdu se retrouve et se rappelle qu'un "nous" n'est composé que d'une addition de "moi d'abord". La putain de Règle d'Or. Il n'y a pas de "NOUS". Ça existe pas. Juste moi d'abord.

Même si...

Non mais c'est bon. Il a sorti la tête de l'eau. Il se souvient. Moi d'abord. Pas en se souciant des autres qu'il avait survécu pour se retrouver dans ce monde merdique. Pas en se souciant des autres qu'il avait monté son petit empire à Prague. Un petit empire dans l'ombre d'un plus grand, certes, mais un empire quand même ! Et avec un peu plus de temps, qui sait ? Si cette salope d'apocalypse n'était pas sortie de nulle part... Y a toujours un truc qui sort de nulle part... Le petit empire aurait pu devenir grand. Et il n'est pas trop tard pour ça ! Avec l'illusion du "nous", c'est aussi celle du havre de paix qu'il a voulu bâtir dans cette gare à l'agonie qui a foutu le camp... Ça, c'était pour "nous". Voire pour "eux". Mais "pour eux", c'est fini ! Moi d'abord ! Il les a convaincu qu'il leur fallait un havre de paix, il les convaincra qu'il leur en faut un plus grand ! Un empire ! SON empire ! Pour LUI !

Même si...

Enfin, c'est précisément ce à quoi il pense, là, fumant sa clope devant les portes de cette espèce de cabane, plus ou moins à l'abandon, censée abriter son bordel. Ben il est temps de l'ouvrir, temps de finir les travaux, temps de s'y mettre. Comme prévu. A une nuance près... Si l'idée était d'abord d'offrir du divertissement, pour amuser la galerie, les choses ont maintenant changé. Vraiment changé... Ce bordel sera un salon de recrutement. A chaque nouveau client, une recrue potentielle pour sa future armée. Et même si les clients ne veulent pas rejoindre les rangs... Il n'y a pas meilleur espion et assassin qu'une pute ! Kafka le sait d'expérience ! C'est d'ailleurs à peu de choses près sa seule activité de ses dernières semaines... Faire chauffer sa radio pour recruter ses gagneuses... Et c'est en bonne voie ! Et il n'y a plus que ça qui compte !

Même si...

Fais chier. Là, devant la grosse cabane montée sur la première remorque scindée à une énorme tête de train aussi rouge qu'une lanterne... il soupire. Il est parasité. Il le sent. Et c'est pas bon. Faut pas être parasité. Pas maintenant. Faut une image claire ! Et précise. Celle d'un leader, qui sait où il va. Qui sait comment. Pas de place pour l'inconnu ou le doute ! Moi d'abord ! Si ses parents ne lui auront appris qu'une chose, c'est bien celle-là ! Un nouveau-né déposé aux abords d'un cimetière avec un pack de six - de 8.6 même - en bonus pour celui ou celle qui le ramassera, SI on le ramasse... Si le message de ses vieux c'était pas "moi d'abord", c'était quoi ? Et c'est bien. C'est comme ça qu'on apprend. Qu'on apprend vite ! Et qu'on grandit vite. Ça sert à ça des parents... t'apprendre à grandir. Puis ça t'abandonne, tôt ou tard, d'une façon ou d'une autre. Toujours le même schéma ! Pas de raison qu'il fasse mieux que les autres, là-dessus.

Même si...


- Rhaaa PUTAIN D'MERDE !!

Ne pas douter ! Foncer ! Pas de parasite ! S'en tenir au plan. Moi d'abord. Et ça commence ici, maintenant, avec ce putain de foutu bordel ! Et cette pancarte, là, à ses pieds, couchée dans l'herbe... Une énorme pancarte en bois qu'il a peint avec les pots de peinture trouvés dans la remise... Peinte en rouge, évidemment... Parce qu'il lui faut un nom à ce bordel ! Et un slogan. Un nom et un slogan peints en jaune, évidemment. Parce que rouge et jaune, c'est toujours de très bon goût. Comme le nom qu'il a choisi : "Lupanard". Ouais, avec un "d" à la fin. Pour coller au slogan super bien peint : "Viens prendre ton". De très bon goût. Il est doué pour trouver des noms. Et des surnoms. Surtout des noms. Il sait pas si ses parents étaient doués pour ça aussi... Pas eux qui ont choisi le sien, ce sont les culs bénis. A cause du cimetière où on l'a déposé, à Prague. Et de l'écrivain, surtout, qui y est enterré. Kafka. Un jour, ado mais déjà bien poilu et frisé, il était allé craché sur sa tombe ! Persuadé qu'il était de faire un genre de mise en abîme vaguement intello... Personne lui a dit qu'il se gourait complètement d'auteur... Faut dire que ses potes connaissaient pas plus Kafka que Vian. Faut dire qu'ils savaient à peine mieux lire que lui. Mais cracher sur des tombes, ça les faisait quand même marrer. Il est doué pour faire marrer. Il sait pas si ses parents étaient doués pour ça non plus. Les culs bénis, oui, ils l'étaient. Sans doute. Appeler un môme Julius Kafka, faut au moins aimer se marrer... Mais ses parents ? Il sait pas... Et il s'en fout, putain de merde ! Il fait quoi, là, une thérapie ?! On s'en branle des parents ! Ou de la famille ! Ça compte pas ! Ça compte plus !

Même si...

Même si rien ! Ça compte pas ! Ce qui compte, là, c'est la pancarte. Le début d'une nouvelle ère ! SON ère ! Même si, d'abord, faut la fixer sur la façade. Allez... go. Il balance son mégot d'une pichenette et le remplace par quelques clous rouillés qu'il glisse à ses lèvres avant de se pencher pour soulever la grosse plaque de bois peinte avec beaucoup de goût. Et de peinture. Rouge, évidemment. Puis il la traine à moitié, comme il traine des babouches, pour se rendre jusqu'à l'escabeau à peu près moisi, trouvé dans la même foutue remise Ô combien pratique, qu'il a vaguement fixé contre la devanture de la cabane. Et il grimpe. Ou essaie.


- Putain d'sa mèèèèèèèèèèèèère !

La pancarte pèse un âne mort. C'est théorique. Il a connu pas mal d'ânes et beaucoup sont morts mais il en a jamais soulevé aucun. Mais, en théorie, la pancarte pèse à peu près autant. Ou plus. Mais rien à foutre ! Rien ne l'arrêtera ! C'est son heure. SON heure. Alors il soulève son fardeau et gravit les échelons. C'est le plan. Ça prend une plombe mais c'est pas le temps qui manque. Une fois qu'il a dépassé la double porte battante d'une bonne tête - de con, hein, ce sont les plus grosses -, il hisse tant bien que mal la pancarte face à lui, tente de la faire maintenir sur l'armature de la porte, plus mal que bien, chope le marteau - trouvé dans la remise, va sans dire - dans la poche arrière de son jeans dégueulasse, puis un clou en parvenant par miracle à pas faire tomber tous les autres. Reste à maintenir la pancarte tout en plaçant le clou d'une main pour taper avec le marteau de l'autre, le tout en équilibre... Et c'est pas simple ! Mais, nom d'une pipe semi-tarifée dans une ruelle éclairée par une acné juvénile, il va pas flancher sur le premier pas de sa nouvelle vie ! Un empire l'attend, pour rappel ! Il va pas se laisser emmerder par un clou à la con ou la gravité !

Même si...

Au premier coup de marteau. Tout un symbole. Le premier coup de marteau qui devait sonner le gong d'un nouveau départ ! Tout une vie qui bascule ! Et c'est le cas. Il bascule. En arrière. Quand on gravit les échelons, il arrive qu'un échelon pète. Surtout si l'échelle sociale est moisie dès le départ. Fou comme c'est long, ou lent, une chute... pour celui qui tombe. Il a même le temps de se demander si la pancarte, qui tombe en même temps que lui, trouve aussi que ça parait long, une chute. Puis pouf, on est arrivé. D'abord lui. A une fraction de seconde près mais d'abord lui. Moi d'abord. Puis la pancarte. C'est étonnant parce qu'il se souvient bien qu'elle pèse un âne mort... Il en est théoriquement sûr. Du coup, quand elle lui tombe dessus, et qu'elle lui rebondit même littéralement dessus, il s'attend à avoir mal. Ben, non. Il a pas mal du tout. Là aussi, ça parait très long, très lent. Tomber, frapper, rebondir, tomber. Et il a pas mal. Pas mal du tout. Même pas au dos. En fait, il ne sent même plus rien du tout. Absolument rien. C'est étonnant. Et assez chiant aussi parce qu'en plus de ne rien sentir, il n'arrive pas à bouger... A part les yeux, un peu. C'est comme ça qu'il parvient à voir l'échelon brisé qui lui sort de la poitrine. Peint en rouge, évidemment. Il tente de regarder autour de lui... mais sans pouvoir bouger la tête, c'est pas probant. Il tente aussi de gueuler... mais ça veut pas sortir, vraisemblablement. Putain de coup de marteau... au lieu de sonner le gong, il a sonné le glas. L'enculé.

Là encore, ça parait long, ça parait lent. Une foule de choses lui passent par la tête. Ça échappe à son contrôle, ça va trop vite pour ça, dans tous les sens... La plupart de ces choses lui semblent complètement cons. Vraiment cons. Des questions. Des questions vraiment cons. Mais ça explose de partout comme un foutu bouquet final qui voudrait nous cacher les étoiles. Un écran de fumée qui sent la poudre. Qui sent la fin.

Est-ce qu'il existe vraiment ? Est-ce qu'un orage, même gros, peut suffire à justifier une apocalypse ? Est-ce qu'il aime vraiment ses babouches ? Est-ce qu'Akio est Japonais ? Chinois ? Viet ? Coréen ? Ougandais ? Niçois ? Est-ce que la moustache fer à cheval et la chemise hawaïenne, c'est vraiment classe ? Est-ce qu'il va mourir ? Il va crever, pas vrai ? Est-ce que Mah lui fera un mausolée ? Est-ce que le môme de Trym et de sa pétasse Russe se porte bien ? Est-ce que ça valait vraiment le coup ? Est-ce que Jansen est plus ou moins frisée que lui ? Est-ce que Tobie a vraiment de très gros yeux ou c'est juste à cause de ses lunettes ? Est-ce que le Saint-Caillou est réellement phosphorescent ? Est-ce que Moon était réelle ? Est-ce que "le Sac" parce que le Sac à Main ? Est-ce que la Reine du Nord ne l'a pas déjà perdu ? Est-ce que "Les Vieux" ne sont pas morts trop jeunes ? Il va crever là ? Est-ce qu'on meurt d'un barreau d'échelle à travers le bide ? Est-ce que c'est pas censé faire mal ? Est-ce que Tobias est un des Vieux ? Est-ce que l'Enclave a brûlé ou pas, finalement ? Pourquoi Busan ? Est-ce que le Relais a fait passer l'information ? Est-ce qu'un turban peut dissimuler une trépanation récente ? Est-ce que celui qui a buté Van Patten a tenté de le réanimer pour le re-buter, histoire d'être bien sûr ? Est-ce que rouge et jaune c'était vraiment de bon goût ? Est-ce que Gabriel faisait des bruits de bouche parce qu'il avait encore quelques feuilles de Rose entre les dents ? Est-ce que Georgette a eu le temps de retrouver Gédéon ? Est-ce que Danuta va l'oublier ? Est-ce qu'elle va l'empailler ? Est-ce que tout ça va s'arrêter ? Est-ce qu'il va finir par avoir mal ? Est-ce que ça va s'arrêter ? Est-ce qu'il s'est pas trompé ? Est-ce qu'il va voir la vérité ? Est-ce... Est-ce qu'il pourrait pas revenir en arrière ? S'il vous plait ? Pitié ? Est-ce que... Est-ce que Providence va lui pardonner ? Est-ce qu'il a tout bien fait ? Est-ce qu'elle va s'en sortir ? Pitié... ? Est-ce qu'il aurait bien fait ? Est-ce que Tessa... Est-ce que Tessa va le garder ? Est-ce qu'il aurait bien fait...? Un fils...? Une fille...? Est-ce qu'il les abandonne ? ...Moi d'abord ?

Fou ce qu'on ressent même quand on ne sent plus rien. Un barreau d'échelle dans le bide, c'est rien en comparaison de la boule au ventre. Celle qui remonte enfin. Celle qu'il gerbe, qui gicle, qui coule jusque dans son nez, ses oreilles, mais plus dans ses veines. La gorge se dénoue enfin, la langue se délit, la douleur afflue, explose, submerge, recouvre tout, jusqu'à ces questions, jusqu'à ses doutes, sa peur, sa culpabilité, sa peine, sa rage... et ça s'arrête enfin.


- Putain d'merde.